La France des marges
Vous êtes ici : Clio-prépas Actualités

La France des marges

Arnaud Lezzoche
samedi 10 février 2018

l’Université Bordeaux-Montaigne. Interventions de Jacques Lévy et Guy Di Mao.

Introduction :

Il n’y a pas d’entrée « marge » dans le dictionnaire de Jacques Levy et Lussault, c’est une notion spatiale dans son étymologie, Guy Di Méo estime que cette notion n’est pas nécessaire pour capter des idées qui n’auraient pas pu être capté à partir d’autres mots, il n’y a pas besoin du mot « marge » pour faire apparaître son contenu. Parole à Di Méo, familier de la relation centre/périphérie dans ses recherches et des rapports de domination, il pense que la marge reste incontestablement dans une relation de domination. La domination n’est pas mutisme pour les individus, ce n’est pas une incapacité de s’exprimer et de créer. Un espace ouvert qui se renouvelle, qui se fabrique, qui se produit, qui évolue. Di Méo évoque la marge/marche est un signe, c’est une réalité spatiale qui signifie quelque chose. Trois significations se dégagent : une première historique, la marge est une réalité géographique liée à la marche pour marquer des limites, des frontières en imprimant cette limite dans l’espace – un deuxième sens temporel, la marge est un intervalle de temps – un troisième sens social avec les mots marge/marginalité/marginalisation qui apparaît dans les années 60 sous la plume de l’anthropologue Georges Ballandier.

Cette notion devient un écart, une absence de conformité par rapport à des normes d’un système considéré comme moteur d’une société et d’un territoire. Dans la société française nous somme passé à un système marqué par le régime fordiste du capitalisme, qui impliquait que la classe ouvrière entre dans une logique de classe moyenne qui donnait comme centralité des foyers/pôles/régions industriels et urbains (d’où la France divisée par la ligne Le Havre/Marseille) à l’émergence du nouveau système de la mondialisation, du capitalisme libéral souple où la classe moyenne s’effrite au profit d’une polarisation (riches de plus en plus riches, pauvres de plus en plus pauvres) autour de métropoles.
Deux polarités sémantiques : notions de spatialité et socialité. La marge est certes une réalité géographique mais aussi sociale. Étudier les conjugaisons et superpositions pour l’approche de la question.

1 – Distance sociale et spatiale : quelles marginalités ? (Intervention de Guy Di Méo)

Comment mesurer une distance sociale entre les populations ? Critères de revenus, de ressources, de patrimoine, d’accessibilité à la formation/enseignement/soins/encadrement sociale/culture. Le critère de la pauvreté relative, qui installe un seuil à 60% du revenu médian, pourrait être utile pour qualifier la marge sociale et correspondrait à 14% de la population française. Les minimas sociaux qui bénéficieraient à 4 millions de personnes sans compter les sans-abris. 10% des ménages se partagent 4 fois la valeur du revenu médian donc on voit bien les inégalités. En fonction des critères la marge se déplace. Mécanique sociale générale, c’est-à-dire la crise des classes moyennes, ouvrage de Louis Chauvel « La spirale du déclassement », qui rappelle qu’elle est l’ossature des démocraties modernes, aujourd’hui une mécanique enrayée. Chauvel dit que la classe moyenne est une fusée à trois étages avec une classe moyenne inférieure (artisan, ouvrier), une classe intermédiaire (enseignant, technicien) et une classe moyenne supérieure (ingénieur, cadre) – les deux étages inférieurs glissent vers la marge, par exemple un sommelier professionnel qui connaît divorce et perte d’emploi se retrouve à la rue, un itinéraire de marginalisation qui menace les classes moyennes. Trois facteurs de crise : des salaires insuffisants qui empêchent de se loger correctement dans les métropoles, les parents sont incertains de pouvoir fournir une bonne éducation à leurs enfants (d’où l’obsession de la carte scolaire) et les inégalités profondes qui installent une représentation d’insécurité donc les classes moyennes se tournent vers la sécurité (Benoit Hamon et le revenu universel qui paraît intéressant).

Distance spatiale de deux natures. Avant la distance était métrique et topographie qui entraîne un étalement facteur de production de marges, plusieurs techniques pour y remédier. A l’échelle macro c’est la nation républicaine qui repose un espace égalitaire et un aménagement du territoire, à l’échelle micro le vivre-ensemble, la démocratie sociale, la laïcité, l’espace public, à l’échelle moyenne/régionale des districts productifs, flexibilité des main-d’ œuvres. La distance topographique doit abolir les marges spatiales mais ne fait pas disparaître les marges sociales car les réseaux ne sont pas suffisamment connectés.

Rapprochement de la distance spatiale et sociale. Il y a deux grandes périodes. Une période prémoderne jusqu’aux villes médiévales où la marge sociale cohabite avec les dominants sans qu’il y ait forcément spatialisation de la marge, elle est au contact de la dynamique sociale majeure et au centre. Comme chez Zola (Pot-Bouille) avec plusieurs classes sociales qui cohabitent dans un immeuble haussmannien. Avec les temps de métropolisation que nous vivons, il y a une convergence entre marginalité sociale et marginalité spatiale.

Conjonction selon des phénomènes de gradients ou de fractures. Trois échelles de de la marginalité : nationale, régionale/métropole et urbain/local.
A l’échelle nationale les marges qui se dessinent sont celles de l’hyper-ruralité, 250 bassins de vie selon l’INRA, Sylvain Tesson « Les chemins noirs », qui se définissent par l’enclavement, faible densité de population, manques de services. Les marges géographiques classiques sont peu représenté dans cette hyper-ruralité, on y trouve quelques montagnes frontalières (Alpes du Sud, Pyrénées …) et très peu de littoraux (Haute-Landes), les marges sont au centre avec le Massif Central et un grand couloir qui reprend un peu la « France du vide ». Dans cette France hyper-rurale, Sylvain Tesson écrit qu’on trouve peu d’agriculteurs, quelques éleveurs, beaucoup de ruines de villages et de fermes, beaucoup d’étrangers installés (Anglais, Hollandais qui sont plutôt écologiques donc marginaux par rapport à la norme), il parle du « souvenir de la France piétonne », ce qu’il reste du réseau d’un pays anciennement paysan. Une France des marges à vendre, dans l’Indre, des sociétés chinoises ont acheté 1 600 hectares de terres agricoles pour se lancer dans la spéculation alimentaire, les SAFER (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) sont impuissantes (avant la nouvelle loi de 2017) car elles ne peuvent se prononcer que sur les particuliers ou des coopératives.
A l’échelle de la région, en quoi le périurbain échappe ou participe à la marge ? Il participe à la marge car on y enregistre des déficits en emplois, en actifs, les taux de pauvreté les plus élevés, l’essentiel des ouvriers. C’est la France des plans sociaux, des votes protestataires. Elle y échappe car la composition sociale est très différenciée, les anciennes familles paysannes se sont recomposées (résidences secondaires des enfants), les néoruraux sont là par nécessité (terrains bon marché) ou par choix (des artistes, des travailleurs à distances, des retraités, des étrangers) – ce qui donne une société diverse.
A l’échelle locale urbaine. Modèle centre/périphérie où les déclassés devraient aller vers la périphérie, on observe à des phénomènes de concentration de populations pauvres dans les centres (excepté les grandes métropoles comme Paris). Des grands secteurs (comme l’ouest bordelais) qui concentrent des populations favorisés sur des axes de haut-niveau social et au contraire des populations marginales sur des axes jalonnées d’habitats sociaux. Modèle avec des noyaux isolés, qui intègre dans les aires métropolitaines les banlieues, les quartiers favorisés par les politiques publiques de zonage.

2 – Marges de manœuvre : un concept, pourquoi ? Comment ? (Intervention de Jacques Lévy)

La pauvreté ne se situe pas forcément en dehors des villes, Paris intra-muros a un taux de pauvreté supérieur à la moyenne nationale. Christophe Guilluy et Marine Le Pen jouent sur un discours d’une France des marges en dehors des villes. Flux d’argents publics assez opaque, ce sont les dix grandes villes qui alimentent l’Etat-providence qui redistribue ensuite les richesses.

Jacques Lévy n’avait rien écrit sur la notion de « marge » auparavant. Il pense que cette notion peut partir d’un socle métaphorique où l’espace joue un rôle de métaphore (de type vertical riche/pauvre et horizontal qui laisse plus de possibilités). Marge, marginal, marginalité, marginalisation ne se réfèrent pas à la même chose. Un concept spatial qu’on peut définir comme hors du centre mais pas seulement les périphéries. Alain Reynaud « Société, espace, justice » (1981) qui reprend l’héritage de Braudel sur la périphérie (qu’il assimilait à la marge), un livre qui montre que le rapport centre/périphérie est dynamique et que la périphérie peut être une ressource, il a utilisé les mots « angle mort » et « isolat » pour parler des périphéries extrêmes.
Lévy propose qu’une marge soit un processus qui permet d’identifier dans une périphérie actuelle une centralité virtuelle. Michel Foucault, « Des espaces autres », notion d’hétérotopie qui sont des espaces intégrés dans l’espace général mais avec des spécificités très marquées (cinéma, cimetière) et notion d’homotopie où il n’y a pas de grandes différences entre l’espace étudié et celui où il est inséré.

1) Engager une exploration théorique

Cas de Paris où des arrondissements étaient massivement populaires/prolétaires comme le 10 et 11è arrondissements et qui sont aujourd’hui dans la moyenne de la diversité sociale de Paris. Phénomène du Quartier Latin qui s’embourgeoise, difficulté de recréer de la diversité. La plaine Saint-Denis était un espace très homogène d’usines, de logements modestes et aujourd’hui avec le Stade de France, des bureaux, a changé (Campus Condorcet qui va s’implanter) mais garde son héritage industriel dans les espaces.
Cerisy-la-Salle, difficulté d’accès à internet, un espace qui tire sa centralité de la fréquentation d’intellectuels en utilisant des atouts périphériques (les gens restent au colloque de 10 jours car il n’y a rien d’autre à faire). Les parcs naturels, c’est fabriquer du « rien » qui soit attractif.

2) Marginalité créatrice requise

Une marge, une périphérie qui a un potentiel de centre. Alain Juppé évoque Bordeaux comme la « belle endormie ». Cas des friches industrielles qui possèdent déjà un potentiel.
La marge est un concept-processus, ce n’est pas un état, elle implique une analyse d’un futur possible qui peut-être n’adviendra pas. Le nord du Marais n’est pas un quartier touristique pour les touristes alors que les Parisiens y vont pour se recréer, il y a un potentiel de mise en tourisme. Idée de marginalité créatrice, un processus fondamental, CNRS qui empêche les interstices et enferme les chercheurs potentiels dans des cases (Dogan et Parhe en 1991 ont montré combien l’innovation en sciences sociales était le fait de chercheurs hybrides).

Par Arnaud Lezzoche

Clio Prépas 2018

Licence Creative Commons
Les Clionautes sous licence Creative Commons Attribution
Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International

Site développé avec SPIP, un programme sous licence GNU/GPL.

Design et Squelettes : B. Modica & X. Birnie-Scott pour Clio Prépas.

Hébergement Clio Prépas par