Le rapport du secrétaire général en date du 8 mai 2018 sur la FC du G5 Sahel manifeste très clairement l’engagement de la communauté internationale au profit de l’opérationnalisation de cette force de 5000 hommes.

Il met en évidence l’étroit maillage au sein duquel cette force est désormais insérée en vue de son soutien, mais avec comme effets collatéraux toute la bureaucratie tatillonne que ces nombreux parrainages ne manqueront pas d’engendrer. La compétition de leadership entre partenaires bilatéraux et internationaux qui pourrait subvenir afin de contrôler, superviser et diriger cette force est à éviter absolument.

L’appui tel qu’il est décrit par le rapport n’est en fait qu’un soutien d’ordre politique et logistique (matériel, technique et financier), alors qu’en réalité ce dont ont besoin ces 5000 hommes, issus de cinq pays différents c’est plutôt d’un appui et d’une assistance opérationnelle proche des réalités du terrain.

L’attente d’un mandat robuste de la part du Conseil de Sécurité et l’absence d’une stratégie clairement établie par le G5, et donc d’une communauté d’objectifs concernant l’avenir de la sous-région entre les cinq États membres et avec les pays voisins du Nord et du Sud sont pour l’instant préjudiciables à l’opérationnalisation de la FC.

Si cette situation devait perdurer, la force conjointe risque au pire de ne jamais atteindre une capacité opérationnelle complète ou au minimum d’être une force plutôt bien constituée, mais à l’efficacité limitée.

Puisque les conditions financières et logistiques (« les moyens ») semblent être désormais globalement assurées, l’enjeu est donc qu’elles puissent être mises à la disposition d’une stratégie clairement établie.

Analyse du rapport

Opérationnalisation de la Force Conjointe :

1. Les principaux accords définissant la nature et l’ampleur des soutiens au profit de la FC ont été établis. Ils concernent essentiellement les aspects financiers (UE via l’ONU), techniques (EVASAN[1], soutien en eau, carburant, alimentation, aide au déploiement des bases au Mali et des quartiers généraux), organisationnels (création d’un bureau Défense et Sécurité au Secrétariat du G5, détachements de liaison avec l’ONU et entre la FC et le G5) et politique (prolongation par l’UA du déploiement de la FC jusqu’en avril 2019)

2. Le déploiement de la FC a pris du retard et le rapport estime que les forces de défense et de sécurité des pays du G5 sont déjà sollicitées sur des théâtres extérieurs[2]. Malgré les conclusions de la réunion des ministres de la Défense du G5 à Ouagadougou le 13 mai 2018, seul le secteur Centre avec son PC à Sévaré et des unités d’un volume de 1300 hommes commence à être opérationnel[3]. Ces unités ont participé à deux opérations (« Hawbi » et « Pagnali ») en novembre 2017 et janvier 2018, en coopération avec l’opération Barkhane dans la région de la triple frontière Mali-Niger-Burkina Faso (Liptako-Gourma). Il est à noter cependant que le transfert de l’autorité sur les bataillons du secteur Centre au PC de Sévaré n’a pas encore été effectué[4].

Il semble, selon le rapport, que l’effort prioritaire soit initialement porté sur l’amélioration des sites de déploiement des unités de la FC au Mali (Boulikessi[5], Tessit, Guiré, Nampala, Ngoumacoura), ainsi que sur celles des sites des PC Ouest et Est[6], provisoirement établis à Nema (Mauritanie) et N’Djamena (Tchad). Le problème des distances importantes entre les États-Majors, les PC et les camps de stationnement des troupes, aggravé par le manque de moyens de transport est considéré, dans le rapport, comme important. Plus grave encore est la faiblesse des moyens de renseignement et de communication, ces derniers n’étant pas toujours compatibles ni protégés (chiffrement). Est également souligné le manque de compétence dans le domaine des mines et des IED[7].

3. La composante police de la FC, apparemment non déployée, comprendra une brigade de gendarmerie prévôtale[8] et un service d’enquête spécialisé dans le terroriste et la criminalité transnationale. Un conseiller police sera mis en place auprès du commandant de la force, appuyé par un secrétariat et des officiers de liaison assurant la coordination avec la Plateforme de Coopération en matière de Sécurité (police), le CSAMAP (Centre Sahélien d’Analyse des Menaces et d’Alerte Précoce) et INTERPOL, ainsi que les services d’enquête. Ce conseiller sera également conseiller juridique du Commandant de la FC. En fait, il semble que ce soit lui qui soit en charge de toute la coordination des renseignements d’ordre non militaire et des informations relatives à la police judiciaire.

Le directeur général de la Police du Niger a été chargé de mettre en place une commission (États membres, ONUDC [Office des Nations-Unies contre la Drogue et le Crime], partenaires) pour déterminer les besoins afin d’établir la composante police.

Les services d’enquête déployés devront collaborer avec les pôles judiciaires spécialisés de chaque pays (dans le cas où ces derniers existent).

4. La mise en place d’une composante civile au sein de la FC sera déterminante et le rapport montre bien la préoccupation de l’ONU vis-à-vis du respect des droits de l’homme qui en fait une condition préalable à l’appui de l’ONU. Un accord technique établit un cadre réglementaire de contrôle afin d’atténuer les risques des conséquences des opérations sur les populations locales (sélection des personnels de la Force, formation spécifique, RETEX[9] sur l’impact des opérations sur les civils, etc.). Il est en outre prévu qu’une assistance technique soit mise en place à Sévaré (PC de la FC) par l’ONU. Le fonds pour la consolidation de la Paix a déjà fourni un financement de 600 000 $ pour dépêcher des experts techniques à Sévaré et Mopti.

Pour l’instant, la composante civile n’existe pas et c’est la MINUSMA qui assure le contrôle du respect des droits humains par la FC.

5. S’agissant du secrétariat permanent du G5 et du cadre institutionnel, L’UNOWAS (Bureau des Nations-Unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel) apportera une assistance pour la sécurité, la gouvernance et le développement et appuiera la mise en place d’un Bureau de la Défense et de la Sécurité. Il s’agira dès lors de veiller aux relations entre le commandant de la FC qui a des compétences élargies dans les domaines militaires, police, judiciaire et le chef du bureau Défense et Sécurité.

Les procédures opérationnelles permanentes du Fonds d’affectation spéciale pour la Force Conjointe ayant été approuvées, les personnels nécessaires au secrétariat de ce fonds, seront mises en place (finance, gestion des partenariats, achats et approvisionnements).

Enfin, un MOE[10] a été signé avec le CPS[11] de l’UA concernant la fourniture de matériel et un soutien technique et financier de l’UA. Il prévoit une cellule de coordination permettant le contrôle de l’UA sur le G5.

Appui international à la Force Conjointe

6. Le rapport souligne les progrès des appuis apportés par l’ONU, l’UE, l’UA et d’autres partenaires au profit de la Force Conjointe, mais déplore que les discussions aient surtout concerné les aspects techniques et financiers plutôt que les aspects politiques.

7. S’agissant de l’appui financier et de la mobilisation des ressources, l’UE a créé un centre de coordination de la communauté des donateurs : États-Membres de l’UE, Arabie Saoudite, EAU, Canada, USA, Chine, Russie, Japon, Norvège, G5 et UA. Les engagements de financement se montent à 414 M€ pour 423 M€ estimés pour le démarrage et la première année d’opérations[12] (dont 100 M€ par L’UE par le biais de l’APF : services, infrastructures, matériel, financement de l’appui de la MINUSMA à la Force Conjointe, appui au HCDH[13] et la consolidation des structures de gouvernance du G5). L’Arabie Saoudite et les EAU ont annoncé un appui de 130 millions de $.

La question du remboursement des frais engagés par la MINUSMA n’étant pas intégralement réglée, le soutien se limitera aux articles consommables essentiels et à l’évacuation sanitaire primaire. Cependant des évaluations sont conduites concernant le soutien du génie à la FC, comme la fortification des 6 camps situés au Mali. En revanche, l’appui bilatéral semble déjà plus opérationnel : planification et conduite des opérations par Barkhane et les USA.

8. S’agissant des options de l’appui procuré par l’ONU, le rapport en propose trois :

Option haute (celle privilégiée par le rapport) : la création d’un bureau d’appui spécialisé des Nations Unies, distinct de la MINUSMA, compétent pour l’appui de l’ensemble du dispositif de la FC sur les 5 pays (santé, ravitaillement en vivres, eau et carburant, aide au stationnement, communications, contrôle des normes concernant les droits de l’homme et la gestion de l’empreinte écologique.

Option moyenne : l’adaptation du mandat de la MINUSMA et le renforcement de ses moyens pour fournir un soutien aux secteurs « Centre » et « Ouest » de la FC (EVASAN, eau, vivres carburants, moyens du génie). Le soutien du secteur « Est » serait laissé aux partenaires bilatéraux.

Option basse : fourniture d’un appui par la MINUSMA, par le biais de sa chaine logistique et limitée au seul territoire malien.

Problèmes plus généraux du Sahel

9. Le rapport souligne la nécessité que la Force Conjointe du G5 Sahel agisse dans le cadre d’une « stratégie globale pour le Sahel, sous le contrôle et la direction de tous les pays de la région et pas uniquement ceux du G5 Sahel, et bénéficiant de l’aide des partenaires bilatéraux, régionaux et multilatéraux[14] ».

10. Simultanément, l’ONU procède à la révision de sa stratégie intégrée pour le Sahel, et multiplie ses participations aux différentes initiatives telles que :

× La plateforme ministérielle de coordination pour le Sahel avec la MISAHEL de l’UA.

× La réunion consultative stratégique sur le Sahel organisée par l’UA

× La lutte contre les trafics de drogues et d’armes

× Le renforcement des capacités en matière d’enquêtes sur les affaires de traite d’êtres humains.

× La réforme du secteur de la sécurité, dans un cadre régional.

11. L’ONU s’inquiète de la prolifération d’accords de coopération policière et judiciaire mis en place par la CEDEAO, la CEEAC (Communauté Économique des États de l’ Afrique Centrale) et le G5 qui ne permettent pas de clarifier dans quel cadre juridique seront menées les opérations transfrontalières de la FC.

12. Malgré tout cela, le rapport constate qu’en dépit de la détermination des États membres du G5 et des progrès réalisés en termes de mobilisation des ressources et du soutien, la capacité opérationnelle de la FC est faible, alors que la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader et que les autorités des États sont de moins en moins présentes au nord et au centre du Mali ainsi qu’au nord du Burkina Faso.

Les enjeux de la force conjointe au-delà de la dimension militaire

En attendant l’arrivée de financements suffisants, l’effort est fait sur les infrastructures de la FC et sur « l’environnement opérationnel », c’est-à-dire tout ce qui concerne le soutien logistique des hommes et des matériels, les moyens d’aide au commandement, la circulation de l’information, les procédures et les normes juridiques, etc. On multiplie également les échanges de détachement de liaison, les groupes de coordination[15], les planifications soumises à validation, les formations et les entraînements et l’on prépare des capacités civiles pour le jour où les ressources supplémentaires seront disponibles.

Mais il manque encore le cœur du sujet qui est de définir quels sont les « problèmes » communs que les pays du G5 veulent régler en concertation ; quel est l’état final recherché pour le Sahel par les cinq pays ; comment ils comptent faire ; où et quand ils comptent porter leurs efforts successifs ou simultanés ; quels sont les risques collectivement acceptés ; quelle part d’autorité dans les domaines militaires, police et justice les États acceptent de transférer aux responsables du G5 ; quel niveau de coordination est envisageable par les cinq pays ?

Définir en commun quels sont les « problèmes » qui nécessitent de sortir du domaine purement sécuritaire ou de l’incantation générique du type « pas de développement sans sécurité ». L’exemple du centre du Mali ou du nord du Burkina Faso montre bien que la rupture du lien entre la population et l’État est le problème majeur : fermeture des écoles, des dispensaires, de certains tribunaux, fuite des administrations, fuite de catégories de populations, constitution de milices à base ethnique, baisse des activités économiques, actions terroristes et règlement de compte transfrontaliers, qui s’ajoutent aux trafics d’armes, de migrants et de marchandises.

Le dispositif prévu pour la FC, dans les trois fuseaux (centre, Ouest, et est), montre d’ailleurs très bien que cette problématique a été perçue. Si la réflexion stratégique commune pour tenter de sortir de cette situation qui ne cesse de se dégrader doit être alimentée par les acteurs de la sécurité. Elle nécessite surtout la mise en commun de beaucoup d’autres expertises au niveau régional.

Toute la difficulté consiste à organiser la circulation et l’échange des informations et des réflexions pouvant contribuer à la résolution des problèmes en tenant compte des obstacles habituels que sont :

× La circulation des informations à sens unique depuis le terrain vers les organismes situés au-dessus (bottom-up) et rarement dans l’autre sens (top-down).

× Le manque de communication entre organismes sécuritaires centraux d’un même pays.

× La réticence à la coopération spontanée de terrain, au niveau central des États, entre organismes sécuritaires et d’autres administrations ou organisations.

× La difficulté à la coopération de terrain entre organismes d’États différents

× Un échange d’informations et d’analyses au niveau des organismes centraux, insuffisant entre États.

× Des agendas politiques trop différents d’un État à l’autre.

× La non-prise en compte par les organismes officiels d’État des travaux académiques et recommandations de certains think tanks.

La FC conjointe de par son existence, même incomplète, de son positionnement sur le terrain, et de sa possibilité d’appréhender concrètement les problèmes régionaux est donc appelée, malgré les difficultés signalées à apporter une contribution majeure au fonctionnement des systèmes d’alerte et à la réflexion stratégique.

S’agissant enfin de la mise en œuvre opérationnelle de la FC, il se dégage, à la lecture du rapport, la crainte que la FC ne commette des « bavures » qui seraient contre productives. Si cette crainte de la part des Nations Unies est justifiée, il faudra pourtant bien que la FC commence à agir concrètement pour ne pas être un camion de pompier qui reste au garage, pendant que d’autres continuent à mettre le feu, et devenir une partie du problème qu’elle est censée contribuer à régler.

Pour citer cet article : GDIV Pierre-Michel Joana (2s), « Note technique sur le rapport de l’ONU sur la Force-conjointe du G5 Sahel », Carnets du Sahel, 2 juillet 2018.

[1] Évacuation sanitaire.

[2] En réalité ces forces sont surtout sollicitées par l’ONU, puisque les 5 pays fournissent 5300 personnels pour les opérations des Nations Unies, soit plus que le volume de la FC.

[3] Le secteur Centre a subi une attaque menée par des assaillants inconnus [au moment de l’écriture de ce texte] faisant 6 morts et de « nombreux blessés » selon un premier bilan. Source : Laurent Lagneau, « Mali : le quartier général de la Force Conjointe du G5 Sahel attaqué », Opex360, le 29 juin 2018.

[4] Ce qui signifie que la FC n’existe pas d’une manière opérationnelle.

[5] L’unité de Boulikessi s’est signalée ultérieurement, le 19 mai 2018, en ripostant à l’agression par des civils d’un militaire malien sur un marché, en tuant 12 civils.

[6] Ouest (Nbeiket el Ahouach en Mauritanie) et Est (Wour au Tchad).

[7] Improvised Explosive Devices qui constituent la menace principale pour les unités.

[8] Chargée d’une manière surprenante de « surveiller les unités militaires et de leur dispenser des formations sur les droits de l’homme et le respect de l’état de droit », ce qui ne manquera de poser des problèmes internes.

[9] Retour d’Expérience.

[10] Memorandum of Understanding.

[11] Conseil de Paix et de Sécurité.

[12] À titre de comparaison, Barkhane coute 600 M€ par an.

[13] Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme.

[14] En réalité, il existe aujourd’hui pas moins de quatorze stratégies différentes en faveur du Sahel, ce qui fait davantage de stratégies que de pays concernés : ONU, UE, UA, Banque Mondiale, BAD, USA, France avec son opération militaire « Barkhane », Espagne, Pays-Bas, Allemagne, Suisse. Certaines de ces stratégies sont même mises en œuvre par des envoyés spéciaux ou des hauts représentants.

[15] Le caractère multinational de cette force, ainsi que la nécessité d’agir de concert avec d’autres forces internationales (ONU, Barkhane) ou nationales (les unités nationales agissant dans un cadre purement national) entraîne la multiplication des liaisons et des activités de coopération. La conséquence, qui est l’augmentation des effectifs des PC, est aggravée par le fait que comme dans toute structure multinationale les postes de travail sont multipliés, car chaque État de la coalition veut avoir son regard sur « ce qui se passe »