Covid 19 : Fragilités

Dans le système global d’interpénétration des sociétés et des échanges qui caractérise ce 21e siècle, les conséquences économiques de la Covid-19 semblent bouleverser les sociétés bien plus que la crise sanitaire. Ce sont d’abord les régions du monde les mieux intégrées aux échanges internationaux qui ont été le plus lourdement touchées (Hubei, Corée du Sud, Milanais, Catalogne, Bavière, New York, île de France). Mais au-delà, c’est le système d’échange international lui-même qui a été impacté par la plus grave récession des temps modernes.

L’histoire nous apprend que les crises sociales puis politiques suivent de manière proportionnelle les bouleversements économiques. Révélant les inquiétudes d’un monde numérisé, assistons-nous à la fin d’un ancien monde et à l’émergence d’un nouveau ? Les espoirs d’un « retour à la normal », autant que les souhaits d’un « monde d’après », meilleur que le précédent, passent par une remise à plat de ce qui fait progresser et qui fragilise tout autant nos sociétés : la marchandisation généralisée ainsi que la mutation des amortisseurs sociaux que constituent, en France par exemple, les services publics. L’économie est-elle autant la pathologie que le moyen de guérison de nos sociétés ?

Nous aborderons ce chapitre au travers de 3 thèmes :

La planète pandémique (quels liens entre mondialisation et épidémie)

Une crise économique sans précédent (sur les aspects macroéconomiques comme microéconomiques)

Une géopolitique du rétrécissement

La planète pandémique

Fig.1 tableau chronologique récapitulatif des grandes pandémies « connues »

 

Période Date Virus géodiffusion Nombre (estimé) de victimes
Néolithique 5e millénaire peste[1] Europe orientale, Europe du Nord, Asie centrale via migrations de population, ayant entraîné déclin d’agriculteurs européens et facilité les migrations pastorales de la steppe vers l’Europe[2]             ?
Antiquité        
  -430, – 426 Peste d’Athènes Éthiopie, Egypte, Lybie, Grèce (conséquence, chute d’Athènes avec mort de Périclès et peut être décès de 25% de la population) 70000
  165-180 Peste (Variole) Antonine De Mésopotamie vers Egypte et Rome (extension empire Romain) 5 millions
Moyen-âge
  541-730 Peste de Justinien Tout le bassin méditerranéen jusqu’en Perse (avec un affaiblissement majeur des Sassanides) 30 millions
  735-737 Variole japonaise Du Moyen-Orient  vers Inde, puis Chine et Japon via route de la Soie) 1 million

Emergence and Spread of Basal Lineages of Yersinia pestis during the Neolithic Decline, (équipe pluridisciplinaire danoise, suédoise, IHU, CNRS Aix-Marseille), CELL, 2018

Histoire.Coronavirus : la grippe espagnole, mère de toutes les pandémies DIE ZEIT – HAMBOURG

La Peste noire dans l’occident chrétien et musulman, 1347-1333

Covid 1537_signaux_pandemies_web_17avril

  1347-1352 Peste noire Chine (Mongolie) via invasions mongoles, Orient, Egypte, Maghreb, Espagne, Europe 25 millions
Epoque moderne
  16e siècle Variole (nouveau monde) Europe puis Amériques, Inde, Indonésie Afrique (via colonisation du Nouveau Monde et comptoirs commerciaux) 56 millions
  17è siècle Peste Europe 600000
Epoque contemporaine
  1817-1923 Choléra Inde, Chine, Afrique orientale, Maghreb, Russie, Europe, via colonisation commerciale et politique européenne 1 million
  1855-1929 Peste chinoise Chine (Yunnan puis Canton, Hong Kong) puis Madagascar, Japon, Portugal, Australie, San Francisco, Ceylan via colonisation économique européenne 12 millions
  1889-1890 Grippe russe Sibérie, Russie, Europe, Afrique du Nord, Australie via colonisation européenne 1 million
  1918-1919 Grippe espagnole Etats-Unis (Kansas) puis Angleterre, France, Europe (Première Guerre mondiale), puis Inde, Chine, Océanie 50-100 millions[1]
  1957-58e Grippe asiatique Yunnan, Singapour Hong-Kong-Etats-Unis 1,1 millions
  1968 Grippe de Hong-Kong Hong-Kong, Asie-Sud Est, Etats-Unis (via Marines revenant du Vietnam) Inde Australie, Europe 1 million
  1981- Sida Congo, Etats-Unis (1969, San Francisco…) puis Europe, puis Asie Sud-Est, Afrique, via tourisme 35 millions
  2009-2010 Grippe A (H1n1) ou grippe porcine Mexique (élevage porcin Véra Cruz) puis 125 pays via mondialisation 500000
  2019- Covid-19 Wuhan, Asie du Sud-Est, Europe, Etats-Unis, Amériques, via mondialisation 800000

Niall Johnson et Juergen Mueller, Updating the accounts: global mortality of the 1918-1920 « Spanish » influenza pandemic, Bulletin of history of medecine,  2002

Ce tableau des principales pandémies « connues » est bien évidemment incomplet. La recherche médicale historique se développe cependant de plus en plus, en relation avec des équipes pluridisciplinaires d’anthropologues, de géographe (atlas de la santé ou de la maladie) d’archéologue et d’historiens (quand il existe des sources écrites) pour mieux comprendre la « géodiffusion » des virus, mais aussi analyser les conséquences biologiques, culturelles, sociologiques, économiques et politiques de ces pandémie (des migrations néolithiques à la crise économique mondiale en passant par la fin du siècle de Périclès).

1. Une multiplication et une accélération des pandémies ?

Il y a de nombreuses précautions intellectuelles à prendre quand on s’intéresse à l’histoire et la géopolitique des épidémies.
Elles dépendent d’abord des connaissances qu’on en a, de l’existence de sources, de leur fiabilité (par exemple, toutes les autorités médicales, américaines puis anglaises et françaises ont censuré la connaissance d’une pandémie grippale en 1918, pour ne pas perturber les stratégies militaires, le nom même de grippe espagnole est politique).La Chine a pesé de tout son smart power pour éviter d’appeler la Covid 19 la grippe chinoise. 
La mesure d’une pandémie (épidémie globale) dépend de l’importance géographique des zones concernées (et donc de la perception des acteurs, de cette géographie), de leur distribution dans le monde, du nombre de cas symptomatiques (sinon ce n’est pas une maladie) et du nombre de décès. La question n’est d’ailleurs pas tranchée pour évaluer l’importance d’une pandémie en termes de conséquences, de savoir quel facteur placer en premier : le nombre de victimes, l’impact politique (guerre, chute de civilisation…), la résonnance économique ?
Quoiqu’il en soit, on constate au travers de la chronologie des crises de pandémie qu’une accélération majeure du processus apparaît à l’époque contemporaine, voire à la fin du 20e siècle et au début du 21e siècle, alors même que la plupart des sociétés touchées récemment (comme avec la Covid-19) pensaient avoir achevé leur transition épidémiologique. La transition épidémiologique correspond au passage de la prédominance, en termes de mortalité, des maladies transmissibles à la prédominance des maladies non transmissibles (chroniques ou dégénératives type cancer, Alzheimer…) 
L’une des explications à cela, est que le monde est touché par un double phénomène épidémique, avec l’apparition de nouveaux virus, à un moment ou d’anciennes épidémies ressurgissent.

a. De nouvelles épidémies

Les chiffres mondiaux du VIH: des progrès et des défis
Les chiffres mondiaux du VIH: des progrès et des défis.

Qu’elles soient liées à l’extension planétaire de l’œkoumène L’œkoumène ou écoumène (zone habitée, d’après le géographe grec Strabon au 1er siècle de notre ère, repris par Frédéric Ratzel en 1882) correspond à l’ensemble des zones habitées/occupée par l’homme.  , qui met en relation l’espèce humaine et ses activités avec des espèces animales porteuses de virus (grippe aviaire, grippe porcine), que cela soit lié à la prolifération des élevages d’animaux produits (avec des animaux développant de nouvelles pathologies comme la maladie de Creutzfeldt-Jakob dite « de la vache folle »), ou par le réchauffement climatique (qui étend l’ère de diffusion de certains insectes porteurs de virus comme la dingue, le Chikungunia, la maladie de Lyme), le 20e et le 20e siècle ont vu un nombre important de nouvelles pathologies apparaître, avec pivot de la prise de conscience de ce phénomène, le virus du Sida, et, comme prolongement des années 80, la crise actuelle de la Covid-19.

b. La réapparition et la diffusion d’anciens virus

Concomitamment, d’anciennes pathologies qui semblaient en cours de disparition réapparaissent un peu partout dans le monde. C’est le cas notamment du paludisme ou de la tuberculose, qui avait fait des ravages au 19e siècle et qu’on pensait avoir circonscrit grâce au vaccin découvert en 1920 (BCG). La réapparition de la tuberculose a amené l’OMS à publier un rapport chaque année depuis 1997. Le dernier rapport (2019) fait état de 10 millions de cas par an, essentiellement situés en Inde et en Asie du Sud-Est. Le paludisme et ses variantes (dengue, chikungunia, virus Zika) touche 300 millions de personnes chaque années, 90% des décès concernant l’Afrique (1 million de morts par an). La carte de 2016 (chiffres de 2013 ci-dessous) doit être envisagée de manière évolutive, avec une extension vers le Nord des zones potentiellement à risque.

Covid 19 une nouvelle maladie qui me fêtent oublier d'autres
La malaria dans le monde.

La malaria est une affection (qu’on croyait autrefois provoquée par les effluves marécageux, d’où le nom de « mauvais air »en latin ou de paludisme pour identifier les zones humides), caractérisée par de grands accès fébriles intermittents qui est due à un parasite transmis à l’homme par la piqûre de moustiques du genre Anophèle. Elle a disparu de manière endémique en France en 1931 (mais s’est maintenue dans les outremers)

c. Une géographie des coûts, une géopolitique des remèdes ?

Le bilan humain de ces pandémies est extrêmement variable, de quelques centaines de victimes (la maladie de Creutzfeld-Jacob aurait tué moins de 300 personnes) 227 victimes dont 177 au Royaume Uni et 27 en France à plusieurs millions (39 millions pour le SIDA). En fonction du nombre de victimes, mais aussi en fonctions des moyens de lutte qui sont mis en place pour stopper ces pandémies, les conséquences économiques, sociales, culturelles, politiques peuvent être majeures. La crise de la vache folle a provoqué l’abattage de plusieurs millions d’animaux, a modifié les filières de production de viande et a amorcé un changement profond des pratiques alimentaires en Europe. Le SIDA a touché les pratiques sexuelles, la perception et le rôle politique des communautés LGBT, mais a aussi durablement retardé le développement économique des pays industrialisés africains, en particulier de l’Afrique du Sud (on estime à 1% de croissance annuel la conséquence économique du Sida sur ce pays).

Le coût humain en termes de décès entraîne nécessairement des conséquences sur le comportement des populations, sur leur perception du monde, sur les systèmes économiques et politiques. Les pandémies étant des phénomènes mondiaux, elles accentuent des processus qui sont déjà à l’œuvre (inégalités de développement, crises politiques ou militaires). Le décalage entre pays développés et pays sous-développés se maintient ou s’accentue, notamment du fait du très inégal accès aux traitements (c’est le cas avec la géographie des trithérapies, extrêmement couteuses, pour lutter contre le Sida où les pays les plus touchés ont le moins accès à ces soins).

Autre exemple illustrant, malgré des campagnes internationales d’éradication de la poliomyélite, le principal foyer mondial se situe au Pakistan (74% des cas), essentiellement dans la zone tribale proche de l’Afghanistan, contrôlée par les Talibans qui interdisent toute vaccination depuis 2012 (56 vaccinateurs assassinés).
On pourrait penser que la Covid-19 est la première pandémie à avoir beaucoup plus impacté les pays riches (Etats-Unis, Europe) et leurs régions les plus développés (Milanais, Ile de France, Catalogne, Métropoles, New York, Boston,) mais l’épidémie n’est pas encore terminée et il est difficile de mesurer son impact en Afrique ou en Asie du Sud. Par exemple, la mobilisation des entreprises du secteur biomédical pour élaborer et fabriquer un vaccin n’aura-t-elle pas un impact sur l’éradication d’autres maladies, touchant des populations moins solvables (la mortalité indirecte n’est pas encore étudiée) ?

Les solutions envisagées pour éradiquer une pandémie participent de la géopolitique mondiale, au travers des productions de vaccins, du rôle des organisations internationales. Que n’a-t-on dit sur l’influence de la Chine sur l’OMS pendant la Covid-19 ou sur les rapports de forces entre les Etats, avec les Etats-Unis qui font main basse sur les futurs vaccins ou « la guerre des masques » en mars 2020.

L’OMS, la pandémie et l’influence chinoise : un premier bilan

2. Accompagnée par les processus de « mondialisation »

Lorsqu’on regarde de près la chronologie des pandémies (fig.1), on s’aperçoit qu’elles accompagnent systématiquement un processus de mondialisation (plus ou moins localisé dans le temps et dans l’espace) ou son accélération. On retrouve cela pour le peuplement européen (néolithique), l’extension de l’empire athénien, de l’Empire romain, les phases d’extension commerciale des thalassocraties européennes (Venise, Gênes), la colonisation du nouveau monde » puis l’inflation colonialiste mondiale de la fin du 19e siècle, la Première Guerre mondiale ou le métropolisation et la globalisation à l’œuvre depuis le milieu des années 80. Les raisons en sont multiples, ils sont d’abord structuraux :

• l’extension des zones de peuplement et de leur densité, à l’échelle de la planète, favorise les interactions avec les espèces animales porteuses de virus.

• la concentration des personnes et des activités multiplie la vitesse de propagation d’un virus

• le développement des échanges et des moyens de transports permet une diffusion plus large voire planétaire des virus. La mondialisation et l’intensité des transports aériens est aujourd’hui ce qui permet la planétarisation d’une épidémie en quelques semaines, voire en quelques jours (fig. 4).

• Dans la foulée des transports, les nouvelles pratiques mondiales comme le tourisme sont des facteurs aggravants.

Covid importation transport aérien
Risque d’importation de la Covid 19 en deux semaines. Fig.4.
Etude menée Vittoria Colizza au sein de l’INSERM et de l’institut Pierre Louis publiée en janvier 2020. https://presse.inserm.fr/coronavirus-des-chercheurs-de-linserm-proposent-un-modele-pour-estimer-le-risque-dimportation-de-lepidemie-en-europe/38000/

Mais on trouve aussi des raisons conjoncturelles, comme :

• les crises militaires internationales (la Grippe espagnole, première et plus grave pandémie planétaire, est la conséquence directe des stratégies militaires issues de la Première Guerre mondiale).

• Les facteurs environnementaux récents liés au réchauffement climatique : températures, précipitations, pollutions et taux de particules dans l’air.

De la même façon qu’on constate le développement pandémique et sa multiplication à la fin du 20e siècle et au début du 21è siècle, on peut noter que les virus les plus dangereux du monde ne génèrent pas de pandémie. Ainsi Ebola, qui est considéré comme l’un des plus mortel, se développant dans des zones reculées de pays peu internationalisés (en 2016 : Guinée, Sierra Leone, Libéria ) et tuant en outre très vite son hôte, a un impact local extrême, mais nul à l’échelle mondiale.

3. La Covid 19 favorise l’émergence de nouveaux acteurs de la géopolitique de la maladie

Les politiques de santé sont systématiquement limités à des stratégies nationales. Parce qu’elles touchent aux spécificités culturelles ou identitaires d’une population, parce qu’elles sont un moyen de contrôle puissant sur un territoire (on le voit en France, avec de manière historique, un contrôle autoritaire sur les libertés de circulation, de sociabilisation et de l’activité économique), les Etats n’ont que rarement accepté de déléguer ce pouvoir à des institutions internationales (on le voit encore avec les tensions et les critiques permanentes de l’OMS).

Les organisations internationales et la communauté scientifique

Malgré ces difficultés, l’OMS est créée en 1948, de nombreux programmes associant plusieurs organisations internationales seront créés par la suite, comme : l’ONUSIDA (1996 réunissant l’OMS, la Banque mondiale, l’UNICEF ou le BIT) ou l’Alliance GAVI (créée en 2003 pour systématiser la vaccination des enfants dans les pays pauvres). Elles sont a priori les mieux à-même de contrôler une pandémie. Elles ont un rôle d’alerte important (exemple du tableau des phases pandémique de l’OMS).

 

Les 6 phases d’une pandémie selon l’OMS
Phase 1 Aucun nouveau sous-type du virus grippal n’a été dépisté chez l’homme. Un sous-type de virus grippal ayant causé une infection chez l’homme peut être présent chez l’animal. Si c’est le cas, le risque d’infection ou de maladie chez l’homme est considéré comme faible.
Phase 2 Aucun nouveau sous-type de virus grippal n’a été dépisté chez l’homme. Cependant, un sous-type de virus grippal circulant chez l’animal expose à un risque important de maladie chez l’homme.

Période d’alerte à la pandémie

Phase 3 Infection(s) chez l’homme due(s) à un nouveau sous-type, mais pas de transmission interhumaine, ou tout au plus quelques rares cas de transmission à un contact proche.
Phase 4 Petit(s) groupe(s) de cas dans lesquels il y a une transmission interhumaine limitée, mais la propagation est très localisée, ce qui laisse à penser que le virus n’est pas bien adapté à l’homme.
Phase 5 Groupe(s) de cas plus importants, mais transmission interhumaine toujours localisée, laissant à penser que le virus s’adapte de plus en plus à l’homme, mais n’est peut-être pas encore pleinement transmissible (risque important de pandémie).
Phase 6 Pandémie : transmission accrue et durable dans la population générale.

Ces organisations peinent cependant à s’imposer car elles sont-elles mêmes le lieu d’enjeux stratégiques ou diplomatiques majeurs. Les Etats-Unis ont ainsi lancé en juillet 2020 le processus de sortie de l’OMS. Les raisons sont multiples : une conception nationale de la santé ; l’opposition politique des administrations internationales à une forme d’impérialisme américain ; et l’opposition de l’OMS aux stratégies de firmes multinationales proches des Etats-Unis (Johnson&Johnson, Pfizer)

Parallèlement voire en relation avec les institutions internationales de santé, un nouvel acteur émerge depuis 2003 (épidémie de SRAS) et connaît une accélération avec la Covd-19, c’est : la communauté scientifique internationale. Elle agit de plus en plus comme un acteur qui pèse sur les décisions politiques nationales ou avec laquelle les pouvoirs traditionnels ont du mal à composer.

Elle s’organise à partir de sites spécialisés comme ProMED, Virological.org ou Nextstrain.org qui permettent une mobilisation instantanée et générale de la communauté scientifique mondiale avec près de 80000 chercheurs abonnés. Au travers des logiques de « préprint » (un article est partagé immédiatement et est validé a postériori) elle permet de diffuser extrêmement rapidement des analyses, ce qui assure une accélération exceptionnelle de la recherche (tout en montrant « en direct », les débats et parfois les errements des chercheurs).

Comme les organisations internationales, la communauté scientifique s’émancipe de plus en plus des logiques nationales et joue la partition d’un acteur mondial à part entière.

Les firmes multinationales et les fondations privées

Face à une demande exponentielle en médicaments, les géants de l’industrie pharmaceutique (Johnson &Johnson, Roche, Pfizer, Novartis, Sanofi, Merck, Bayer) sont des acteurs majeurs de la géopolitique de la santé ou du médicament. Ils ont un impact sur la géographie d’éradication d’une pandémie (comme le SIDA) notamment du fait de la propriété privée des molécules au travers des brevets.

Si ces entreprises sont toutes localisée à l’origine dans l’hémisphère Nord (Etats-Unis, Suisse, France, Allemagne), le fait que la demande en médicaments est de plus importante dans les pays du Sud que dans ceux du Nord et du fait de la limitation dans le temps des brevets sur les molécules, on assiste à une transformation de l’espace pharmaceutique mondial. Par exemple les compagnies indiennes pharmaceutiques permettent à l’Inde de se hisser à la 4e place mondiale en termes de production.

Elles ont aussi une stratégie beaucoup plus « mondialiste » que les entreprises multinationales des pays du Nord.
Des fondations privées de plus en plus puissantes remettent elles aussi de plus en plus en cause les stratégies nationales des Etats, en matière de santé. Elles essayent de pallier les défaillances des organisations internationales ou de les financer.


On peut citer la fondation de Bill et Melinda Gates qui est aujourd’hui l’un des principaux contributeurs de l’OMS avec 194 millions de $ en 2019 et un poids de l’ordre de 25% dans le budget global de l’OMS. Pour beaucoup d’observateurs, Bill Gates, dont chaque opération de communication est largement relayée par la presse internationale, est la personne la plus influente dans le monde de la santé. Des spécialistes de la santé ont souvent émis des critiques, mettant en évidence que les dépenses de la fondation Gates ont souvent plus concerné des projets dans des pays riches que dans les pays pauvres, du manque de transparence de la fondation et de la difficulté à connaître précisément ses buts.


D’autres acteurs : associations, médias, ONG…

Dans ce « nouvel espace mondial de la santé », qui, à l’occasion des crises sanitaires (de plus en plus fréquentes) est devenu une strate majeure de l’espace géopolitique mondial, d’autres acteurs apparaissent, avec des niveaux d’influences qu’il est plus difficile à appréhender mais qui semblent de plus en plus importants. Les mouvements de malades ou d’activistes ont pu avoir un rôle majeur, comme ActUp lancée en 1987 à New York pour faire connaître et lutter contre la pandémie du Sida. Le rôle des médias est majeur dans les stratégies de santé (au point qu’on a pu reprocher à certains gouvernent de remplacer la stratégie de santé par une stratégie de communication). On peut ajouter le rôle des médias sociaux et de beaucoup d’autres acteurs.
Au fond, les pandémies sont des phénomènes architectoniques de la mondialisation. A des degrés très variables, elles modifient l’ordre mondial, la hiérarchie des acteurs, les lignes directrices toutes tracées. Elles semblent s’inscrivent dans des processus géopolitiques très identifiables qui font qu’elles ne ressemblent absolument pas à des accidents de l’histoire ou aux « malheur du temps ».

Covid 19: Une crise économique d’une ampleur inédite

1. Au niveau macro-économique et social, un phénomène d’une ampleur inédite, potentiellement dévastateur

L’épidémie de Covid-19 est un événement d’ampleur historique, qui marque probablement la fin d’une époque et le début d’une autre, illustrée par la prise en compte de nouveaux risques, de nouvelles priorités et des nouvelles opportunités. Une nouvelle étape dans le récit politique et économique global, comme le fut le 11 septembre 2001. Certains y verront la fin de la croyance en la mondialisation : il est certain que les politiques macro-économiques des États et les stratégies micro-économiques des entreprises et des individus sont contraintes de prendre en compte les fragilités globales brutalement révélées par cette crise.
Par simplicité, on pourra distinguer les impacts macro-économiques et sociaux et les impacts micro-économiques :

A. Une contraction synchrone de l’économie et des échanges mondiaux

L’impact de la pandémie sur l’économie mondiale est massif : la contraction du PIB mondial en 2020 est estimée à -5,2% par la Banque Mondiale (et -7% pour les économies des pays développés) et à -3% par le FMI soit la plus forte récession en temps de paix depuis plus d’un siècle et la plus généralisée (concernant le plus grand nombre de pays) depuis 150 ans.

plongeon-places-financieres
Plongeon des places-financières. 9 mars 2020. Fig. 5.

Cette épidémie est également marquée par sa diffusion extrêmement rapide par rapport aux grandes épidémies du passé (plusieurs années pour la grippe Espagnole de 1905, plusieurs mois pour la grippe de Hong-Kong de 1967 et le Sida dans les années 1980, quelques semaines pour le Covid-19). Cela entraine des déséquilibres synchrones et une situation de crise mondiale simultanée, avec un fort risque d’effet récessif global, sans possibilité pour une zone géographique d’avoir un effet d’entrainement ou de reprise par rapport à aux autres, et au contraire la possibilité que la sortie de crise d’une zone soit impactée par la diffusion de l’épidémie ailleurs.
C’est un des effets les plus clairs de l’interconnexion des économies. Toutes les régions du monde subissent des baisses de croissance substantielles. L’Asie de l’Est et le Pacifique progresseront à peine de 0,5%. L’Asie du Sud se contractera de 2,7%, l’Afrique subsaharienne de 2,8%, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de 4,2%, l’Europe et l’Asie centrale de 4,7% et l’Amérique latine de 7,2%.

Autre caractéristique, une incertitude très forte, liée à la possibilité d’une répétition du scénario de confinement avec une crise à répétition. Si des mesures de confinement devaient être de nouveau instaurées dans les principales économies, la Banque Mondiale estime que la récession pourrait atteindre les -8%.

Covid - Croissance

Projections de croissance port-covid. Fig. 6.

B. Des conséquences économiques systémiques

Les impacts touchent tous aspects de l’économie : défaillances massives d’entreprises, montée du chômage, hausse de l’endettement des ménages et des entreprises, forte pression sur les finances publiques, du fait des mesures exceptionnelles mises en place par les Etats, crise sociale potentielle accentuant la crise économique.
Logiquement, cette épidémie va avoir un effet massif sur le niveau de vie global des populations :
– L’impact sur l’emploi global est totalement inédit : l’Organisation internationale du travail (OIT) estime que la crise du COVID-19 a détruit 6,7% des heures de travail dans le monde au deuxième trimestre 2020, soit l’équivalent de 195 millions de travailleurs à temps plein. Aux Etats-Unis, le taux de chômage est passé en 2 mois de moins 3% à plus de 20% (30 millions d’inscrits supplémentaires à l’assurance-chômage) et devrait s’établir à plus de de 10% au second semestre. En France, 10 millions de personnes ont basculé dans le dispositif de chômage partiel. A date, les mesures de confinement totales ou partielles ont affecté près de 2,7 milliards de travailleurs – soit les quatre cinquièmes de la main-d’œuvre mondiale. Ceci alors qu’avant la crise, le chômage concernait déjà 190 millions de personnes dans le monde.

Impact de la crise de la Covid-19 sur la croissance et l’emploi (OCDE)

Impact de la crise sur la croissance et l'emploi
Impact de la crise de la Covid-19 sur la croissance et l’emploi (OCDE) Fig. 7.

– En conséquence, la Banque mondiale estime qu’entre 70 et 100 millions de personnes pourraient basculer dans l’extrême pauvreté, effaçant ainsi les progrès réalisés les trois dernières années dans la lutte contre la pauvreté. Avant cette crise sanitaire, l’institution tablait sur une nouvelle baisse en 2020 de la proportion de la population mondiale vivant avec moins de 1,90 dollar par jour.

En conséquence, c’est le potentiel de croissance à moyen-terme de l’économie mondiale qui devrait être durablement impacté, même si une reprise globale, à hauteur de +4 à 5% est attendue en 2021. En particulier, les capacités d’investissement des entreprises seront affectées et le très fort endettement des États et des entreprises mettra du temps à se résorber. La crise va creuser les budgets des économies développées de 17 trillions supplémentaires. Et elle creusera encore plus la dette, qui atteindra 120% du PIB des pays riches.
Aux Etats-Unis, le déficit atteindra 3,8 trillions en 2020, soit 18,7% du PIB américain. La dette américaine (25 trillions) représentera 100% du PIB en 2020 et 107% en 2021 – soit un ratio dette/PIB aussi important qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Tous les pays de l’Eurozone frappés par la pandémie ont laissé filer leur déficit, avec une dette moyenne en hausse de 16%. L’Allemagne a renoncé à maintenir son équilibre budgétaire, la dette italienne représentera 158% de son PIB et le déficit de la France atteindra 220 milliards soit 11,4% de son PIB et sa dette atteindra 115%.
Les échanges internationaux ont été très fortement impactés, notamment dans le secteur du tourisme, des transports et donc de l’énergie (fig.7 )

La Covid 19 et le marché du pétrole

COVID - Impact de la crise sur la croissance et l'emploi

Impact de la crise de la Covid-19 sur la croissance et l’emploi (OCDE)

Les échanges internationaux ont été très fortement impactés, notamment dans le secteur du tourisme, des transports et donc de l’énergie (fig.7 )

Focus : Covid19 et marché du pétrole

En avril 2020, le cours mondial du pétrole a connu une chute sans précédent sur les principales places boursières du monde. A New York, le prix du baril de pétrole brut est même momentanément passé à un prix négatif de -37,63$. La situation s’explique par deux facteurs. D’un côté, une offre surabondante engendrée par une guerre des prix menée entre l’Arabie Saoudite et la Russie, deux superpuissances pétrolières. De l’autre, une demande atone, entrainée par la paralysie d’une grande partie de l’activité mondiale pour faire face à la propagation du COVID-19. L’effondrement des prix du pétrole pendant ce qui restera connu comme le « black April » laisse alors entrevoir des conséquences économiques et géopolitiques graves, en voici un horizon.

Pour stopper sa propagation, le confinement des populations et l’interdiction des mouvements ont fait partie des premières mesures prises par la majorité des gouvernements du monde.

Comme le souligne Fatih Birol, directeur de l’AIE, ces mesures restrictives ont donc participé à paralyser l’industrie des transports, grands demandeurs de pétrole à l’échelle mondiale. Les compagnies aériennes ont été contraintes d’annuler ou suspendre l’immense majorité de leurs vols commerciaux. L’effet de l’épidémie sur le cours de l’or noir est d’autant plus soudain que la Chine, première consommatrice de pétrole à l’échelle mondiale, a été frappée en premier par cette crise sanitaire sans précédent, dès décembre 2019.

Pour certains experts comme Goldman, la consommation mondiale de pétrole a chuté de 26 millions de barils par jour, ce qui équivaut à une chute de 25% de la demande globale habituelle. Face à cette crise prolongée, les stocks et réserves ont atteint un trop-plein. Les géants pétroliers ont donc dû se débarrasser du pétrole produit à défaut de pouvoir le stocker, expliquant les prix négatifs à la bourse de New York. Aux Etats-Unis, récemment devenu premiers producteurs mondiaux de pétrole brut, l’ampleur de la crise à venir est redoutée.

D’après le cabinet Rystad Energie, le maintien des prix du pétrole brut à un niveau aussi bas pourrait entraîner de nombreuses faillites au sein d’une industrie pétrolière qui emploie 825 000 personnes dans le pays, et ainsi avoir des conséquences dévastatrices sur l’emploi.

Impact du Covid 19 l’économie pétrolière et la géopolitique de l’énergie mondiale

AISP, juin 2020

 

La Covid 19 et le marché du pétrole
La Covid 19 et le marché du pétrole. (Fig. 9)

Les conséquences géopolitiques sont aussi importantes.

La crise des prix plonge l’OPEP+ dans une situation de forte instabilité. L’axe Riyad-Moscou est aujourd’hui menacé. Celui-ci avait, depuis 2016, permis un rapprochement entre les deux superpuissances dans la guerre face au schiste américain et permis à Poutine d’étendre son emprise diplomatique et militaire au Moyen-Orient. La participation de l’Irak au sein de l’OPEP est également remise en cause. Le pays, fortement dépendant de son exportation pétrolière, maintient ouvertement son désaccord avec le Prince Abdulaziz bin Salman, ministre de l’énergie Saoudien. L’alignement Irakien est en effet une problématique récurrente au sein de l’OPEP, depuis les années 1990.

La crise engendrée par le COVID-19 pourrait bien bouleverser la géopolitique de l’énergie et avoir de nombreuses répercussions, notamment sur les politiques extérieures de Washington et Moscou au Moyen-Orient. De plus, certains experts alertent sur une possible pénurie à venir. En effet, est-il possible de diminuer sa production sur le long terme sans endommager ses capacités productives ?

De même, selon l’Organisation Internationale du Tourisme, plus de 70 % des États ont totalement fermé leurs frontières aux touristes internationaux début mai 2020, en particulier en Europe (83 %) et en Amérique du Nord et du Sud (80 %), devant l’Asie Pacifique (70 %), le Moyen Orient (62 %) et l’Afrique (57 %). Au total, le nombre de touristes internationaux pourrait reculer de -60 % à -80 % en 2020, ce qui représente 120 millions d’emplois entre 900 et 1 200 milliards de dollars de recettes de transferts, impactant de nombreux pays dont c’est la principale ressource (Maroc, Égypte, Tunisie, Grèce, Maurice, Seychelles…).
À l’échelle internationale, les remises des migrants, qui s’élevaient à 554 milliards de dollars en 2019, devraient reculer de plus de 20 % en 2020 du fait des pertes d’emplois et de revenus. Les vagues de rapatriement par leurs autorités nationales, de dizaines de milliers de travailleurs ou commerçants, soudainement bloqués à l’étranger (Inde, Gabon, Cameroun, Tanzanie, Égypte…) ont mis en lumière les réseaux de cette « mondialisation par le bas ». Pour l’expression « mondialisation par le bas » cf. Portes Alejandro. La mondialisation par le bas . In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 129, septembre 1999. Délits d’immigration. pp. 15-25.

En synthèse, la pandémie Covid-19 impacte l’économie au niveau macro sur tous les aspects, et impose un nouveau paradigme pour les politiques économiques des États : sur les équilibres fondamentaux entre croissance interne et commerce extérieur, au niveau de la dette publique et privée, au niveau de chômage et de la mise en œuvre des amortisseurs keynésiens, en ce qui concerne la politique monétaire (en testant les limites de la politique accommodante mise en place depuis 2008) et la coordination des politiques budgétaires.

2. Au niveau micro-économique, l’incontournable optimisation des processus de production et la possible refonte de la culture des organisations

A. La réorganisation des secteurs d’activité

L’un des premiers impacts sur l’économie sera la refonte des supply chain des industries de production et de distribution internationalisées : agroalimentaires, pharmaceutiques, énergétiques ou industrielles mais aussi prestations de services technologiques. Les entreprises de ces secteurs vont chercher à réduire les risques et l’exposition à des régions du monde perçues comme moins sûres sanitairement et/ou géopolitiquement.

Elles y seront notamment poussées par les investisseurs et les compagnies d’assurances. La seconde conséquence, qui sera sans doute plus longue à se dessiner, concerne les stratégies d’expansion géographique, qui vont probablement se recentrer sur des développements locaux ou régionaux, plus en proximité, afin là aussi de réduire les risques humains et financiers. Ces conséquences sont à pondérer en fonction du type d’activité car tous n’ont pas été impactés de la même façon (voir tableau ci-dessous, source BIT)

 

Covid 19 et conséquences sur l'emploi
Les conséquences sur l’emploi de la pandémie. (Fig 10)

 

B. La réorganisation interne des entreprises…

La troisième concerne l’organisation interne des entreprises. La crise du coronavirus confirme la nécessité d’organisations plus horizontales, plus décentralisées et plus agiles. En effet, par sa rapidité, sa brutalité et son caractère global, la pandémie actuelle démontre la fragilité des organisations pyramidales et hiérarchiques classiques et devrait accélérer la diffusion de tendances émergentes dans les entreprises, qu’elles soient grandes ou petites. En première analyse, voici celles qui pourraient s’avérer significatives :

  • La généralisation d’organisations de travail flexibles, qui mêlent présence dans l’entreprise et activité à distance, en permettant aux salariés de travailler chez eux à la demande. L’une des conséquences ambiguës de cette évolution sera de gommer encore plus la séparation entre la sphère privée et la sphère professionnelle dans l’organisation personnelle des individus.
  • La structuration en équipes entrepreneuriales autonomes de petite taille, susceptibles de fonctionner en petites unités résilientes, avec peu ou pas de directives venant de la direction centrale de l’entreprise en cas de crise majeure. Plusieurs groupes de taille mondiale (Google, Spotify, etc.) ont déjà mis en œuvre des organisations de ce type : ‘tribus’, de ‘squads’ ou de ‘guildes’ flexibles, avec une augmentation du degré d’autonomie et des responsabilités des collaborateurs, leur permettant de prendre des initiatives pour innover et pour gérer les situations difficiles.
  • La diffusion de méthodologies collaboratives pour travailler efficacement dans ces nouvelles organisations autonomes et entrepreneuriales. Ces méthodes fondées sur l’intelligence collective ont été créées dans les années 1960 et 70, et se sont lentement diffusées et perfectionnées, mais restent encore marginales dans la plupart des entreprises : design thinking, growth hacking, business agility… Dans des organisations entrepreneuriales et décentralisées, elles sont destinées à devenir la norme.

C. …Et son corollaire social

La promotion d’une culture interne favorisant la prise en compte des individus dans leur globalité, professionnellement et personnellement. Les épidémies touchent potentiellement tout un chacun dans son activité mais aussi dans sa vie familiale, qui peut être affectée par la maladie ou le décès de proches. Les organisations vont être soumises à une injonction paradoxale : prêter beaucoup plus d’attention qu’auparavant aux situations personnelles de leurs collaborateurs, tout en respectant leur droit à la vie privée.

3. Vers un nouveau paradigme socio-économique ?

On peut s’interroger sur la possibilité que ces évolutions micro-économiques en germe dans les entreprises, puissent avoir un effet macro-économique sur les priorités et objectifs globaux de nos sociétés : le fameux « monde d’après ».

A. Une remise à plat du corps social et de la valeur du travail ?

Cette crise sanitaire a clairement bousculé certaines certitudes, notamment en ce qui concerne la valorisation des différents métiers et activités. A cette occasion s’est posé la question fondamentale sur le rôle des différents membres du corps social, avec des dirigeants parfois discrédités du fait des aléas de la gestion de crise et des autorités contestées (y compris les scientifiques). Pendant le confinement, l’interrogation sur l’utilité sociale des métiers d’encadrements versus métiers d’exécution était inévitable, les cadres étant réduits au télétravail pendant que les moins qualifiés ou rémunérés assuraient la continuité du fonctionnement de la société.

B. Des sociétés démocratiques fragilisées : sécurité vs liberté

Plus profondément, cette crise a crument posé la question de l’arbitrage entre la sécurité sanitaire des individus et l’impact des mesures de prévention (confinement, distanciation) sur les libertés publiques, sur l’économie et sur les relations sociales en général, débat qui reste vif et non tranché. C’est d’ailleurs cet arbitrage qui est l’un des éléments avancés pour expliquer pourquoi les pays d’Asie du Sud-Est et certains régimes autoritaires auraient mieux résisté à la pandémie que les grandes démocraties libérales. Pour l’instant, il faut constater que la discussion sur valeur absolue ou relative de la préservation de la vie et des conséquences sur les décisions politiques n’a pas encore pu avoir lieu, même si certains scientifiques ont relevé que les conséquences du confinement sur d’autres types de pathologies (cardiaques, mentales, etc.) ont pu être pire que le risque lié au coronavirus.

C. Des évolutions sociales majeures : le renforcement de la transition numérique et environnementale ?

Une récente étude du Capgemini Research Institute, menée dans six pays (France, Allemagne, Suède, Royaume-Uni, Etats-Unis, l’Inde), montre que dans les pays développés, environ 13 % de la population n’a pas accès à internet, et que cette situation touche toutes les tranches d’âge. Ce rapport mettait en évidence que 13 millions de Français sont en difficulté avec le numérique, et que 40 % des Français sont inquiets à l’idée d’effectuer leurs démarches administratives en ligne.

Sans connexion et sans l’usage courant d’un smart phone ou d’un ordinateur connecté, il devient de difficile d’accéder à l’emploi, de bénéficier d’opportunités de carrière, de faire valoir ses droits auprès des services, de bénéficier des produits et services les moins chers proposés en ligne par le monde marchand, de saisir des opportunités qui seraient bien utiles en cas de faibles revenus ; les non connectés ne bénéficient pas non plus d’une source riche et diversifiée d’informations, et se retrouvent de fait sous-informés, y compris sur des questions vitales comme celles regardant leur santé ; enfin, pour elles, il est plus difficile d’interagir avec leur famille ou avec des amis, s’ils sont éloignés physiquement.

De plus, au-delà de l’accès à internet, l’absence d’accès au numérique prive de l’usage de nombreux logiciels utiles dans la vie courante, comme ceux qui permettent à un foyer de mieux gérer ses finances…

Cette exclusion des personnes déconnectées s’est encore aggravée avec la crise sanitaire provoquée par le SARS-CoV-2. En effet, cette pandémie, et le confinement qu’elle a généré dans de nombreux pays, ont entraîné un recours brutal et massif au télétravail, et un usage décuplé d’outils numériques comme la visio-conférence, ou les logiciels de télémédecine. Les enfants et les jeunes ont dû rester à leur domicile, et seuls ceux qui pouvaient se connecter ont bénéficié d’une forme de continuité de l’enseignement.

D’indispensable aux gestes les plus courants de la vie, le numérique est devenu vital dans cette période. Il est d’ailleurs apparu comme un révélateur des inégalités sociales, parce qu’il a essentiellement servi aux cadres pour le télétravail, dans une moindre mesure aux agents de maîtrise, et peu aux ouvriers et employés, qui se sont trouvés exposés au virus dans des emplois peu compatibles avec le travail à distance.

Les conséquences de cela semblent une accélération de la transition numérique, localement comme à l’échelle mondiale, accompagné par des projets nationaux ou régionaux comme « WiFi4EU », par exemple, visant à offrir un accès internet partout dans l’Union Européenne, grâce à des points d’accès Wi-Fi gratuits dans des lieux publics comme les parcs, places, bâtiments officiels, bibliothèques et établissements de santé.

Il est beaucoup trop tôt pour savoir si la crise économique issue de la pandémie va aboutir à une remise en cause de la mondialisation. On peut penser qu’à court-terme, un « effet rebond » pourra sembler renforcer celle-ci et le consumérisme global. En revanche, il est très possible que le Covid-19 et ses conséquences marqueront profondément les jeunes générations, d’une façon globale et inédite dans l’histoire, et conduiront à l’accélération de la transition vers un nouveau modèle économique, vraisemblablement plus résilient, plus local et moins fragile face à ce type d’événement.

Covid 19 : Une géopolitique du rétrécissement

J’utilise ici le terme à dessin, mais il a déjà été employé à propos du déclin et de la décroissance des grandes villes américaines à partir des années 70 avec le concept de shrinking city.

Du fait de son caractère global, il est probable que cette crise aura d’importantes conséquences géopolitiques. Les spécialistes de défense et de diplomatie s’inquiètent de la montée des tensions internationales (Syrie, Libye, Sahel…), des stratégies opportunistes des régimes autoritaires (Chine à Hong-Kong et vis-à-vis des minorités comme les Ouigours, Turquie, Corée du nord…), de l’intensification des cyber-attaques et de la montée des partis protectionnistes et xénophobes dans les grandes démocraties.

1. Echelle nationale contre échelle mondiale

A. La restriction des déplacements et la fermeture des frontières

Mondialisation et démondialisation au prisme de la pandémie de Covid-19. Le grand retour de l’espace, des territoires et du fait politique

Covid 19 - restrictions imposees aux voyageurs

Pour limiter la diffusion du virus ou la contamination, la plupart des Etats ont mis en place une restriction de la circulation internationale allant de la limitation des vols à la fermeture de leurs frontières et ce, quel que soit le niveau de démocratie de l’Etat ou de son intégration dans la mondialisation. Les décisions, prises systématiquement unilatéralement, ont généré des tensions vives entre les pays.

La Chine a annoncé une reprise très limitée des vols internationaux après une menace de Washington de suspendre des vols de compagnies chinoises aux Etats-Unis, dans un contexte de vives tensions entre les deux pays. Tous Les pays d’Afrique (Afrique du Sud, Niger, Nigeria…), d’Asie (le Pakistan face à L’Iran et à l’Afghanistan) des Amériques (les Etats-Unis face au Canada) ou d’Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande) ont mis en place une fermeture drastique de leurs frontières, réouvertes progressivement et sous condition en fonction de l’évolution de la pandémie.

Les restrictions de circulation dans l'espace Frontex
Les restrictions de circulation dans l’espace Schengen liée à la pandémie de Covid 19. Fig. 12

Le cas Européen est particulier dans la mesure où il comprend des frontières extérieurs, légalement facile à fermer, et des frontières inférieures logiquement ouvertes. Avec l’apparition de la pandémie de Covid-19 qui a fait plus de 200 000 morts, l’Europe a dû largement revenir sur la suppression des contrôles aux frontières intérieures, un principe fondateur de l’espace Schengen .

Les restrictions ont concerné aussi bien les frontières extérieures qu’intérieures. Ces dernières ont été levées dans la plupart des Etats membres le 15 juin 2020 aux frontières intérieures, et ont été abolies aux frontières extérieures à partir du 1er juillet pour les résidents de 15 pays (l’Algérie, l’Australie, le Canada, la Géorgie, le Japon, le Monténégro, le Maroc, la Nouvelle-Zélande, le Rwanda, la Serbie, la Corée du Sud, la Thaïlande, la Tunisie et l’Uruguay, Andorre, Monaco, le Vatican, Saint-Marin et la Chine).

Pour la Chine, cette levée des restrictions est soumise au principe de réciprocité, c’est-à-dire que les résidents de pays membres l’espace Schengen doivent pouvoir se rendre en Chine en retour. Au niveau des frontières intérieures de l’espace Schengen, les Etats ont pris des dispositions encore plus « iconoclastes » en instaurant des restrictions plus ou moins strictes des déplacements de population. Ces restrictions étant illégales au sein de la convention Schengen, les 26 Etats se sont appuyés sur les mesures d’exceptions ou des critères épidémiologiques précis (dont un taux de contamination inférieur à 16 cas pour 100 000 habitants), établissant une liste des populations susceptibles d’être refoulée. Cette liste est réactualisée toutes les deux semaines.

Les conséquences ont été immédiatement catastrophiques et ont pu donner lieu à des dérogations, pour les populations locales de transfrontaliers (2 millions de travailleurs transfrontaliers en Europe, 1 européen/3 vit près d’une frontière…) ainsi que pour les travailleurs déplacés, à l’image des 300000 travailleurs à domiciles essentiellement polonais, s’occupant des personnes âgées en Allemagne. Qu’ils soient « détachés », « saisonniers » ou « transfrontaliers », les travailleurs européens ont donc connu des difficultés pour exercer leur activité, bien souvent dans les secteurs de l’agriculture, du bâtiment ou de la restauration. C’est pourquoi certains Etats membres ont pris des dispositions d’urgence avant la date charnière du 15 juin. En avril et en mai, l’Allemagne a ainsi fait venir des travailleurs venus d’Europe de l’Est pour récolter les asperges et le houblon. L’Autriche en a fait de même avec des travailleurs saisonniers et des aides-soignants roumains…

B. Le contrôle des marges et des minorités

Profitant du renforcement accru des frontières et du sentiment de panique général, de nombreux Etats ont instrumentalisé la crise sanitaire pour exercer une pression plus importante sur les minorités situées sur leurs franges territoriales. Le degré de coercition imposé aux minorités est extrêmement variable du renforcement des processus de discrimination à la mise en place d’opérations militaires.

C’est le cas concernant les populations kurdes en Turquie ou ouïghoures en Chine. Concernant ces dernières, la Chine a renforcé la déportation de populations ouïghoures du Xinjiang vers la région de Wuhan, pour pallier le manque de main d’œuvre, tout en facilitant le transfert de population Han vers l’extrême occident chinois, entraînant un regain des tensions et des opérations militaires ou de police dans cette régions (1,4 à 1,8 millions de Ouighours seraient actuellement emprisonnés dans des camps d’internements au Xinjiang).

Au Kurdistan irakien, depuis le 17 juin 2020, l’armée turque a lancé une vaste opération militaire contre le PKK baptisée « Griffes du Tigre ». comprenant des frappes aériennes (ce qui est assez récurrent) dans le nord du Kurdistan irakien, mais exceptionnellement renforcé par une opération terrestre. Au même moment, la République islamique d’Iran a lancé sa propre opération militaire contre le PDKI, le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, dont des membres seraient également présents au Kurdistan irakien…

Le contrôle des minorités ne s’est pas limité à celles localisées sur les marges territoriales . Ainsi, les gouvernements bulgare et slovaque ont-ils mis en quarantaine obligatoire des quartiers informels où habitent des personnes roms. En Slovaquie, les autorités ont également chargé des militaires de surveiller le respect de ces mises en quarantaine et les tensions communautaires ont été très forte, aux Etats-Unis et jusqu’en France.

C. Les poussées nationalistes ou xénophobes

Tous les pays touchés par le virus ont connu des flambées xénophobes. Peur du péril chinois et mouvement anti chinois (à Singapour ou en Europe), ségrégation renforcée vis-à-vis des populations d’origine africaines en Chine, actes anti-français à la frontière allemande … Ce repli nationaliste et fortement xénophobe a obligé le HCDH (Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme) à émettre très tôt (le 23 mars 2020) un communiqué alarmiste : « Les gouvernements doivent s’assurer que leur réponse à la pandémie de COVID-19 n’encourage pas la xénophobie et la discrimination raciale, et doivent éradiquer la xénophobie dans toutes les politiques et tous les messages d’État ».
Ces tensions à l’égard de populations étrangères enveniment les relations bilatérales (comme par exemple entre la France et l’Espagne ou entre la France et le Royaume Unis) ? Elles ne facilitent pas la reprise des échanges et peuvent bloquer peut-être durablement des programmes de coopération internationale.

2. La fragilisation des structures de coopération internationale

Face à la pandémie, les grandes structures de coopération internationales se trouvent dans une situation très paradoxale.

D’un côté elles sont sollicitées comme jamais car la pandémie est un phénomène mondial majeur.

De l’autre elles sont critiquées pour leur inefficacité relative et se heurtent aux tentatives d’une reprise de contrôle des acteurs nationaux.

L’ONU ou l’OMS sont systématiquement critiquées et n’arrivent pas à se positionner comme élément central d’une gouvernance mondiale.

L’OTAN est incapable de réguler la crise diplomatique entre la Turquie et ses voisins.

L’Union européenne n’arrive pas à harmoniser sa gestion de la crise sanitaire, ce qui renforce les dissensions anciennes (entre le Royaume Uni et le reste de l’Europe), mais qui en crée de nouvelles (entre la France et l’Espagne).

Face à cela, les responsables français et allemands ont passé tout l’été 2020 à communiquer sur la proximité du couple franco-allemand, illustrant à la fois les difficultés de ce tandem et la faible inclusion des autres Etats européens.

C’est peut-être uniquement par le biais de la question économique et des aides que la coopération internationale arrive à se maintenir.

A ce titre, le travail de coordination entre grandes banques centrales (qui ont de facto pris en charge une grande partie de la dette des États via l’assouplissement des conditions de refinancement) et la synchronisation des politiques budgétaires qui s’esquisse au niveau européen (avec le plan de relance de 750 milliards annoncé par la Commission, dont 250 sont sous forme de prêt), constituent des signaux encourageants.

Les politiques de financement et de relance budgétaire transnationales comme celles mises en place par la BEI (appui aux PME, financements sectoriels) auront un rôle déterminant à jouer pour sortir de la crise, notamment via des programmes d’investissements coordonnés ou des grands travaux, pour accélérer, peut-être, la transition environnementale.

Encore faut-il que la stratégie internationale de sortie de crise ne soit pas limitée par le fait que certains pays comme la Chine ou les États-Unis (mais pas seulement, car on l’idée existe aussi en France ou en Allemagne) préfèrent favoriser l’investissement dans leur complexe militaro-industriel pour favoriser la relance économique tout en renforçant leur influence géostratégique.

3 Covid-19 et conflits armés : de la trêve à l’intensification…

A. Un appel à la trêve

Le 23 mars 2020, Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, y était allé, lance un appel à un cessez-le-feu général du fait de la pandémie : « Posez les armes, faites taire les canons, mettez fin aux frappes aériennes! » Dans un premier temps, il y a eu des réactions positives, surtout verbales.

Environ 70 pays – mais en général, pas les plus importants – ont accepté de s’associer à la déclaration du secrétaire général des Nations unies, mais la Russie et les États-Unis ont cependant refusé d’appuyer cette déclaration, faisant valoir qu’un cessez-le-feu unilatéral reviendrait à laisser le champ libre aux guérillas terroristes, contre lesquelles il ne faut jamais, soutiennent-ils, baisser la garde.

12.2 | 2020

La COVID-19 dans les pays en développement

Les conflits à l’heure de la COVID-19
Conflict in Times of COVID-19
Nicolas Berman, Mathieu Couttenier, Nathalie Monnet and Rohit Ticku

Quelques zones ont cependant connu une accalmie :

  • Au Yémen, le 8 avril, Riyad annonce la suspension des bombardements. Après cinq années d’une guerre aérienne qui, en plus de tuer directement des dizaines de milliers de personnes, a détruit une bonne partie des infrastructures du Yémen, les Saoudiens, sous les ordres prince Mohammed ben Salmane, arrêtent les opérations. On peut cependant noter que Riyad arrête les frais au Yémen surtout parce que cette guerre coûteuse ne débouche sur aucun résultat stratégique. De fait, les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, tiennent toujours la capitale Sanaa et de larges pans de territoire, ils ne reconnaissent pas la trêve saoudienne. Profitant de l’accalmie, la partie Sud du Yémen vient de faire sécession et a proclamé son indépendance fin avril 2020…
  • En Syrie, Damas applique des mesures de confinement dans les zones qu’elle contrôle et laissé des convois humanitaires rejoindre les camps de réfugiés du nord.
  • Aux Philippines (Sud), la guérilla de la NPA, la Nouvelle Armée du peuple, a décrété un cessez-le-feu unilatéral pour « permettre à la population d’accéder aux tests et aux traitements » anti-coronavirus.
  • En Colombie, où l’Armée de libération nationale (ELN), l’autre guérilla – celle qui, contrairement aux FARC, n’a jamais signé d’accords de paix avec le gouvernement – a décrété, pour cause de COVID-19, un cessez-le-feu depuis le 1er avril.

B. Les conflits qui se maintiennent voire d’intensifient

les risques sécuritaires (prospective pour 2020 ne prenant pas en compte la crise de la Covid-19)

Risques sécuritaires 2020
les risques sécuritaires (prospective pour 2020 ne prenant pas en compte la crise de la Covid-19)

En fait, l’ensemble des conflits armés dans le monde se maintiennent.

  • En Irak, le groupe armé État islamique (EI) semble même en ce moment renaître de ses cendres. Son niveau d’activité a nettement remonté depuis le début avril, en Irak. Par ailleurs, sur fond de tension croissante entre Washington et Téhéran, on note des escarmouches entre les forces américaines et les brigades pro-iraniennes présentes en Irak.
Pendant la pandémie, les conflits armés continuent

Si quelques trêves ont été annoncées, partout sur la planète les combats se poursuivent, les populations martyrisées étant maintenant menacées par le virus.

Par Nicolas Barotte
Publié le 10/04/2020 à 20:07, mis à jour le 10/04/2020 à 20:08

Le 4 mars 2020, des soldats français de l’opération «Barkhane» neutralisent un membre d’un groupe armé terroriste, dans la région du Liptako-Gourma, au Mali. CANOVAS Alvaro/REDACTION
En 1918, la grippe espagnole n’a pas interrompu les combats de la Première Guerre mondiale. Mais l’épidémie a sans doute contribué à accélérer la fin des hostilités. Elle a pesé sur les forces et les esprits. Les hôpitaux se remplissaient et les tranchées s’affaiblissaient. À Berlin, l’écrivain Kurt Tucholsky avait osé une mise en garde: «Ce n’est pas une grippe, ni un coup de froid ou une phtisie, c’est une crise politique allemande», avait-il écrit, semblant anticiper la défaite. Le virus a causé la mort de 25 à 50 millions de personnes dans le monde.

Au Sahel, Boko Haram voit le coronavirus comme une aubaine

Un siècle plus tard, la menace du coronavirus a été identifiée par les militaires. Elle a d’ores et déjà modifié la forme de certains conflits. Aux Philippines et au Cameroun, une trêve a été déclarée par les groupes séparatistes ou rebelles. En Afghanistan, le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, a exhorté les talibans à accepter une pause humanitaire. Au Yémen, un cessez-le-feu a été décrété par la coalition menée par l’Arabie saoudite contre les rebelles houthistes. Un premier cas de coronavirus vient aussi d’y être confirmé. Mais l’espoir d’une réaction sanitaire doit être tempéré. Les houthistes ont refusé la trêve en accusant leurs adversaires de poursuivre leurs frappes. En Syrie, ravagée par des années de guerre civile, la violence est latente et le calme toujours précaire.

Au Sahel, Boko Haram voit le coronavirus comme une aubaine


Le virus risque d’affaiblir encore les régimes locaux et leurs alliés occidentaux et de permettre à Boko Haram de gagner du terrain.

Par Tanguy Berthemet et Service Infographie
Publié le 10/04/2020

Des soldats de l’armée tchadienne, à 25 km de N’Djamena, le 3 janvier 2020, à leur retour d’une mission d’un mois contre Boko Haram au Nigeria voisin. -/AFP
«Pendant que nous luttions contre le coronavirus, les illuminés de Boko Haram ont attaqué nos forces armées.» Fin mars, d’un tweet rageur, Idriss Deby s’agaçait que l’épidémie n’ait en rien arrêté la guerre contre les djihadistes. Personne, et surtout pas le président tchadien, n’avait vraiment imaginé que l’appel à une trêve du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, serait entendu par Boko Haram. Mais de là à penser que le pays allait connaître l’une des batailles les plus rudes de ces dernières années…

Le lundi 23 mars, le groupe lançait la plus importante offensive au Tchad. À l’aube, les djihadistes attaquaient le camp militaire de Boma, une presqu’île du lac Tchad. Cette région compliquée, faite d’un entrelacs de terre et d’eau, est un fief du groupe. Le raid est puissant et coordonné alors que la caserne tchadienne n’abrite des hommes de second ordre. Les combats sont très intenses. La colonne de blindés venue en renfort s’embourbe et est à son tour prise à partie. Après sept heures de lutte, l’armée compte officiellement 92 morts, le plus lourd bilan jamais enregistré contre Boko Haram. Les djihadistes ont détruit 24 véhicules et emporté du matériel dans cinq grandes pirogues.

Général avant d’être président, Idriss Deby ordonne immédiatement de passer à la contre-offensive. Il quitte son costume pour le treillis.
Général avant d’être président, Idriss Deby ordonne immédiatement de passer à la contre-offensive. Il quitte son costume pour le treillis, installe son QG à Baga Sola, la grande ville de la région, pour diriger lui-même l’opération «colère de Boma». Les réseaux débordent d’images du commandant en chef parlant à ses hommes ou étudiant des cartes. Début avril, les Tchadiens attaquent sur quatre axes pénétrants pour engager de vastes et brutaux ratissages au Niger et au Nigeria voisins.

Il s’agit de se venger, de montrer que l’on ne s’en prend pas impunément au Tchad. Une priorité pour Deby, au pouvoir depuis trente ans, et dont le régime, contesté, tient largement grâce à la capacité tant vantée de son armée. Or, le raid contre Boma est inquiétant. Il a apporté la preuve des failles graves dans le renseignement et dans la force de réaction. En s’affichant vite au front, le président redore son blason et marque la différence avec ses voisins camerounais et nigérian, fâcheusement discrets. Dans le même temps que ce coup de communication, il limoge et menace pour tenter de restructurer les pouvoirs locaux. Le 4 avril, dans un message télévisé, il annonce, martial, la victoire et déclare que «plus aucun Boko Haram n’est au Tchad» tandis que des vidéos montrant les cadavres de l’ennemi défait tournent sur internet.

Un groupe divisé

«Deby sait très bien que cela n’est pas vrai. Ce n’est pas si simple. Le groupe est très présent dans la zone lacustre. Il s’est simplement replié et il reviendra très vite», remarque un diplomate pour qui le raid de Boko Haram comporte encore «bien des mystères».

On ignore quelle branche de l’ancienne secte, désormais extrêmement divisée, a mené l’opération. La zone du lac fut longtemps le repaire exclusif de la frange loyaliste de l’État islamique dans les provinces d’Afrique de l’Ouest (Iswap), le nom officiel de Boko Haram depuis qu’il a fait allégeance en 2015 à l’EI. Censé être plus discipliné, notamment vis-à-vis des civils, et plus organisé, l’Iswap a cependant explosé. Son chef, Abu Musab al-Barnawi, nommé en 2016, a été démis en 2018 et son successeur, Ba Idrisa, a à son tour été détrôné en début d’année. On ignore les raisons de ces coups de force comme le sort des deux anciens chefs. Selon des informations non confirmées, des cadres de l’EI seraient venus de Libye en février pour tenter de régler les querelles. Sans succès. «Deux leaders de l’Iswap, jusqu’alors inconnus, ont été élevés au rang de chefs», présume Jacob Zenn, chercheur à la Jamestown Foundation.

Des régimes locaux affaiblis

Le leader historique, Abubakar Shekau, écarté pour sa violence et son autoritarisme, garde le contrôle d’une faction, moins importante mais toujours puissante. Ses hommes, chassés par l’armée nigériane de la forêt de Sambissa, à l’est de Borno, sont aujourd’hui également présents dans la région. «Savoir qui est le plus fort n’a guère d’intérêt car ces groupes se nourrissent essentiellement de la faiblesse des États centraux», souligne l’universitaire Antoine Pérouse de Montclos.

L’épidémie de coronavirus pourrait donc donner une opportunité à Boko Haram, comme aux groupes actifs au Sahel, de gagner du terrain. Le virus risque d’affaiblir encore les régimes locaux mais aussi leurs alliés occidentaux. «Si les pays sahéliens et le Nigeria ont pu compter sur la France et les États-Unis dans leur combat contre l’État islamique, ou la faction de Shekau, une telle assurance est devenue maintenant moins claire», souligne Jacob Zenn.

 

La guerre contre Boko Haram continue autour du lac Tchad

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • En Afghanistan, la situation est équivalente avec la double guérilla des talibans et de l’État islamique qui se poursuit

 

  • En Libye, où les forces du maréchal Khalifa Haftar, soutenues militairement et financièrement par Moscou, continuent leur offensive contre le gouvernement de Tripoli, Pour Moscou comme pour Washington, il est hors de question de suspendre les opérations contre les djihadistes. Vladimir Poutine reste très mobilisé sur des fronts comme la Syrie, la Libye ou encore l’Ukraine (où, depuis février, dans le Donbass, plusieurs soldats ukrainiens et miliciens prorusses meurent chaque semaine sur la ligne de front). Mais l’effondrement économique appréhendé (le pétrole qui ne vaut plus rien) et la crise de la COVID-19 qui frappe maintenant de plein fouet la Russie… pourraient bientôt le forcer à réduire ses ambitions stratégiques.

 

  • La Russie et les Etats-Unis, qui ont refusé de signer l’appel du secrétaire général de l’ONU en profitent pour intensifier leurs activités militaires.

C. La fragilisation des zones de conflit

Si la Covid-19 n’a pas d’incidence majeure sur la géopolitique des conflits, elle en a sur les populations qui se trouvent dans les zones de guerres, qui se retrouvent à devoir subir deux maux au lieu d’un.
D’une part, les pays en guerre sont en difficulté pour mettre en place des politiques efficaces de prise en compte de la pandémie.

l’Iran est sévèrement touché tout en étant subissant les sanctions imposées par les États-Unis. A Gaza, les systèmes de santé affaiblis par des années de blocus peinent à se doter de matériel et à s’organiser, de même qu’en Libye ou le système de santé s’est effondré après le départ des médecins étrangers pendant la guerre.

Conséquence des crises, les populations déplacées comptent parmi les plus exposées aux risques sanitaires. D’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, en 2019, les déplacés internes représentaient plus de 70 millions de personnes dans le monde. Or, les problèmes de contagion étaient souvent démultipliés parmi les déplacés internes et en particulier dans les camps de réfugiés, même si ces camps disposent de services minimums de santé.

• Au Bangladesh, comme le signale Crisis Group, dans les camps de réfugiés Rohingya, plus d’un million de personnes vivent dans des abris surpeuplés avec des services d’assainissement et de soins réduits au strict minimum.

De plus, le taux élevé de malnutrition et l’impossibilité pour les habitants des camps d’avoir accès aux messages de prévention, suite à l’interdiction de l’usage des téléphones mobiles et de l’internet dans les camps par le gouvernement, risque de créer une situation catastrophique si le Covid-19 arrive. Les mêmes cas existent dans les camps du Nord de la Syrie.

• La fermeture des frontières liées à la crise de la Covid empêche aussi les flux de populations qui fuient les conflits et peut avoir des conséquences dramatiques.
• Dernier point non négligeable, tous les spécialistes de cybersécurité notent une multiplication exponentielle des attaques cyber étatiques (Chine, Russie, Corée, Pakistan…), autant contre les serveurs des grandes institutions nationales (Taiwan et la Mongolie ont été attaquées par des APT supposés chinois, l’Ukraine par des APT supposés russes…) que contre les grandes entreprises. D’après Thales ; « D’une manière générale, « il semble que l’écosystème de la menace cyber suive la propagation géographique du Covid-19 avec des attaques d’abord en Asie, puis en Europe de l’Est et maintenant en Europe de l’Ouest ».

Covid-19 et conflits : sept tendances à surveiller

La pandémie de Covid-19, déjà mortelle et déstabilisatrice, menace de s’aggraver et pourrait avoir des répercussions politiques durables y compris quand la contagion sera maîtrisée. Crisis Group a identifié sept points de préoccupation majeure.

En conclusion,

La planète ne s’est pas arrêtée de tourner avec la covid-19, qui en termes de mortalité pourrait apparaître comme un épiphénomène mondial (moins de 1 millions de personnes pour 7,8 milliards d’habitants). Pourtant il ne faut absolument pas minimiser le phénomène, à la fois par l’ampleur de ses conséquences, que par sa capacité à nous montrer réellement l’état de notre système-monde.

Première remarque, malgré les tentatives d’enfermement ou de replis national, jamais le monde n’a été aussi connecté, interdépendant et synchrone (dans la maladie comme dans ses conséquences). Toutes tentatives durables de limitation de cette interdépendance voir de reprise de contrôle des systèmes nationaux (relocalisations, contrôle des flux migratoires…) semble utopique.

Deuxième remarque, la pandémie a illustré la très grande fragilité des Etats qui se percevaient comme de grandes puissances développées pouvant échapper sans difficulté à ce que connaissent, de manière chronique, les pays pauvres : faillite du système de santé, dépendance d’approvisionnement en produits médicaux, fragilité du système économique, faible cohésion sociale. Un peu comme un fumeur insouciant qui découvrirait l’état de ses poumons, le système-monde a eu très peur. Il semble se rassurer parce que la hiérarchie des puissances ne s’est pas inversée, parce que les gouvernements ont tenu, parce que le nombre de victimes est relatif et que l’on peut redémarrer le monde d’après là où le monde d’avant s’était arrêté.

Pour autant, l’angoisse très importante face à une deuxième vague du virus illustre le manque de sérénité des gouvernants. Personne ne peut prendre encore la mesure complète de la crise qui s’est amorcée, mais tous les indicateurs montrent qu’elle est inédite sur le plan économique et social.

Comment, de ce fait, ne déboucherait-elle pas sur une crise politique de même ampleur ?

Dernière remarque, même si la crise ne semble pas avoir créé de rupture majeure dans les processus géopolitiques qui sont en cours, elle semble avoir aggravé certains phénomènes qui illustrent les fragmentations territoriales et sociétales :

  • minorités en crise, réactions contre les pouvoirs en place,
  • Utilisation intempestive des forces de l’ordre,
  • volontés sécessionnistes.

Tous ces signes nous renvoient à l’idée que nous sommes à un moment charnière de notre société-monde. Pour percevoir et comprendre ce moment, il faut être capable de croiser des données multiples, parfois contradictoires, et disposer d’un outil d’analyse aiguisé. C’est le parti-pris et le projet de la géopolitique.