Questions internationales – numéro 65
Énergie : les nouvelles frontières
La documentation française – 10 €.

mercredi 15 janvier 2014, par Bruno Modica

Encore une fois, revue question internationale que la Cliothèque présente depuis de très nombreuses années apporte à point nommé des éléments d’information actualisés sur un sujet particulièrement important.
La question de l’énergie apparaît dans diverses préparations en géographie, comme en géopolitique. La géopolitique du pétrole étend l’une des questions du programme d’admission au concours d’entrée à l’école militaire interarmes.

Encore une fois, revue question internationale que la Cliothèque présente depuis de très nombreuses années apporte à point nommé des éléments d’information actualisés sur un sujet particulièrement important.
La question de l’énergie apparaît dans diverses préparations en géographie, comme en géopolitique. La géopolitique du pétrole étend l’une des questions du programme d’admission au concours d’entrée à l’école militaire interarmes.

Serge Sur, le rédacteur en chef, ouvre ce dossier sur les nouvelles frontières de l’énergie en évoquant un débat fragmenté dans plusieurs dimensions. La formule, voire le slogan de la « transition énergétique » est souvent utilisé, mais sans que les véritables éléments du débat n’apparaissent très clairement. Les acteurs publics ou privés, les groupes de pressions ou les militants sont parties prenantes de ce débat souvent passionné.Retour ligne automatique
Ce débat est multidimensionnel, à la fois sur le plan idéologique et technologique, au niveau national qu’international, comme du point de vue stratégique. La question de l’énergie affecte directement la politique des états.Retour ligne automatique
L’utilisation de l’énergie et notamment des énergies fossiles dont on connaît les conséquences, largement considérées comme acquises, en matière de changement climatique d’origine anthropique, conditionne le type de développement des territoires. La compétition pour l’accès aux ressources l’emporte d’ailleurs souvent sur les préoccupations environnementales, notamment pour les pays émergents.Retour ligne automatique
La politique énergétique participe de l’affirmation de puissance d’un État, et les États-Unis comme d’autres grandes puissances n’entendent se voir imposer aucune contrainte extérieure. La dimension internationale de la gestion énergétique apparaît davantage vécu comme une contrainte plus que comme une solution.Retour ligne automatique
Les acteurs économiques privés, comme des sociétés multinationales qui peuvent être également comme Gazprom en Russie ou CNPC en Chine, dépendent très largement des décisions de leurs états respectifs. Ils mènent une politique très active de lobbying, orientent la recherche, profitent de la raréfaction des ressources pour favoriser la mise en valeur dans des espaces fragiles ou jusqu’alors protégés.Retour ligne automatique
Dans le chantier énergétique actuel il est clair qu’aucune source nouvelle n’est en état de remplacer les hydrocarbures à terme prévisible tandis que les besoins en énergie iront croissant et que des sources complémentaires sont à exploiter comme le champ. Beaucoup d’espoirs sont fondés sur les perspectives de développement des énergies renouvelables comme les éoliennes ou les panneaux solaires mais leur productivité reste faible dans la mesure où la production d’électricité ne peut être stockée. Retour ligne automatique
Le nucléaire civil assure une production constante d’électricité et pose bien d’autres problèmes en termes de complexité et de coût des centrales nucléaires, de retraitement et de stockage des déchets, à très longue nocivité, sans parler des risques de prolifération de matériaux fissiles pouvant servir à un usage militaire voire directement terroriste. Retour ligne automatique
Les hydrocarbures, sous leur forme conventionnelle ou non, comme les gaz de schiste et les schistes bitumineux, font preuve de résilience. Les hydrocarbures restent au centre du paysage énergétique international jusqu’à une date pour l’instant non prévisible.Retour ligne automatique
Il semblerait que l’évolution, qui ne sera pas une révolution, ni même une transition, passe par une hybridation énergétique, dont les voitures seraient un avant-goût, associant des hydrocarbures optimisés par une solution technique transformant le mouvement en énergie électrique. C’est le principe même de la voiture hybride.

Des pistes prometteuses existent, même si les biocarburants semblent connaître une forme de désamour en raison de la concurrence avec les productions agricoles destinées à l’alimentation humaine, mais jusqu’à présent aucune d’entre elles n’a pu proposer une alternative économiquement rentable aux énergies fossiles. Comme le dit le rédacteur en chef de la revue question internationale : « l’avenir est aux chercheurs ».

Interrogations et doutes

Dans ce dossier sur les nouvelles frontières de l’énergie, la question est examinée du point de vue global à l’échelle de l’Europe comme au niveau mondial pour le pétrole à propos duquel s’opposent enjeux stratégiques et logique de marché.

Pour les hydrocarbures non conventionnels les perspectives demeurent incertaines, même si les États-Unis semblent avoir fait des choix ne prenant pas en compte la dimension environnementale dans ce domaine. L’accident nucléaire de 2011 à Fukushima a introduit des doutes en matière de nucléaire civil même s’il paraît difficile, particulièrement pour les pays émergeant avec une demande électrique en forte croissance, d’éviter la construction de nouveaux réacteurs. Pour rester dans le domaine électrique, et dans la mesure où les énergies renouvelables permettent surtout, par le biais d’éoliennes ou de panneaux solaires photovoltaïques photovoltaïques de produire de l’électricité, la question du réseau de transport de cette énergie difficilement stockable se pose, notamment à l’échelle de l’Europe ou les infrastructures existantes sont particulièrement denses et implantées depuis longtemps.
Enfin, parce que cela a été l’objet de plusieurs « affaires » d’escroquerie, le commerce des droits d’émission de CO2 en Europe fait également l’objet d’un article de Christian de Perthuis et Raphaël Trotignon.
Le dossier sur l’énergie est enrichi d’un glossaire sur deux pages avec des définitions parfaitement accessibles qui se révèlent extrêmement précieuses pour la compréhension de cette étude.

L’Europe de l’énergie

À l’échelle du continent européen, Patrice Geoffron, professeur à l’université Paris-Dauphine, évoquent le leadership incertain de l’Europe en matière de transition énergétique. Pourtant, l’Europe, au sens « communauté européenne », est bien née de l’énergie avec la communauté européenne du charbon et de l’acier et Euratom. Mais c’est seulement avec la signature du traité de Maastricht en 1992 que l’union s’est dotée de compétences la rendant apte à prendre des mesures dans les domaines de l’énergie et à contribuer au réseau de transport, de télécommunications, et d’énergie. Ce n’était pas initialement prévu dans les traités originaux, et notamment sur l’interopérabilité des réseaux nationaux ainsi que sur l’accès. L’Europe a fixé des objectifs particulièrement ambitieux en 2008, le fameux paquet énergie-climat dont l’objectif dit « 3 × 20 » pour 2020, consiste à réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990 à améliorer de 20 % l’efficacité énergétique et apporter à 20 % la contribution des énergies renouvelables dans les bilans énergétiques. L’union européenne est la seule parmi les grands acteurs économiques mondiaux avoir formulé clairement un objectif aussi ambitieux, mais dans la mesure où les réalisations s’effectuent sur des bases nationales, les efforts restent pour l’instant fragmentés et peu coordonnés.

Le pétrole, enjeux stratégiques et logiques de marché

L’article le plus important dans la perspective de l’épreuve de géopolitique du concours de l’école militaire interarmes est celui de Philippe Copinschi : « Le pétrole, enjeux stratégiques et logiques de marché » qui propose une synthèse des enjeux pétroliers dans la durée et les perspectives actuelles.Retour ligne automatique
Actuellement, la consommation mondiale d’énergie est satisfaite 32 % par le pétrole, à 29 % par le charbon et à 22 % pour le gaz naturel. Cela représente plus de 80 % d’énergie fossile tandis que le nucléaire et à 6 %, l’hydroélectricité 2,2 % et les autres énergies renouvelables 1 %.
Les consommations d’énergie varient selon les ressources dont disposent certains grands états, comme la Russie pour qui le gaz naturel représente plus de 50 % de son énergie primaire, tandis que le Brésil produit 35 % de son électricité avec les barrages géants dont il dispose. La Chine, malgré les tentatives de diversifier ses sources d’énergie utilise encore le charbon à 70 %. Retour ligne automatique
La véritable dépendance énergétique est bien celle à l’égard du pétrole qui reste essentiel pour les transports, donc pour la production qui doit être transportée sans parler du déplacement des armées. Le pétrole est bien une ressource stratégique.
Si le charbon fournit encore 75 % de l’énergie en Europe occidentale en 1955 et n’en représente plus que 20 % en 1972 tandis que le pétrole passe au-dessus de 60 %. Le pétrole abondant et bon marché grâce aux gisements géants du Moyen-Orient a rendu possible l’expansion économique des 30 glorieuses et la diffusions de la consommation de masse.
Les chocs pétroliers de 1973 de 1979 et les politiques volontaristes de réduction de la consommation pétrolière avec le développement du nucléaire et la réduction de la consommation des automobiles, ainsi que la tertiarisation de l’activité économique, ont contribué à ralentir la croissance de la consommation pétrolière mondiale au moins jusque dans les années 80. Dans les années 1990 la consommation est repartie à la hausse pour atteindre les 86 millions de barils par jour en 2012. La Chine a multiplié par quatre sa consommation de pétrole 20 ans et devient le deuxième pays consommateurs derrière les États-Unis qui absorbent à eux seuls plus de 20 % de la production mondiale.
Le pétrole, du fait du décalage entre zones de production les lieux de consommation, est l’objet d’échanges commerciaux internationaux à grande échelle. Jusque dans les années 60 l’industrie pétrolière reste dominée par les majors, regroupant cinq compagnies américaines, une compagnie britannique et l’Anglo néerlandaise Shell.
Dès les années 50 des pays producteurs ont commencé à s’opposer à la domination sans partage que les majors exercés sur les ressources nationales, et le Docteur Mossadegh en Iran en 1951, suivi ensuite par le ministre vénézuélien du pétrole, ont été les promoteurs d’une forme de nationalisme pétrolier. L’organisation des pays exportateurs de pétrole est née en 1960.Retour ligne automatique
Le tournant est intervenu au tout début des années 70, lorsque pour la première fois les découvertes de nouveaux gisements ont été inférieures à la consommation mondiale en augmentation constante. Le choc pétrolier de 1973 est lié au fait que les pays de l’OPEP assuraient alors plus de la moitié de la production mondiale de pétrole. Cela eut pour conséquence la transformation du marché du pétrole par la prise de pouvoir des pays producteurs face aux compagnies internationales. Les compagnies pétrolières disposent d’un droit d’accès tandis que dans le système pétrolier ce sont des acteurs politiques qui désormais maîtrisent ressources.

Face à cette vulnérabilité les pays consommateurs ont engagé des politiques volontaristes de diversification énergétique utilisant le gaz naturel et le nucléaire même si c’est énergie a connu un certain nombre de coups d’arrêts à la suite de différentes catastrophes comme en Pennsylvanie en 1979, à Tchernobyl en 1986 et à Fukushima en 2011.

La toute-puissance de l’OPEP sur le marché pétrolier mondial n’a duré en réalité que quelques années. L’envolée des prix du pétrole favorisait l’émergence de nouvelles zones de production et six ans seulement après le deuxième choc pétrolier de 1979, l’OPEP ne représente plus que 28 % du pétrole mondial. Le prix élevé du pétrole rend plus attractifs des gisements qui avaient été délaissés en raison du faible coût à la sortie du puits des hydrocarbures du Moyen-Orient. C’est d’ailleurs la raison du contre-choc pétrolier déclenché en 1985 par l’Arabie Saoudite qui a vu pendant une période de près de deux ans les prix du pétrole s’effondrer. En réalité, la leçon des deux chocs pétroliers a été parfaitement retenue, et la concurrence des pétroles « chers » d’Amérique du Nord, de mer du Nord, et du golfe de Guinée, impose aux pays de l’OPEP de limiter leur production ce qui permet de maintenir le prix du pétrole autour de 100 $ le baril.Retour ligne automatique
La nationalisation des gisements et des avoirs des compagnies pétrolières dans les pays de l’OPEP a profondément déstructuré le marché pétrolier mondial. Les compagnies pétrolières contrôlaient la ressource du derrick jusqu’à la pompe de la station essence en passant par le transport et le raffinage. De ce découplage entre la production et la distribution est né le marché mondial du pétrole c’est-à-dire l’interface entre les producteurs et les distributeurs. En réalité, les producteurs ont perdu la faculté qu’ils avaient juste après le choc pétrolier de déterminer arbitrairement le prix de vente de leur pétrole brut. Depuis les années 80 le prix du pétrole est fixé par les marchés financiers en fonction de l’équilibre entre l’offre et la demande et cette contrainte se posait tous les acteurs, des compagnies pétrolières aux états producteurs. Sur un marché qui est devenu hautement spéculatif cette croissance économique mondiale, en particulier celle de pays émergents qui pousse désormais à la hausse les cours du pétrole, tandis que l’offre peine à répondre à cette expansion de la consommation faute de capacités de production. L’enjeu est important en matière de recherche de nouveaux gisements dont on connaît l’existence mais qui restent encore difficilement accessibles. En dehors de ralentissement majeur de l’activité économique mondiale, seule la mise en service de nouveaux grands gisements permettra d’envisager une baisse tendancielle des prix du baril.

La régulation marchande du pétrole a été favorisée par les politiques de dérégulation et de privatisation des secteurs énergétiques nationaux, en particulier dans les pays développés importateurs de pétrole. C’est le cas en France avec la constitution du groupe Total, issu de la privatisation de la vieille compagnie « essence et lubrifiants de France » en 2000. Les états perdent une partie de leur influence face aux forces du marché. De véritables mastodontes industriels sont issus de plusieurs regroupements comme Exxon avec Mobil, Chevron avec Texaco. Dans les pays où l’exploitation de gisements difficiles à atteindre suppose une grande maîtrise technologique, le rapport de force est redevenu favorable aux compagnies pétrolières. Les seuls pays qui maintiennent réellement une certaine forme de nationalisme pétrolier sont l’Arabie Saoudite, le Koweït et le Mexique. Au Venezuela comme en Bolivie le nationalisme pétrolier ou gazier a consisté à renégocier les contrats mais les compagnies étrangères restent présentes en raison de leur maîtrise des technologies d’extraction et des capacités de financement dont ces états ne disposent pas.

Les États-Unis ont mis en œuvre, et depuis longtemps, une politique pétrolière mais, d’après l’auteur, celle-ci ne repose pas simplement sur l’action militaire et la tentative de contrôler voire de s’approprier la production nécessaire à leur consommation, mais sur le recours aux forces du marché dans le cadre d’un système globalisé et libéralisé. La politique pétrolière mise en place par en intrigue repose sur l’idée que le libre fonctionnement du marché et la condition d’une allocation optimale des ressources les autorités publiques doivent prendre en charge les conditions de fonctionnement du marché via des politiques publiques d’extension et de sécurisation du marché. Les mesures de sécurisation prennent en compte l’accessibilité aux différents gisements, et cela explique l’intervention en Irak mais aussi le grand jeu autour du gisement pétrolier de la mer caspienne, l’intégration des compagnies pétrolières ou gazières dans la diplomatie des tuyaux, permettant la construction d’oléoducs et de gazoducs dont les tracés sont très largement dictés par des considérations politiques, et bien entendu par la maîtrise des routes maritimes qui représentent 80 % du commerce pétrolier. Seuls les États-Unis disposent des moyens de contrôler simultanément les détroits et les goulets d’étranglement stratégiques par lesquels passent des supertankers. D’après l’auteur qui propose également un encadré sur « la malédiction ou la bénédiction des ressources énergétiques », les États-Unis jouent bien le rôle de gendarme du marché pétrolier et de garant du bon approvisionnement mondial. Cela peut apparaître comme contradictoire avec le redéploiement de la puissance militaire américaine en direction de l’Asie orientale, au détriment du proche et du Moyen-Orient, mais en réalité ce déploiement vise à exercer une forme de contrôle indirect sur les routes d’approvisionnement de la Chine qui devient à terme le premier consommateur mondial. C’est la raison pour laquelle la Chine cherche à valoriser des routes d’approvisionnement continentales, notamment avec un réseau de gazoducs des gisements de la mer caspienne en passant par l’Asie centrale.

La version complète sur la Cliothèque

http://clio-cr.clionautes.org/energie-les-nouvelles-frontieres.html#.UtanV7RUrto