Compte rendu réalisé par Eva Pigeon, étudiante en Hypokhâgne au lycée Claude-Fauriel (2012-2013) dans le cadre d’une initiation à la recherche en Histoire consistant également en la réalisation d’un mini-mémoire, d’une prestation orale devant un jury et de la formation au Certificat Informatique et Internet (C2i).
Meyer Schapiro, né en 1904 en Lituanie et décédé en 1996 à New-York, fait partie des grandes figures de l’histoire de l’art aux États-Unis. Spécialiste du Haut Moyen-Âge et de l’art moderne, il a notamment enseigné à l’université de Columbia. Dans cet ouvrage constitué de deux essais distincts, il aborde deux thèmes mettant en relation les mots et les images. Dans le premier, Les mots et les images, il propose une étude iconographique qui montre la complexité de la relation entre un écrit et l’image qui l’illustre. Dans le second, L’écrit dans l’image, il s’intéresse à l’insertion a priori paradoxale du texte dans l’image depuis l’art de l’Antiquité jusqu’à récemment.
Dans Les mots et les images, Schapiro s’intéresse à la lecture d’un texte par l’artiste qui doit l’illustrer. Celui-ci doit en effet faire face aux nombreuses problématiques d’un lien bien particulier, puisque les ressources de l’écrit et de l’image sont différentes. C’est ainsi qu’il peut ajouter certains détails, faute de précisions textuelles, ou au contraire en omettre et compter sur le bagage culturel de son spectateur. L’ambiguïté du texte ou les variations de traduction jouant aussi un rôle, la diversité des possibilités est importante. Finalement, « ces transformations picturales d’un même texte au fil du temps font tout l’intérêt des études iconographiques, qui est de rendre visible l’évolution des idées et des manières de penser » (p.43).
En fait, un même texte peut être illustré différemment, selon l’époque et les styles artistiques, mais aussi selon son interprétation littérale ou symbolique. L’auteur utilise l’exemple d’un passage de l’Exode, 17, 9-13 où, lors de la bataille contre Amalec, Moïse permet la victoire de son peuple en tendant ses bras, soutenus ensuite par Hour et Aaron, vers le ciel. Diverses interprétations de cette scène ont pu être données : les chrétiens ont vu une préfiguration de la Croix dans la posture de Moïse, d’autres y ont décelé une symbolique de l’importance de la prière pour l’homme tourné vers Dieu et qui recevra son aide. Des cultures différentes peuvent ainsi se confronter à travers des illustrations variables, selon le message que l’on souhaite transmettre.
La symbolique d’une image peut résider dans la posture même des personnages, notamment au Moyen-Âge. C’est ainsi que le profil traduit plutôt un personnage engagé dans l’action, alors que de face, il y est étranger, mais revêt une importance et une charge symbolique plus fortes. Mais les modes artistiques, ou encore le contexte de l’image dans l’histoire illustrée, influencent également la signification d’une posture de face ou de profil.
Dans L’Écrit dans l’image, c’est cette fois la présence de texte dans l’image, et non pas le passage de l’un à l’autre, qui est le sujet. Les deux appartenant à deux espaces différents, plan ou en profondeur, leur cohabitation est problématique ; elle a pourtant été fréquente dans l’art du livre médiéval. Il existe trois principaux types de graphie dans les images médiévales : à l’endroit, renversée ou illisible. Le texte peut être disposé pour une lecture aisée du spectateur ou au contraire, s’adresser à un lecteur interne. Mais l’art chrétien de l’époque cherchant souvent à délivrer un message clair, l’écrit d’un livre ou d’un parchemin y apparaît souvent comme indépendant de l’image, des sujets représentés, de la perspective : « L’écriture est donc isolée comme un objet complet et clos » (pp. 139 et 142).
Un autre problème soulevé dans cet essai est celui de la représentation, non plus d’un texte écrit sur un livre ou un parchemin, mais des dialogues dans les représentations médiévales. Le rouleau est l’un de ses symboles les plus fréquents : parfois vierge, parfois couvert des paroles échangées, sa forme ou sa direction peuvent également laisser deviner le dialogue, comme c’est aussi le cas lorsque les paroles sont simplement écrites comme sortant de la bouche d’un personnage. Dans l’art médiéval, très littéral, la parole est donc représentée aussi concrètement que les figures.
Plus tard, la relation entre texte et image peut être conçue d’une autre manière, et Schapiro prend notamment l’exemple du mouvement cubiste au XXe siècle. Avec un affranchissement de la perspective, la présence importante de la typographie n’entre pas en conflit avec le reste de l’œuvre : des coupures de journaux apposées à la surface d’une image constituée de plusieurs couches superposées, sans logique évidente des traits, peuvent être aussi concrètes et irrégulières.
L’ouvrage est essentiellement centré sur l’art chrétien médiéval, mais balaie également, plus ou moins rapidement, d’autres périodes historiques. Son intérêt est qu’il redéfinit l’idée d’iconographie en mettant en évidence la complexité des relations entre mots et images, qui sont loin d’être figées : une image peut diverger pour diverses raisons de son texte source, et les interprétations que l’on peut en faire en font plus qu’une simple illustration ; par ailleurs une inscription dans une image peut s’y fondre comme s’en détacher selon le but et les techniques.
En définitive, et malgré son sujet qui semble très précis, Les mots et les images reste un ouvrage accessible grâce à la richesse iconographique qui, associée aux nombreux exemples, facilite la compréhension des idées évoquées. De plus, quelques allusions à la grammaire ou à la poésie, qui aident aussi à la compréhension, donnent un indice de la pluridisciplinarité qui a caractérisé les travaux de M. Schapiro.