Jacques Lévy, né en 1952 à Paris est géographe, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, directeur du laboratoire Chôros et co-directeur de la revue espacestemps.net. Agrégé de géographie en 1974. Formé, d’après lui, au sein de l’école classique, il lui est peu à peu apparu que les réseaux étaient primordiaux dans les spatialités humaines. Une polémique est née avec d’autres géographes (Mr Eric Charmes et Stéphanie Vermeesch) quand il publie dans Le Monde deux articles où il montre la corrélation entre la position des électeurs par rapport aux aires urbaines et le vote en faveur du Front National. Dans cet ouvrage il récidive en l’étendant aux partis « tribunitiens ».

Après avoir « découvert la France » puis vu son urbanité et ses conséquences, élaboré une géographie des injustices spatiales Jacques Lévy nous propose dans ce dernier chapitre « un nouveau contrat géographique » pour instaurer une plus grande justice spatiale. Cela passe par la mise en mouvement de l’espace français, d’abord en changeant de paradigme mental, abandonner la décentralisation telle qu’on la faisait jusque-là, et voir que le fédéralisme est l’avenir. Sa concrétisation est un processus politique avec de larges débats. Cependant ces propositions se heurtent à une frilosité du monde politique. Il s’achève sur trois scénarios d’implémentation des réformes nécessaires.

Il part de ce qui manque à la France pour la justice spatiale (définie par lui comme étant la capacité légitime des lieux à auto-organiser leur développement) : un débat pour poser les principes d’un espace juste. Elle nécessite le passage d’idée d’égalité à l’action effective et la transition du couple général/particulier, source de multiples exceptions, à celui d’universel/singulier, qui gère la relation politique entre différence et égalité. Il faut distinguer différences et inégalités et prioriser à travers une délibération publique. On peut la voir comme un processus d’égalisation par le haut résultant du développement des différentes composantes de l’espace). Il faut expliquer les problèmes pour trouver un point d’équilibre légitime. La question est de savoir quelles sont les conditions pour que l’espace français soit réinventé ? Et comment ce nouveau contrat pourra t-il être mis en place ?

Le chapitre s’articule en deux parties. La première est celui de la nécessaire « mise en mouvement » du territoire français. Cela passe par un changement de paradigme intellectuel, il cite en exemple De Gaulle et le projet refusé lors du référendum de 1969 ; sortir de la « décentralisation » actuelle qui n’en est pas une par manque de moyens/légitimité ; en finir avec le « tabou » du fédéralisme en appréhendant la France telle qu’elle est. Le temps du fédéralisme serait venu et l’espace français est à construire sur cinq niveaux : la ville, la région, la nation, l’Europe et le monde. Il complète son propos avec l’illisibilité du système actuel qui est source d’injustices entre les citoyens, ceux ayant les clés pour le décrypter et ceux ne les ayant pas. De plus il est nécessaire de définir des frontières nettes pour la vie politique et l’organisation d’une société, et plus généralement la « justice spatiale » gagnerait selon lui à devenir un enjeu citoyen, source de débats dans un processus ouvert. Ce nouveau contrat est fondé sur le principe que c’est en donnant du pouvoir aux citoyens qu’on peut créer de la responsabilité, et sur celui de subsidiarité. Il conclue cette partie sur un plan de ce qu’il appelle la « mise en mouvement des territoires ». Cela passe par un large débat (enjeux, acteurs, thèmes), puis un déverrouillage constitutionnel et institutionnel, suivi d’une nouvelle architecture des territoires politiques (aux niveaux local, régional, national avec un bicaméralisme à la proportionnelle au scrutin indirect et des compétences politiques générales), suivi d’une définition des équilibres financiers entre ces entités, conclu par un contrat géographique entre les différents acteurs territoriaux.

La seconde est la confrontation de ces réformes nécessaires à la réalité politique. Si la majorité des hommes politiques partage le bien fondé de ces propositions ils sont loin de les appliquer une fois au pouvoir, entravés par les bénéficiaires du système actuel et une fébrilité face au changement (conséquences sur leur électorat et soutien). Il existerait bien en France un « parti du changement » loin d’un clivage gauche/droite désormais obsolète, qui rassemblerait en majorité des personnes diplômées vivant dans les grandes villes. Il achève son propos sur 3 scénarios où les réformes nécessaires sont mises en place. Le premier dit « Coup de balai » a lieu quand des éléments extérieurs renforcent la légitimité des dirigeants pouvant alors remettre à niveau les institutions par rapport à la société ; il souffre d’une faible probabilité de réalisation et de réversibilité. Le second, « Comme si de rien n’était » consiste à mener les réformes sans en avoir l’air ; cependant le quinquennat incite les dirigeants à la prudence et l’expérience montre qu’il faut la complicité active des électeurs. Le troisième, « Une rencontre » voit les membres du « parti du mouvement » se réunir ; c’est l’occasion pour les hommes politiques de revoir leur plan de carrière.

Il conclut sur la difficulté de chaque scénario, la nécessité que ce soit la société qui redéfinisse un nouveau contrat d’existence et en affirmer la dimension géographique. Si les Français sont la solution il faut aussi qu’avec leurs hommes politiques ils retrouvent le plaisir de faire de la politique entre eux.

Première critique, en-dehors du contenu de l’ouvrage, il est dommage que cet ouvrage, présenté comme devant s’adresser à un large public, et malgré la présence de repères à la fin de l’ouvrage, soit entravé par certaines formules et du vocabulaire qui ralentisse sa compréhension. De plus il nécessite un minimum de connaissances géographiques pour que l’on comprenne son propos. En dehors de cet aspect pointu il s’agit d’apprécier le fait qu’il ne se contente pas de s’attaquer à différents mythes, c’est ce qu’il fait dans les chapitres précédents, il invite à voir la France telle qu’elle est, sans œillère idéologique, ce à quoi sa position d’universitaire est un avantage, et il propose des réponses concrètes pour répondre à la situation actuelle en France, avance des pistes mais est en même temps conscient de la difficulté de faire évoluer le cadre actuel.

A noter une préférence affichée pour le gouvernement Jospin ( 1997-2002) puisque dans le scénario 1 au premier paragraphe il est écrit qu’il serait « un des rares Premiers Ministres de la Ve République qui ait réalisé avec un certain succès un programme de gouvernement constitué de mesures seulement « obliques » (loin du clivage gauche/droite) ». De plus la méthode élaborée dans le scénario 2 serait celle tentée par Lionel Jospin de 1997 à 2002.

Enfin il ne semble envisager uniquement que la mise en place des réformes nécessaires sur la base des institutions actuelles. Il ne faut pas oublier la possibilité d’une percée des « tribunitiens » alors que la crise n’est toujours pas achevée, le chômage ET la précarité touchent des millions de personnes, donc on ne peut pas exclure la possibilité que le système explose. Une autre possibilité est le retour d’une meilleure fortune économique qui reporte sine die ces réformes, le contexte étant moins porteur pour celles-ci car le besoin de réformer un système n’apparaissant plus si bancal se fait moins pressant.

Jean Esparbès, HK/BL Lycée Sainte-Marie de Neuilly