Rappel : cette fiche est la dernière d’une première série. Deux autres suivront plus tard sur Baltasar Gracian et Montaigne. Mais, dans ces deux cas, il s’agit de « gros morceaux ». Fiche 1, Le Prince de Machiavel ;
fiche 2, L’Utopie de More ; fiche 3, L’Eloge de la Folie d’Erasme ; fiche 4, les chapitres consacrés à l’abbaye de Thélème dans le Gargantua de Rabelais.

Etienne de la Boétie. Discours de la servitude volontaire. 1574.

La rubrique philosophie politique

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Édition utilisée dans la présente fiche. Flammarion 1983. Réédité en GF Flammarion en 2014. Chronologie, introduction, bibliographie et notes par Simone Goyard-Fabre. Le texte est suivi par sa mouture du Réveille-matin des Français et de leurs voisins, version abrégée et première éditée en Hollande en 1574, par une Etude sur les moralistes français de Prévost-Paradol de l’Académie française, Paris, 1885, et des articles « tyran », « tyrannicide », « tyrannie » par le Chevalier de Jaucourt dans l’Encyclopédie.

Remarque sur l’édition utilisée. L’introduction est très développée et très riche. Elle présente un point de vue personnel qui s’oppose à et s’appuie tout à la fois sur les différentes études publiées sur La Boétie. Malheureusement, la chronologie est fautive en ce qui concerne Machiavel : coquille ou erreur d’inattention ? Le texte, qui respecte le moyen français de l’époque de La Boétie et donc de Montaigne, un ancien français déjà plus proche de notre langue française actuelle que celui employé par Rabelais, exige une connaissance des traquenards syntaxiques et lexicaux inhérents à ce type de lecture qui doit requérir une attention aiguë.

La rhétorique latine est amplement utilisée par ce jeune auteur de dix-neuf ans, et les tournures, digressions et autres tropes peuvent dérouter. Le texte est cependant d’une grande beauté périodique : il serait digne d’une lecture publique, malgré son relatif éloignement linguistique. Les notes de bas de page éclairent les archaïsmes lexicaux (« franchise » signifie bien liberté), mais laissent l’étudiant se débrouiller avec les contresens que comporte la distinction « mais/ains » par exemple : « ains » est le prédécesseur de notre conjonction mais ; « mais » signifie plutôt « en plus, de plus » et parfois a une valeur temporelle du type « aujourd’hui ». On retrouve cette dichotomie en castillan actuel où la cheville «mas » a le sens de « plus », mais peut, dans certains cas de figures signifier « mais ». Donc une lecture fine s’impose pour éviter les contresens et les absurdités.

I LE CONTEXTE :

1530-1563.
Un météore, La Boétie… Né en 1530, mort tragiquement de maladie en 1563, au grand dam de son ami intime Michel de Montaigne qui l’avait rencontré quatre ans auparavant, il ne verra pas son discours publié de son vivant. Cet exercice de rhétorique ne sera édité qu’en 1574, aux Pays-Bas, par des monarchomaques (des combattants contre la monarchie) protestants. C’est dire si son texte a été récupéré par tous les courants jusqu’au cœur du XXème siècle.

La Boétie, monté en flèche dans le mérite intellectuel et politique national et bordelais (c’est là qu’il rencontra Montaigne) a été, dans une époque de guerres civiles et de luttes d’influence entre monarques, au confluent de deux courants : sa fidélité à la monarchie, même si elle fut pour lui un sujet d’interrogations, a été indéfectible : les missions qui lui furent confiées et que l’on ne détaillera pas ici, destinées à rapprocher les deux camps ennemis des Ligueurs et des Huguenots, prouvent son dévouement à l’ordre et son horreur du chaos. Dans le même temps, ses maîtres de l’université d’Orléans, grand centre fréquenté bien avant par Rabelais, et pourvoyeur de réformateurs comme Etienne Dolet, lui donneront le goût de la liberté de pensée.

Son maître, Anne de Bourg (Anne peut être un prénom masculin), professeur à l’université d’Orléans, protestant convaincu, et conseiller au Parlement de Paris, finira sur le bûcher en 1559 pour avoir reproché publiquement à Henri II les persécutions dont ses coreligionnaires étaient victimes. Il a certainement inspiré le Discours de La Boétie. Certains se sont même avancés pour estimer que si le discours avait été publié fort tard et pas par Montaigne, c’est que, précisément, l’auteur des Essais y aurait trempé sa plume. De la même façon, il est difficile d’ancrer historiquement le texte de La Boétie, et pour cause. La récupération fait le lit des interprétations et du mystère. Sans preuves aucunes.

Avec ce jeune homme, nous nous trouvons, une génération après ses grands anciens, à la croisée de l’humanisme. Montaigne en méditera la portée (« parce que c’était lui, parce que c’était moi »). Entre le pragmatisme ancré dans son époque, et pourtant universel, de Machiavel, la projection idéelle de Thomas More, le rire grinçant et lucide d’Erasme, et la parenthèse aristocratique de l’abbaye de Thélème de Rabelais, La Boétie ouvre des perspectives sur une forme de résistance passive, un contrôle des pouvoirs. Le siècle des Lumières s’en souviendra, les révolutionnaires du XIXème et du XXème siècle aussi. Les récupérations de son discours ont été si nombreuses en périodes de crises, qu’il devient difficile de se forger un point de vue sans risquer les foudres de tous ceux qui se sont emparés de son texte, des libéraux aux libertaires en passant par les révolutionnaires.

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