Dallas, synecdoque de la culture populaire américaine, 2019, Marjolaine Boutet.

Marjolaine Boutet, maître de conférences (université de Picardie Jules-Verne, Centre d’histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits) évoque pour la revue Parlement[s], Revue d’histoire politique1 la série « Dallas » (programmée sur CBS de 1978 à 1991)2. A partir d’un article rédigé par Gilbert Salachas dans Télérama le 17 novembre 1982 (« La Dalassothérapie »3), elle montre en quoi la réception de la série Dallas en France est révélatrice de ce qu’on appelle l’ « américanisation » de la culture européenne, mais ne résulte pas tant d’une volonté délibérée de domination culturelle de la part des États-Unis que des transformations qui touchent le monde audiovisuel (mondialisation croissante) et du triomphe des valeurs libérales dans le monde occidental dans les années 1980.

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dès la fin du XIXème siècle apparaît une critique de l’influence américaine sur la culture par des intellectuels européens de tout bord politique ; la critique se généralise après la Seconde Guerre Mondiale du fait de l’avalanche de dollars, de films, de dessins animés, de jeans, de Coca-Cola et de chewing-gums qui déferle sur l’Europe à reconstruire ; puis elle s’amplifie avec la Guerre Froide, en particulier chez les intellectuels de gauche, qui craignent un nivellement culturel par le bas, une perte d’identité nationale et le dévoiement de la jeunesse. De fait, la méfiance face à l’américanisation masque une inquiétude plus profonde concernant une culture savante considérée comme menacée par le succès grandissant de la culture populaire.

Télérama, fondé en 1947 [Télévision-Radio-Cinéma, abrégé en Télérama en 1960] par Georges Montaron (1921-1997), directeur de Témoignage chrétien est le lieu d’expression privilégié des opinions anti-américaines en France ; le périodique consacre plusieurs pages à la « haute culture » (cinéma, théâtre, parutions littéraires, expositions…) et est perçu parfois comme un « club américanophobe des catholiques progressistes et des marxistes »4. L’article du critique cinéphile Gilbert SALACHAS (né en 1929) consacré à la série Dallas illustre parfaitement l’attitude d’une partie de l’élite intellectuelle française face à cette énième « américanerie » devenue dans les années 1980 la synecdoque de l’américanisation [synecdoque : expression empruntée à Jérôme BOURDON, Du service public à la téléréalité : une histoire culturelle des télévisions européennes, 1950-2010, INA éditions, 2011].

-Marjolaine BOUTET montre d’abord dans un premier temps en quoi le succès de Dallas met en lumière les faiblesses de la production de fictions télévisuelles en France, puis dans un second temps que le succès mondial de cette série témoigne de la puissance, qualitative et quantitative, de l’industrie audiovisuelle américaine qui s’est adaptée plus tôt que les autres aux exigences de la concurrence.

1.Le succès de Dallas met en lumière la faiblesse de la production des fictions télévisuelles en France

-extrait étudié : G.SALACHAS qualifie Dallas de « télévision anonyme et fonctionnelle », défendant ainsi la télévision éducative dans l’esprit du service public de radiotélévision de l’après-guerre : en effet, tandis qu’aux États-Unis la télévision s’est développée sous l’impulsion d’entreprises privées, dans toute l’Europe de l’Ouest le réseau de télévision a été confié à l’État.

– Mais la diffusion de séries américaines sur les chaînes publiques françaises n’est pas une nouveauté. Avec le cas particulier de la Grande Bretagne où une chaîne privée (ITV) a été créée dès 1955 + la diffusion par les chaînes publiques européennes des productions étrangères, notamment depuis la création d’une 2ème, puis d’une 3ème chaîne dont il faut remplir les grilles à moindres frais. Malgré tout, la France résiste mieux que ses voisins : au début des années 1970 la France n’importe que 9 % de ses programmes (le + faible taux après les pays communistes), la BBC 12 % (13 % pour ITV), l’Italie 13 % ; l’Allemagne, la Hollande et la Suisse importent entre 20 et 30 % de leurs grilles, et l’Irlande 45 %.

La «  résistance » française s’explique surtout par la vitalité et la popularité de son cinéma (dont l’ORTF est coproductrice depuis 1972) et par l’inventivité de ses producteurs de jeux télévisés, proposant des idées originales valorisant la culture savante et les capacités intellectuelles des candidats [La Tête et les Jambes, 1960-1978 ; Monsieur Cinéma, 1967-1980 ; Des Chiffres et des Lettres, depuis 1972] : les séries américaines sont dans l’ensemble cantonnées à des cases de « remplissage ».

-Cependant, la généralisation de la télévision couleur dans les années 1970 et la hausse globale des coûts des spectacles vivants fait que la fiction télévisée entre dans une crise importante ; en 1983 : la France importe désormais 17 % de ses programmes et l’Italie 18 %. À l’inverse, l’Allemagne est passée de 30 à 23 %, tandis qu’au Royaume-Uni les taux ont peu augmenté (15 %). le succès de Dallas révèle donc la faiblesse de la production de fictions télévisées françaises. Contrairement à la Grande-Bretagne avec Coronation Street [soap opera britannique créé par Tony Warren, diffusé depuis le 9 décembre 1960 sur le réseau ITV ; 9800 épisodes], la France se montre incapable de produire des feuilletons télévisés quotidiens. Une case d’un quart d’heure avant le Journal Télévisé est réservée aux feuilletons, mais ils ne dépassent que rarement les 30 épisodes (Le temps des copains, Janique Aimée). En 1979-1980, la part des séries télé dans la grille des programmes reste très faible (3,9 %, contre 14,1 % pour les films de cinéma).

-de façon générale, la fiction à la télévision française est programmée sur un mode « événementiel », propre aux spectacles de la haute culture (théâtre, cinéma) et pas sur un mode « sériel » propre au média, alors que les spectateurs ont besoin de « Rendez-Vous » réguliers, qui leur permettent de créer une relation affective avec les figures qu’ils invitent dans leur quotidien. C’est ce contre quoi la télévision française a résisté jusque dans les années 1970, y compris pour les présentateurs des Journaux Télévisés qui n’étaient pas les mêmes d’un jour à l’autre, et que les Américains ont compris dès les années 1950 ; d’où l’étonnement de l’intelligentsia française devant le rapport « affectif » aux personnages de Dallas.

2.Le succès mondial de la série témoigne de la puissance qualitative et quantitative de l’industrie audiovisuelle américaine qui s’est adaptée plus tôt que les autres aux exigences de la concurrence.

Les années 1970 sont une période de mutation importante pour la télévision : les populations des pays occidentaux sont désormais majoritairement équipées, de plus en plus souvent de postes couleur, et peuvent regarder plusieurs chaînes. Contrairement au cinéma et aux disques, la consommation de télévision, comme celle de radio, est gratuite et illimitée.

-12 décembre 1981 : Michel Polac consacre un numéro de Droit de réponse à « la littérature populaire, la violence et les feuilletons américains », à l’occasion de la diffusion de l’épisode « Who Shot J.R. ? » [épisode diffusé aux États-Unis le 21 mars 1980, en conclusion de la troisième saison de la série ; dans la scène finale, J.R. se fait tirer dessus deux fois par un assaillant qu’on ne voit pas ; cliffhanger – fin d’un épisode sur une mise en suspens – le plus célèbre de l’histoire de la télévision]. « Who Shot J.R. » a déclenché la « dallasomanie » partout dans le monde (n° 1 des audiences aux États-Unis ; 39 % des audiences au Royaume-Uni en novembre 1980, dont la Reine elle-même…). Les invités de Droit de Réponse s’écharpent en fin d’émission sur la qualité et l’influence de Dallas en réaction, un certain nombre de personnalités (F.Truffaut, J-L. Godard) affirment dans des interviews de 1982 qu’ils aiment regarder Dallas, tandis que d’autres, comme le président de la République lui-même, regardent le feuilleton en secret. TF1 annonce que les audiences ont dépassé les 10 millions de téléspectateurs.

– la série mêle habilement 3 formes canoniques de la culture populaire américaine : le western, la saga familiale et le rêve américain. La série met en scène les éléments les plus stéréotypés de l’American Way of Life : ranch, gratte-ciel, règne de l’argent, valeurs familiales conservatrices, en mêlant plusieurs lignes narratives classiques (le bon frère contre le mauvais, la femme esseulée…), et des dialogues simples mais sur un tempo enlevé.

– le succès des séries américaines au niveau mondial s’explique aussi par 2 caractéristiques déterminantes : « l’effet de stock » (l’industrie audiovisuelle américaine est pratiquement la seule au monde qui puisse vendre d’un coup des milliers d’heures de programmes) et « l’effet de solde » (la taille du marché américain est telle que l’investissement consenti pour financer un programme de télévision est souvent amorti, voire déjà bénéficiaire uniquement sur le marché intérieur). En conséquence, les producteurs américains fixent librement leurs prix sur le marché international, avec des prix variant de 1 à 20 selon le niveau de vie et la taille du pays importateur, et de toute façon toujours inférieur au prix d’une production nationale. Par exemple, une demie-heure de série américaine est vendue entre 8 et 10000 dollars en France et entre 1000 et 2500 dollars en Espagne en 1982-1983.
Dallas est ainsi vendue dans 80 pays. Les rares pays à avoir résisté dans les années 1980 sont le Japon (4 % d’audience, déprogrammée au bout de 6 mois), l’Égypte, le Brésil et le Pérou.

Conclusion

-Le succès de Dallas en France illustre les changements du climat idéologique : l’Amérique fait moins peur, à droite comme à gauche et, dans une atmosphère de libéralisme triomphant, on loue et on cherche à copier son efficacité industrielle et commerciale (cf.privatisation de TF1)

-Mais il ne faut pas penser que les fictions américaines sont seules responsables de « l’américanisation» des mœurs. Il y a aussi les jeux télé, puissants vecteurs de valeurs, dont la réception est bien plus rarement critique que celle des programmes explicitement étrangers. Ainsi Le Juste Prix (1987-2001) et La Roue de la Fortune (1987-1997), programmes emblématiques de TF1 privatisée, ont encouragé bien plus efficacement « l’adoration imbécile du veau d’or » que « les turpitudes de J.R. »

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Extraits de l’article de Gilbert Salachas, « La Dalassothérapie », Télérama,
17 novembre 1982, p. 14-19.

« […] Le samedi soir, après Polac ou Drucker, le corps des téléspectateurs français, comme un seul homme – et comme une seule femme, ne soyons pas sexiste – s’excite sur les démêlés du gang Ewing et les turpitudes de J.R., l’affreux, l’abominable homme des pétroles, qui n’ose même pas dire son prénom.

Drôle d’aventure que celle de ce très médiocre feuilleton familial. Pendant des mois, des années, il ne rencontrait qu’indifférence ou mépris […] Et puis, tout à coup : alerte ! Les plumes de la presse commencent à se passionner pour les petites histoires de la grande famille texane. Les exégètes s’enfièvrent. La folie gagne. On commente, on analyse, on explique, par la psychologie, par la sociologie, par la psychanalyse et par l’absurde, ce qu’il y a d’exemplaire, de profond, d’excitant, de pervers et d’universel dans ce sac de nœuds de vipères.[…]

Dallas plaît à tout le monde et partout dans le monde […] À quoi attribuer le triomphe de Dallas sur les ondes et dans les salons où l’on cause ? […] le matraquage. Dallas est un feuilleton qu’on nous administre à dose régulière, depuis tant de semaines et dans un créneau tellement fréquenté qu’on finit par s’y faire et, dans un deuxième temps, à y prendre goût. Ce sont les effets de l’accoutumance. Les Américains ont imposé de la même manière, à force de patience et d’efficacité répétitive, le chewing-gum, le Coca-Cola et le whisky […]

On a dit que Dallas devait [aussi] sa popularité à la place qu’il accordait au vice, par opposition aux feuilletons de la génération précédente qui glorifiaient la vertu en rose et bleu. Fascination du mal, donc, et réaction à une conception idyllique de la réalité. On y a vu, et on a déploré, le goût pervers du public pour l’argent, objet de culte, et pour le spectacle du vice et de la corruption offert par une demi-douzaine de personnages négatifs et délétères. L’inconscient collectif se serait pris de passion pour les anti-valeurs de ce siècle décadent : volonté de puissance, matérialisme radical, adoration imbécile du veau d’or. C’est faire bien de l’honneur aux auteurs de Dallas et bien peu de crédit au public. Car si les bons sentiments ne font pas les bons feuilletons, les mauvais non plus. […] Quand on examine attentivement la facture de cette interminable histoire, on en perçoit vite les limites dramatiques et le vide intellectuel et esthétique. C’est de la télévision anonyme et fonctionnelle. »

1 « Dallas, synecdoque de la culture populaire américaine », Parlement[s], Revue d’histoire politique, 2019.

2 En France, les saisons 1 à 9 sont diffusées du 24 janvier 1981 au 12 août 1987 sur TF1. Les droits de la série sont ensuite acquis par Silvio Berlusconi : la saison 10 est diffusée du 2 janvier 1988 au 26 juin 1988 sur La Cinq. Après 7 ans d’absence, la série est diffusée en intégralité du 3 avril 1995 au 2 décembre 1996 sur TF1 qui programme les saisons restées inédites.

3 Extraits à la fin du compte-rendu

4 ANGEVIN David, Boborama, Monaco, éditions du Rocher, 2006 (David Angevin est un ancien de la rédaction de Télérama)