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LA PLANÈTE DISNEYLANDISÉE, CHRONIQUE D’UN TOUR DU MONDE, SYLVIE BRUNEL

Tourisme responsable et disneylandisation

Résumé

Pour reprendre les termes de l’auteur, ce dernier chapitre conclut cette introduction à la géographie, et plus précisément sur la danse à laquelle se livrent tourisme et mondialisation. Le tourisme est une conséquence de l’élévation du niveau de vie des populations. A cette élévation sociale, à l’émancipation de « monsieur tout le monde », s’est associé en quelque sorte le désir d’espace. Mais automatiquement, face à ce désir viennent souffler des interdits. Et c’est ainsi que l’on parle aujourd’hui de tourisme responsable. Facteur non négligeable également la géopolitique. Nous dégageons donc, à la lecture de ce chapitre et comme angle d’étude, les aspects du tourisme : responsable, évolutif et polémique.

Cause et effet à la fois : l’émancipation

Le tourisme est source de revenus et générateur d’emplois à l’échelle mondiale. Si les populations peuvent se permettre de voyager, c’est bien la preuve criante d’une certaine liberté de moyens. C’est en cela que l’on peut parler de l’émancipation comme cause et effet du tourisme : en amont de ce phénomène, l’amélioration du niveau de vie des classes moyennes et, pour la Chine par exemple, l’ouverture des frontières ; en aval, la possibilité de découvrir de nouveaux lieux et cultures. Sylvie Brunel cite entre entre autre les congés payés et la maîtrise de l’espace, notamment par le transport aérien. Si ce phénomène pouvait, dans ses débuts, donner l’impression d’une aération à la surface de la planète, l’augmentation massive des flux touristiques nous conduit à envisager l’impact du tourisme sur l’environnement.

Une aide à la sauvegarde de la planète ?

Opposer au tourisme l’argument de la préservation de la Terre ? Si le tourisme s’industrialise nettement – Sylvie Brunel parle d’ « industrie touristique », de « délais serrés » ou encore d’ « avions nombreux » -, il s’agit de contraster pour la personne même du touriste. Le touriste responsable doit prendre connaissance des « chartes d’éthique ». Cependant, loin d’être le grossier pollueur dont nous avons parfois l’image, le touriste est, dans les pays les plus pauvres, générateur d’emplois et moteur important de l’économie locale – les tireurs de pousse-pousse par exemple.

Le tourisme, un jeu ?

Nous l’avons tous vécu dans un pays étranger : le sentiment d’aventure face à l’inconnu. Ainsi, Sylvie Brunel emploie cette expression et la place dans la bouche du voyageur : « le touriste, c’est l’autre. ». De fait, le tourisme s’inscrit dans une disneylandisation en ce sens : il s’unifie dans ses diversités. En effet, le tourisme tend à nous offrir un décor authentique devant lequel seul sera l’émerveillement, et cette « mécanique systématique » s’appuie sur une identité que chaque pays va s’évertuer à exacerber. De plus, ce désir d’altérité peut prendre la forme d’interventions humanitaires. Et si, spontanément, on aurait tendance à voir le volontaire humanitaire d’un meilleur œil que le simple vacancier, le chapitre montre que le premier, dans le temps, n’est pas exempt de défauts.

Finalement, pour autant qu’il nous donne à voir, le tourisme doit nous donner à réfléchir : vers un tourisme responsable et vertueux.

Critique

Je reviendrai sur les dernières pages du chapitre : « le touriste responsable est celui qui n’oublie jamais de réfléchir. » Certes le tourisme pratiqué par Pangloss dans Candide est un bon exemple de touriste qui ne réfléchit pas quant au lieu où il se trouve et n’est aucunement applicable, mais réfléchir rétrospectivement face à la misère de certains pays peut mener à un sentiment coupable de voyeurisme que les quelques sous accordés aux vendeurs ambulants ne parviennent pas à effacer. Ainsi, je trouve très efficace avec cette image de « comédie de la disneylandisation » que l’auteur emploie à la fin du livre.

Harold Ramonatxo HK/AL ©Les Clionautes

À propos de l'auteur

La Planète disneylandisée, Chronique d’un tour du monde, Sylvie Brunel

Par Alexis Gavriloff, étudiant d’hypokhâgne AL au lycée Sainte-Marie de Neuilly

Après de longues années passées dans les ONG (Médecin sans frontières, Action contre la faim), Sylvie Brunel, géographe, économiste, écrivain, est professeur des universités en géographie à Paris IV- Sorbonne, où elle dirige un master consacré au développement durable.
Ses analyses des problèmes contemporains ont impulsé de nouvelles réflexions sur la faim (elle soutient que les ressources naturelles sont bien assez grandes pour l’humanité et que les famines sont liées à des échecs politiques) le développement durable (elle pense que l’homme n’est pas un parasite sur terre et que le développement durable est un paravent pour les pays du Nord, un prétexte pour justifier le protectionnisme et défendre leurs intérêts) et l’humanitaire (elle le quittera en dénonçant les dérives marchandes de certaines ONG).

Dans ce livre, Sylvie Brunel interroge le tourisme et ses effets sur les sociétés. La disneylandisation, c’est l’exotisation des mœurs, des coutumes et des vêtements locaux, pour en faire des digests aisément appropriables par l’industrie du tourisme. Elle est ambiguë parce qu’elle permet aussi à des cultures mourantes de retrouver une vitalité, une nouvelle identité et d’en rendre les possesseurs fiers, alors qu’ils n’avaient pas conscience de la valeur de ce qu’ils portaient.
Cette machine à niveler, qui incite les pays à se transformer en parcs d’attractions, est-elle souhaitable ou faut-il la rejeter catégoriquement ?
Pour répondre à cette question, l’auteur a réalisé un tour du monde avec sa famille afin de mener l’étude « sur le terrain » et de se confronter à la réalité du phénomène.

Le premier épisode de ce tour du monde a lieu en Nouvelle-Zélande, réputée pour sa nature imprévisible, sauvage, et dont la société, dit-on, a conservé le sens des coutumes et des traditions. En résumant ce voyage riche en surprises, nous verrons quelles idées en retire l’auteur.
La première excursion concerne la contemplation d’un geyser qui, « selon la brochure », jaillit tous les jours à 10h15. Le doute s’installe déjà : comment la nature peut-elle être d’une telle ponctualité ? Cette régularité intrigue. Et la légende de Rotorua, « l’île Fumante », capable de replonger ses visiteurs dans l’atmosphère des origines, est déjà remise en cause par ce geyser « particulièrement civilisé »… Appareil, programmateur : toutes les hypothèses sont faîtes, même si l’on a encore envie de croire au merveilleux. La perplexité des voyageurs révèle bien le phénomène de « mécanisation » de la culture, d’une main mise sur la nature et du contrôle plus ou moins réussi de ses activités. Les brochures et les agences de voyages sont les signes prémonitoires de cette disneylandisation : tout devient attraction.
La famille rejoint un « parc volcanique avec boutiques de souvenirs, cartes postales et cafés chauds ». La civilisation touristique déploie ses charmes tentateurs. Nous sommes loin d’un spectacle naturel en réalité : c’est une vraie mise en scène à laquelle on assiste. Des check points, des camionnettes et un homme en uniforme attestent bien que ce phénomène extraordinaire du geyser ne peut être admiré gratuitement. Les immenses parkings où se rangent les voitures et les campings montrent que le gouvernement a aménagé son territoire afin d’en rentabiliser un maximum le patrimoine : richesses de la nature sont susceptibles de devenir richesses économiques. Un amphithéâtre est déployé, les gens sortent leurs appareils photo et un présentateur clownesque « fait le show » : « Welcome to meet Lady Knox ! ». Ici on fait exploser les volcans sur commande. Un peu de sulfure et le tour est joué.
L’auteur remarque aussi avec justesse à quel point les touristes sont plus consommateurs que contemplateurs. « Trop de merveilleux à jet continu finit par lasser ». La consommation semble être pour eux le seul mode de tourisme et au bout de dix minutes ils ont tous levé le camp.
Atout touristique majeur, l’activité thermale est sujet à une réglementation légère de la part des autorités. L’esprit d’attractivité détruit les formes naturelles d’expression de la culture locale : on feint l’authenticité des villages maoris (reconstitué), des bijoux (fabriqués par de faux artisans), toutes les traditions sont revisitées par les compagnies d’accueil, la société du spectacle. On rivalise d’imagination pour attirer les visiteurs.

Tout en racontant ces péripéties révélatrices, Sylvie Brunel en profite pour rappeler le contexte de mondialisation économique qui implique nécessairement, semble-t-il, la recherche de sources économiques potentielles : « les vaches pourraient être sacrées, elles fournissent l’essentiel du PIB ». Par ailleurs, la visite du mont Eden témoigne de ce phénomène puissant : sanctuaire, terre sacrée, son sol est saccagé par les canettes et autres détritus… La mondialisation décharge ici ce qui l’encombre !
Ultime étape de ce voyage, la station de ski Whakapapa. La première impression (« les autocars ronflants empuantissent l’atmosphère de vapeurs de gas-oil ») révèle à quel point l’aménagement touristique empêche véritablement tout dépaysement ou découverte, l’auteur se croyant « à La Plagne ou à Chamonix ». Tout est standardisé selon des canons très occidentaux (l’hôtel notamment, qui n’a rien de typique), malgré une particularité : la station est bâtie sur un volcan ! L’auteur ironise sur le plan de sécurité peu rassurant : l’alerte d’une éruption se déclenche « plus d’une minute » avant l’apocalypse.

Ce premier chapitre est intéressant par plusieurs aspects. D’une part il fait le récit d’une vraie exploration géographique : à travers de nombreuses visites, Sylvie Brunel construit une analyse complète sur la réalité actuelle du pays.
D’autre part, cette analyse n’est pas catégorique et bien-pensante : l’auteur cherche avant tout à nous faire sentir la complexité de cette disneylandisation. L’identité maorie a beau être « feinte » ou « jouée », elle n’en ressort pas moins fortifiée, et la nature, bien que maltraitée à bien des égards, conserve ses droits et peut à tout instant enlever le vernis chatoyant que les hommes ont posé à la surface de ses activités féroces. Malgré les précautions prises, l’aménagement peut-être maladroit. L’encadrement touristique trop contraignant pourrait dès lors être, si on le désire, contourné. Il ne s’agit certes pas de faire la même expérience qu’Artaud avec les Tarahumaras, mais plus simplement de pouvoir admirer des paysages encore vierges (comme cette zone de marais fumants, par exemple, les forêts ou autres végétations inoccupées), et de profiter de certains recoins moins touchés par le tourbillon mondialisant. La décision nous appartient.

Alexis Gavriloff © Les Clionautes

À propos de l'auteur

LA PLANÈTE DISNEYLANDISÉE, CHRONIQUE D’UN TOUR DU MONDE, SYLVIE BRUNEL

Fiche de lecture réalisée par Jean-Côme Chalamon, étudiant en hypokhâgne AL au lycée Sainte-Marie de Neuilly

Ce chapitre, extrait de La planète disneylandisée de Sylvie Brunel et intitulé « Tarzan ou Robinson ? Le rêve occidental », a pour théâtre le Costa Rica, la dernière escale de l’auteur. Ce chapitre cherche à montrer, à travers l’exemple du Costa Rica, combien l’homme occidental se dupe lui-même : en voulant recréer le fantasme d’une nature qui soit conforme aux mythes qu’il s’est lui-même forgés, se représentant une nature luxuriante et bienveillante opposée à son monde industrialisé et, il fait passer les intérêts d’espèces animales et d’écosystèmes « en voie de disparition » avant l’homme et son développement, retranchés au second plan. L’auteur dénonce dans ce texte les limites du développement durable et son hypocrisie.

Sylvie Brunel, écrivain, géographe et économiste française, est considérée comme une spécialiste des questions du développement durable. Longtemps au service de missions humanitaires, elle fut présidente de l’ONG Action contre la Faim, puis démissionna et écrivit plusieurs livres au sujet du développement durable, de la faim, des ONG, portant sur ces sujets des analyses critiques, nourries d’argument géographiques, sociologiques et économiques.

L’auteur, en escale au Costa Rica, présente ce pays comme le paradis des Américains : une nature luxuriante, vierge, tropicale et bienveillante, à portée de main, très protégée comme beaucoup de régions d’Amérique centrale où le lobbying du développement durable est très fort (Amazonie). Ce lobbying fait le bonheur de l’économie de ces pays, qui en tirent largement profit grâce au développement de l’« écotourisme » : en véhiculant l’image d’une nature vierge et bienveillante, administrée par un gouvernement démocratique, nombreux sont les touristes occidentaux qui s’aventurent dans cette jungle maintenue artificiellement à l’état sauvage afin d’y jouer les « Tarzan » et « Robinson ». L’environnement est ici exploité largement par l’homme à des fins touristiques ; tout y est organisé afin de satisfaire les fantasmes occidentaux : accro-branches, visites (payantes) de sites protégés… Mais le problème est que cette industrie nuit tangiblement aux populations autochtones.

Tout d’abord, à cause du développement exclusif du tourisme, les terrains côtiers, très prisés par les Américains pour en faire des résidences secondaires, ont vu leurs prix flamber en quelques années pour le plus grand bonheur du gouvernement qui rachète ces terrains, puis les revend avec une forte plus-value. De même, les autochtones résidant sur un territoire abritant une espèce « protégée », sont chassés et repoussés dans des territoires de plus en plus restreints, du fait de l’inexorable croissance des parcs naturels. D’une certaine manière, les animaux ont volé les terres de ces paysans qui sont parfois contraints de braconner des espèces qui prolifèrent et peuvent représenter une menace pour les cultures. La préservation de la nature devient le maître-mot des hommes politiques, on parle de « diplomatie verte » : l’homme est oublié en faveur des animaux.

De tout cela, le coupable est bien l’homme occidental et son désir de « mettre la nature sous cloche », dans une logique d’autodénigrement et de culpabilisation : devant les dangers qu’il a conscience de représenter pour la nature, il s’évertue, par un « conservationnisme » exacerbé, de reconstruire autour de lui l’illusion d’une nature vierge et bienveillante, glorifie les sociétés primitives qui, elles, ne polluent pas, et sont en contact permanent avec cette mère nature, source de tous les bienfaits. Il façonne le monde à l’aulne de sa propre représentation et de ses désirs, contraignant les populations à payer le prix de ses fantasmes.

Ce fantasme offre un contraste énorme au regard de l’attitude décomplexée des populations autochtones, qui n’hésitent pas à se servir des animaux sans aucune trace de sentimentalisme (porte-clefs en piranhas séchés par exemple), jusqu’au jour où les occidentaux dénoncent cette attitude irresponsable par des campagnes de sensibilisation, et sauvent in extremis l’espèce « massacrée » en toute impunité par des autochtones ignorants. Cet argument « écosensible » est, pour la plupart du temps, accompagné d’arguments économiques : un parc naturel abritant une espèce en voie de disparition devient facilement une destination touristique. De même, les quelques populations « primitives » ont tout intérêt à ne pas se développer et à conserver leurs habits traditionnels pour attirer les touristes occidentaux en quête d’authenticité, ce qui est la raison de leur faible IDH, les condamnant à une mort précoce (pas d’accès aux soins, ni technologie) pour satisfaire un fantasme. Le touriste, complice de cette transformation de la nature au détriment des populations moins développées, participe à la transformation de la planète en une gigantesque cour de récréation. L’homme occidental, en s’érigeant en protecteur de la nature face à la folie des hommes (mythe de Tarzan), procède à une sanctuarisation de ces espaces au détriment des sociétés qui y habitent depuis toujours. Ceci va de pair avec un gigantesque mea culpa de l’homme occidental, qui tente de racheter ses fautes par la purification de la nature et des mœurs, oubliant que la première espèce à protéger, c’est l’homme ; et s’indignant devant des pratiques contraires à son idéal, comme le travail des enfants, qui parfois apparaît comme le seul moyen pour s’intégrer à sa propre création : la mondialisation. « La disneylandisation gagne aussi les consciences. »

Ce chapitre a le mérite de nous exposer l’envers présumé d’un décor qui est constamment exhibé à nos yeux : le développement durable. Il m’a semblé très intéressant de pouvoir se confronter à un article solidement argumenté sur ce sujet, brandi par beaucoup comme nouvel Être Suprême, comme argument politique ou comme technique de communication… Cependant, il est dommage qu’un ton moralisateur, sous-jacent durant tout le chapitre, explose lors des dernières lignes. Ce ton tend à décrédibiliser l’auteur, et peut nous faire douter de la véracité et de l’objectivité de ses études. On pourrait la soupçonner de n’avoir écrit ce chapitre que pour dénoncer un système, et non selon une attitude scientifique et objective propre au géographe. Certes, le ton enjoué et dénonciateur participe à rendre le livre agréable, mais il remet aussi en question sa portée géographique, et tend à réduire l’ouvrage à un simple pamphlet contre le développement durable.

De plus, on aurait voulu par moments avoir plus de précisions, et une analyse plus approfondie (notamment sociologique), par exemple en ce qui concerne le « besoin d’authenticité » des Occidentaux, aspect qui semble important et qui n’est que très peu développé.

Enfin, il convient d’apporter une critique quant à la dénonciation de la culpabilisation du monde occidental que l’auteur juge déplacée et sans intérêt : ne fait-elle pas la même chose dans ce chapitre ? De même, l’escroquerie dénoncée par l’auteur concernant l’exploitation de l’écotourisme par les autorités locales (« diplomatie verte »), n’est-elle pas justifiable dans la mesure où l’urgence première de ces pays est le développement, et la production d’un capital suffisant pour subvenir aux besoins du peuple ?

Jean-Côme Chalamon ©Les Clionautes

À propos de l'auteur

Jean-Côme Chalamon

Etudiant en hypokhâgne AL au lycée Sainte-Marie de Neuilly

La Planète disneylandisée, Chronique d’un tour du monde, Sylvie Brunel

Fiche de lecture réalisée par Morgane Villechange, étudiante en hypokhâgne AL au Lycée Sainte-Marie de Neuilly.

Dans ce dernier chapitre de La Planète disneylandisée, Sylvie Brunel résume ses critiques du véritable « parc d’attraction universel » qu’est devenu le monde et expose sa vision du nouveau tourisme qu’il nous faut créer dans le futur. Plus que des anecdotes pleines d’ironies, son livre trace une peinture claire et agréable des travers du tourisme et de la domination des Suds par les Nords qui résulte de ce secteur, tout en employant un vocabulaire géographique et économique simple et compréhensible.

Après une longue expérience dans le domaine de l’humanitaire Sylvie Brunel, déçue d’y voir trop de dérives financières et trop peu d’action, démissionne de la présidence de l’ONG « Action contre la faim ». Géographe, économiste et écrivain contemporaine spécialisée, elle dirige aujourd’hui un master sur le développement durable (son domaine de prédilection) dans les pays du Sud, en qualité de professeur de géographie à l’université Sorbonne IV. Elle demande principalement une plus grande prise en compte de l’aspect humain du développement, pour tenter de rétablir un équilibre entre Nords et Suds. En 2004, elle décide d’organiser un tour du monde en 40 jours avec sa famille, mais bien que le voyage soit en apparence des vacances, elle ne se départit pas de son esprit critique et nous le montre dans le récit de son périple.

Elle constate en effet que le monde s’est transformé en véritable Disneyland : tout est mis en scène, la Terre est le théâtre d’une reproduction de paradis perdus globalisés. Le « touriste » actuel (même s’il refuse ce nom) est un touriste qui croit avoir des attentes exceptionnelles, qui veut sortir des sentiers battus de l’image « du » touriste. En réalité, l’industrie touristique le sait et met en scène ces expériences « authentiques », « uniques » et « extraordinaires » pour lui. Bien sûr tout cela n’est qu’illusion : la nature soi-disant « sauvage » est mise sous contrôle, les natifs forcés à se présenter comme les héritiers de traditions revisitées, globalisées à des fins financières.
En effet, dans le but de faire assimiler aux touristes en un minimum de temps une culture, les voyagistes produisent des archétypes culturels dans lesquels, souvent, les Natifs ne se reconnaissent pas : chaque peuple est ainsi synthétisé selon quelques traits distinctifs, comme les poupées typées de l’attraction Small World de Disneyland. Les conséquences en sont graves : les cultures sont figées alors que le propre de toute civilisation est d’évoluer ; de même, la nature est très sévèrement contrôlée (comme elle était mise « sous une cloche de verre ») car elle est dangereuse. Les animaux « sauvages » sont présentés grâce aux aménagements sécurisés des lieux et ne le sont donc plus.

En somme le monde entier est devenu une mise en scène : « la touristification consiste à transformer le monde en décor » (qu’il soit réaliste ou non d’ailleurs ; prenez l’exemple de Paris plage !). Cette transformation a de graves conséquences sur les économies locales : si les habitants des Nords y voient de plus en plus d’espace de divertissement, les habitants des Suds souffrent d’un manque de diversification d’activités, qui les rend dépendants de l’industrie touristique, ce qui accentue encore les inégalités Nord/Sud.
De plus, l’attrait touristique ou l’attention portée par les média à certains endroits du globe plutôt que d’autres a contribué à diviser le monde en deux types de territoires : attrayants ou non, selon la situation géopolitique du pays (un pays en mauvaise posture fera fuir les touristes, ce qui serait désastreux pour l’économie locale). Un espace médiatisé a plus de chance de se développer mais au lieu de se diversifier, il sera probablement soumis aux lois de l’industrie touristique. Un autre effet d’une médiatisation serait l’arrivée massive d’aide humanitaire : le tourisme et le non-tourisme serait donc simultanément attirés ; et contrairement à l’opinion commune qui méprise le tourisme et encense l’action humanitaire, les deux sont nécessaires : les touristes apportent de l’argent et créent parfois à leur retour de vacances des associations humanitaires, et les humanitaires, eux, s’octroient parfois des vacances sur leur temps de travail. La frontière entre tourisme et humanitaire a également tendance à disparaître : on propose de faire des vacances humanitaires ou de l’écotourisme.

Pour S. Brunel cependant, ce tourisme n’est conforme au développement durable qu’en apparence : les locaux sont exploités, on ne laisse plus à la nature sa juste place, … le tourisme rend les pays du Suds dépendant des Nords.

D’autres stratégies que faire croire au vacancier qu’il agit pour le bien des économies locales sont utilisées par les voyagistes : en suscitant la peur du danger, de se perdre ou de payer des amendes exorbitantes, ils forcent les touristes à se rabattre sur les sentiers sûrs des parcs « naturels », payants bien entendu. Certains pays comme l’Australie n’hésitent pas à exagérer le nombre de morts perdus dans la nature pour dissuader leurs hôtes de s’éloigner des zones payantes.

Le pire selon Syllvie Brunel est que nous avons souvent conscience de ce qu’est l’envers du décor de ces jolies mises en scène, mais que nous ne nous rebellons pas contre elle « parce que [nous sommes] en vacances ». Elle nous incite à travers son livre à pratiquer un tourisme plus responsable, non plus dépourvu de sens critique, mais qui doit poser les bases d’un nouvel « écotourisme ». Ce dernier est en effet en plein développement, car les touristes demandent de plus en plus à être solidaires et à retrouver une nature perdue dans leurs espaces urbains du Nord. Le nouveau tourisme devra être moins mercantile (on arrive même aujourd’hui à nous faire payer un paysage, la culture elle-même, choses qu’on est droit d’estimer gratuites) et répondre réellement aux attentes d’un développement durable : un développement prévu globalement et sur le long terme, qui accorderait une grande place à la dimension humaine, sociale et environnementale.
Elle nuance cependant son propos en concédant quelques effets positifs à cet écotourisme en plein essor sont visibles : des animaux menacés d’extinction, en devenant la coqueluche des touristes, sont protégés ; un patrimoine culturel qui aurait autrement été perdu est conservé (même si cela relève moins d’un souci réel de mémoire que de fins financières). Le danger cependant reste la folklorisation qui dénature et désacralise complétement certaines traditions : le hakka néozélandais, censé être une danse guerrière particulièrement effrayante, sert à présent de toile de fond aux photos prises par les touristes. Paradoxalement donc, la mondialisation atténue les frontières et les différences nationales mais en augmente les inégalités Nords/ Suds et permet la conservation (relative et figée cependant) de particularités culturelles.

J’ai moi-même fait l’expérience de cette artificialité de la nature sauvage de la côte ouest des Etats-Unis où les écureuils ‘sauvages’ viennent littéralement manger dans la main des touristes. Je trouve dommage que l’on « dénature » ainsi la nature, qui certes est plus sécurisée, mais moins ‘naturelle’ du même coup. Cependant, pour ce qui est des pertes culturelles, je crois qu’elle minimise les effets positifs du tourisme : certes, leur présentation est artificielle, mais ces cultures ne risquent pas d’être perdues par la mémoire humaine et seront même redécouvertes ainsi, bien qu’elles soient alors figées dans le temps plutôt que vivaces.

[« Ainsi nature et culture sont-elles disneylandisées pour les besoins de la société marchande. Tout est mis en oeuvre pour créer du rêve sous contrôle, dans le but d’extirper un maximum d’argent en un minimum de temps
au cochon du client, qui se donne ainsi l’illusion, moyennant finances, de découvrir la nature et de préserver les
cultures naturelles. »->]

Morgane Villechange ©Les Clionautes

À propos de l'auteur

Morgane Villechange

Etudiante en hypokhâgne AL au lycée Sainte-Marie de Neuilly

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