Select Page

Les lieux des banlieues

Les lieux des banlieues, éd. Cavalier Bleu, p.41 à 56
LEVALLOIS-PERRET : UNE COMMUNE QUI S’EMBOURGEOISE

Dans ce chapitre, Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, tous deux professeurs à l’université de Lorraine et chercheurs au sein du laboratoire lorrain de sciences sociales, analysent le processus de gentrification qui a eu lieu dans la banlieue de Levallois-Perret. Leur analyse peut permettre de comprendre aussi bien les causes de la gentrification que les modifications de l’espace qu’elle produit. L’exemple de Levallois, s’il a ses spécificités, peut aider à penser le processus tel qu’il se manifeste aujourd’hui dans le Nord-Est parisien comme à Montreuil, ou Aubervilliers. L’analyse des auteurs qui remonte jusqu’aux fondements de la commune en identifiant les grandes étapes de son évolution, permet de mieux comprendre le visage qu’on lui connaît aujourd’hui. La question qui les intéresse est simple : quels sont les déterminants de l’évolution de la composition sociale d’une population dans un espace donné?

Si elle est aujourd’hui la commune la plus densément peuplée de France avec ses 26 031 hab./km² et ses 62 995 habitants au total, c’est nécessairement que l’espace sur lequel elle se situe a connu une évolution fulgurante : avant 1845, ne s’y trouvaient que des terrains en friche ! C’est Nicolas-Eugène Levallois qui lance un programme immobilier et urbanistique afin de fonder une petite communauté autonome non loin de la capitale. L’idée, qui est de fournir des logements financièrement accessibles au plus grand nombre, attire vite de nombreux acheteurs. Rien ne prédestine donc le Levallois des premiers jours à devenir une commune embourgeoisée. Seulement, les nouveaux arrivants des franges populaires affluent. Une main-d’oeuvre bon marché est alors concentrée à Levallois, ce qui attire de nombreuses industries, comme les parfumeries Oriza-Legrand et Roger & Callet, dès les années 1860. La zone prospère aussi bien par sa démographie que par son industrie : la population augmente de 250% entre 1866 et 1870, date à laquelle on compte à Levallois 58 073 habitants. L’installation à Levallois des pionniers de l’automobile, tel qu’Adolphe Clément-Bayard (bicylettes) et André Citroën au début du Xxème, fait de l’automobile une spécialité locale qui marquera profondément la commune. De nombreux garagistes s’y installent jusqu’en 1970.

Mais les conditions de vie de nombreux habitants sont précaires : dès 1845, des spéculateurs ont divisé leurs parcelles en de petits lots pour maximiser les profits. Sont alors nés les passages, zones de 200 mètres de long sur 100 mètres de large où s’entassent les plus pauvres : chiffonniers, ouvriers du bâtiment et gens de force, employées des parfumeries locales sont les activités les plus courantes des habitants de ces lieux où la saleté se mêle à la violence. L’identité populaire de Levallois est donc marquée, bien que la commune ne se résume pas à ses “passages”.

Viennent ensuite les années de changement et du paysage de Levallois, et de sa composition démographique. Les passages seront détruits en 1970 avec la construction du dernier tronçon du périphérique parisien (de la porte Dauphine à Asnières), et remplacés par le nouveau quartier Eiffel, où se construisent principalement des logements sociaux. Emergent alors des structures de loisirs diverses (sports, parc d’agrément). Ce qui va motiver le départ des ouvriers pauvres, ce sont les exils massifs d’entreprises en raison de la crise industrielle des années 1970, mais aussi de la pression froncière qui se transmet de Paris intramuros à ses banlieues. Ces entreprises du secteur secondaire sont remplacées par des entreprises du secteur tertiaire (haute finance, conseil juridique, … ). Le paysage de Levallois et sa population se métamorphosent ensemble : le quartier à dominante résidentielle des “Hauts de Seine” est bâti à l’emplacement de l’ancienne usine Citroën, et Levallois voit se dresser de hautes tours où s’installent les firmes internationales de finance, d’assurance, de telecom, de cosmétique, de parfum, … En ce qui concerne les immeubles témoins de l’ère industrielle, une politique de rénovation systématique les fait peu à peu disparaître au profit d’immeubles destinés aux classes supérieures. La gentrification ne s’y expliquerait ainsi aussi en partie par un désir politique de gentrification passant par le développement d’un habitat destiné aux plus fortunés. L’effet sur la composition sociale de la population est net : aujour’hui, la population ouvrière de Levallois se réduit à 4.5% de la population totale de la commune.

Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé montrent donc avec netteté que les facteurs principaux expliquant la gentrification de Levallois sont les évolutions de l’emploi et de l’habitat, qui entretiennent des liens étroits. Leur analyse, peut nous permettre de questionner l’idée selon laquelle Levallois serait la “banlieue-type” (cf. article de Laurent Chalard) dont doivent s’inspirer les projets urbanistiques du Grand Paris. Manque à Levallois une compatibilité avec l’accueil d’une population de composition sociale équilibrée. Si on peut souhaiter que la “sécurité”, l’atmosphère “vivante”, l’”animation” dont jouierait Levallois sont en effet les piliers qui doivent guider tout projet urbanistique de banlieue, ériger Levallois comme un type c’est peut être oublier que la composition sociale de Levallois rend cette banlieue éminemment particulière. Dans l’analyse de Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, c’est précisément grâce au levier de l’urbanisme qu’une “politique générale de rénovation du parc immobilier” donnant à Levallois la forme qu’on lui connaît actuellement, que l’exclusion des franges les plus populaires de sa population s’est intensifiée. Aussi peut-on faire planer un doute sur l’exemplarité de Levallois, si bon soit-il d’y vivre pour les populations aisées qui habitent aujourd’hui la commune.

Benjamin Talbi, HK/BL, Sainte-Marie de Neuilly

À propos de l'auteur

Les Lieux des banlieues

Canyon Lake dans la grande banlieue de Los Angeles : Une enclave résidentielle ultrasécurisée

Introduction

La ville ultrasécurisée de Canyon Lake, localisée à une dizaine de kilomètres au sud-est de Los Angeles, dans le comté californien de River Side, aux Etats-Unis, est l’une des cinq gated cities que compte à ce jour « l’Etat doré ». Cet ensemble résidentiel fermé et sécurisé, d’une superficie totale de 12 km2, incarne à la fois le prototype et l’archétype de la gated community privée à l’américaine: créée de toutes pièces en 1968 par l’agence privée Corona Land Company, Canyon Lake est devenue en 1990 une ville à la gestion privée et indépendante dans sa gouvernance, gérée par une association locale de propriétaires, la Property Owners Association Canyon Lake. Cette ville ultrasécurisée compte aujourd’hui un peu plus de 4500 pavillons résidentiels et regroupe au total 10552 personnes selon le dernier recensement de 2010. A voir cette ville, ou plutôt cette enclave résidentielle perdue comme un oasis au milieu du désert californien, on se croirait entré dans un autre univers, inspiré directement de l’apartheid sud-africain des années 80. C’est un univers entièrement cloisonné, clos, totalement replié sur lui-même, où les grillages, les checks-points, les caméras de vidéosurveillance et les grilles surmontées de fil barbelé sont légion, que les promoteurs vendent comme l’incarnation du fameux « rêve américain ». La présence d’un tel urbanisme répressif interpelle au pays de l’Oncle Sam; ce microcosme autarcique symbolise à merveille le choc des cultures: comment cette gated community, qui s’apparente à s’y méprendre à une prison dorée, peut-elle incarner un idéal de liberté et de bonheur?

Les auteurs Hervé Marshall et Jean-Marc Stébé sont tous deux sociologues et chercheurs au sein du Laboratoire lorrain de sciences sociales (2L2S), dans le secteur « Culture et Urbanité ». Ils travaillent principalement sur les évolutions du milieu urbain et périurbain et ont à ce jour publié conjointement La sociologie urbaine (2011) et Les Lieux des banlieues (2012).

Thèse

Le complexe résidentiel privé et ultrasécurisé de Canyon Lake nous amène à nous interroger sur les racines d’un phénomène qui prend de l’ampleur dans le milieu urbain et périurbain des pays occidentaux ainsi que dans certains pays en voie de développement: les gated communities. L’objectif de ce chapitre est, pour Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, de tordre le cou à plusieurs idées reçues sur le phénomène des gated communities perçues, à tort selon eux, comme des « ghettos dorés » dont l’essor serait la conséquence d’une dérive communautaire et d’une paranoïa sécuritaire des classes moyennes aisées Pour ce faire, les deux sociologues s’interrogent sur la nature des gated communities et posent plus particulièrement la question des principaux dénominateurs communs sur lesquels s’entendent les individus vivant au sein de ces gated communities à partir de l’étude de Canyon Lake. La thèse qu’ils défendent est que ces gated communities ne sont ni des « ghettos blancs », ni des « ghettos dorés » mais des lieux où les habitants choisissent de bénéficier d’un cadre protégé et d’un environnement serein où prévaut un entre-soi sécuritaire parallèlement à un entre-soi identitaire.

Arguments

Avant d’entrer dans l’enclave résidentielle ultrasécurisée qu’est Canyon Lake, qui n’est par ailleurs accessible qu’en voiture, il faut préalablement s’arrêter à un check-point tenu par une milice privée chargée de contrôler les allées et venues des résidents et des non-résidents de Canyon Lake. Ce qui frappe le regard quand on entre dans Canyon Lake, c’est d’abord le contraste violent entre les collines arides du désert de Mojave, situées à l’extérieur de la ville et les nombreux espaces verts, les pelouses bien entretenues, les piscines privées et surtout le vaste golf qui serpente au milieu de la ville. Construite aux abords du lac artificiel de Canyon Lake qui polarise la population l’été, la ville ne manque ni d’eau, et ce malgré la sécheresse, ni d’ensoleillement. Canyon Lake est composée exclusivement de confortables pavillons résidentiels, souvent agrémentés d’un jardin et/ou d’une piscine privée. Des murs ceignent entièrement la ville si bien que l’on se croirait dans une ville fortifiée ou une « ville-forteresse » selon les mots de Mike Davis qui a mis en évidence, a partir du cas de Los Angeles, que le développement de gated communities à l’urbanisme répressif telles que Canyon Lake révèle la prégnance d’une idéologie ultrasécuritaire : tout est agencé pour rendre invisible l’autre jugé « indésirable » notamment en limitant le plus possible les possibilité de contact et de déplacement. Le néologisme californien des années 1980 « nimby » (not in my backyard) illustre bien cette tendance à l’isolement et à l’entre-soi sécuritaire qui caractérise Canyon Lake. Statistiquement, Canyon Lake s’apparente à un « ghetto blanc »: sur ses 10552 résidents, on dénombre près de 90% de blancs (9495), le reste de la population étant composé d’Hispaniques, d’Asiatiques, d’Afro-américains et de rares Amérindiens. L’auteur revendique l’usage du substantif « ghetto » dans la mesure où Canyon Lake est complètement enclose de murs, de grilles, et le plus souvent de grillage surmonté de fil barbelé. Dans cette ville à la relative faible densité (870 habitants par kilomètre carré), une milice privée à l’aspect martial patrouille régulièrement dans les rues pour assurer la tranquillité des résidents et un système de vidéosurveillance quadrille le complexe résidentiel et surveille les rues 24h/24. Il s’agirait donc d’une « prison dorée » certes, mais d’une prison où tous les détenus sont volontaires et partagent un même idéal de tranquillité et de sécurité. Située à plus de 100km au sud-est de Los Angeles, Canyon Lake n’est guère accessible qu’en voiture ce qui assure un isolement complet vis-à-vis du monde extérieur. Tout est fait pour limiter le plus possible la nécessité de sortir de la ville. Canyon Lake a été pensée comme un lieu d’habitat autarcique. Les loisirs, notamment aquatiques, sont nombreux et les infrastructures sportives de bonne qualité. La vie de Canyon Lake s’organise autour du lac et des principaux lieux de loisirs: le country-club est le centre névralgique de la sociabilité locale et organise les événements festins de Canyon Lake. Le tryptique lac-loisirs-soleil constitue la colonne vertébrale de la vie locale, occupe le temps libre pour faire oublier « l’enfermement » qui structure la vie quotidienne des habitants de Canyon Lake. La communauté est soudée par un désir « d’entre-soi sécuritaire et social » où le sentiment grégaire est renforcé par la sélection sociale imposée par les promoteurs immobiliers: ne pas avoir de casier judiciaire, avoir un travail stable et disposer des revenus réguliers constituent ainsi trois conditions préalables sans lequel le dossier de candidature à l’installation est systématiquement rejeté. D’après Renaud Le Goix, le développement des lotissements privés comme ceux qui fleurissent à Canyon Lake serait en réalité souhaité par les collectivités locales en raison de la rente fiscale qu’il génère mais également parce que ces mêmes collectivités veulent à tout prix garder la haute-main sur l’attribution des permis de construire et les projets d’urbanisme alors même que le coût de l’étalement urbain est assumé par des fonds privés. L’indépendance municipale, obtenue par Canyon Lake en 1990, serait de facto un moyen pour ces communautés de capter les ressources financières issues de la spéculation immobilière sur ces enclaves résidentielles, spéculation d’ailleurs fortement encouragée par les propriétaires eux-mêmes malgré tous les risques que cela comporte (éclatement de la bulle spéculative). Concernant les coûts importants générés par le fait de vivre dans une enclave résidentielle, ils sont gérés par des associations de propriétaires privés appelées Common interest developments (CID) qui jouent le rôle de véritables gouvernements locaux et décident de l’ensemble des obligations auxquelles doivent se soumettre tous les membres de la communauté protégée. Chaque CID dispose ainsi d’un pouvoir exécutif assez étendu, chargé de faire respecter les règles inhérentes à la vie communautaire ainsi que de prélever les charges financières liées aux services offerts et aux dépenses d’intérêt général (éclairage public, entretien de la chaussée, gestion des déchets, services de pompiers et de police, vigiles…). Leur rôle est de garantir le bien-être, l’intégration et surtout la sécurité des résidents; souci de sécurité totale qui apparaît comme le principal dénominateur commun des personnes vivant dans des gated communities. Il ressort de cette analyse des rouages administratifs de Canyon Lake que les habitants des gated communities doivent se conformer à tout un arsenal de règles très précises et passent un contrat juridique, ou du moins moral, avec leur communauté, s’engageant à faire de celle-ci un havre de paix, de tranquillité et de vivre-ensemble: on pourrait aller jusqu’à l’analogie avec l’engagement dans une communauté religieuse à ceci près que la sécurité, la tranquillité et le bien-être collectif constituent pour les membres de la gated community de véritables idoles. Le but de ce « contrat moral » étant de rendre l’enclave attractive et de faire grimper les prix de l’immobilier et du foncier local. Seul le consensus autour de la valeur du patrimoine immobilier, et seule la volonté forte d’être protégé contre l’insécurité urbaine peuvent justifier l’existence de systèmes de règles aussi contraignants pour l’ensemble de la communauté. Il apparaît manifeste que les habitants de l’enclave résidentielle ultrasécurisée de Canyon Lake ont fait le choix d’y vivre pour se tenir à l’écart de la pollution, de l’insécurité et du cosmopolitisme de Los Angeles. L’entre-soi sécuritaire et l’entre-soi identitaire sont donc les deux principaux dénominateurs communs des résidents de gated communities telles que Canyon Lake. Cette quête de sécurité, à la foi matérielle, affective et financière, s’opère à quatre niveaux afférents: personnel, représentationnel, relationnel et matériel.

Les enclaves résidentielles s’organisent le plus souvent autour d’identités collectives, qu’elles soient sociales, ethniques, religieuses, culturelles ou encore générationnelles. En définitive, une gated community peut se définir comme une enclave résidentielle plus ou moins fermée, coupée de la société globale et soudée autour d’un idéal communautaire qui conduit à s’opposer à tout mélange, à toute mixité. Les membres de telles communautés s’estiment porteurs d’une identité à défendre à tout prix, sorte de noyau identitaire, de disque dur sur lequel seraient gravées des valeurs en perdition. Dans le cas de Canyon Lake, cette identité ne peut être considérée comme sociale, religieuse ou générationnelle, il ne s’agit pas d’une enclave résidentielle dans laquelle ne résideraient que des personnes issues de classes très aisées : la mixité sociale (certes limitée-pas de membres en situation de grande précarité) y est de rigueur. Canyon Lake séduit des familles avec un gros pouvoir d’achat aussi bien que des membres de la classe moyenne ou que des retraités soucieux de s’éloigner de la turbulente agglomération de Los Angeles. Il s’avère désormais anachronique de dire que la logique d’enfermement résidentiel concerne uniquement les plus fortunés. L’équation trop souvent citée gated community = ghetto doré est aujourd’hui inexacte en plus d’être réductrice. Des ghettos dorés existent bien, comme à Beverly Hills ou Bel Air (Los Angeles) ou encore Fischer Island en Floride par exemple, mais les enclaves résidentielles ne constituent plus aujourd’hui des ensemble collectifs complètement homogènes. Les gated communities sont de plus en plus le théâtre d’une segmentation socioculturelle. Il n’est plus suffisant aujourd’hui de se fonder sur les prix de l’immobilier pour en déduire des manières caractéristiques de se définir et de percevoir le monde extérieur.

Critique et point de vue personnel

La thèse de Marchal et de Stébé me paraît parfaitement cohérente et très bien étayée par l’analyse de Canyon Lake, pourtant il me semble légitime de remettre en question le caractère représentatif de Canyon Lake qui, après tout, est située en Californie, dans un pays développé qui n’est certainement pas particulièrement représentatif du monde actuel. Les auteurs ont délaissé la comparaison avec les enclaves résidentielles en Chine, au Brésil ou en Afrique du Sud par exemple qui elles sont très homogènes et soudées exclusivement par des critères socio-culturels (en Chine, en Inde) ou ethniques (Afrique du Sud encore aujourd’hui). La thèse selon laquelle les gated communities tendent à s’ouvrir et à se diversifier ne me semble donc fondée que pour certains types de gated community que l’on pourrait qualifier de « à l’américaine » où les individus membres de la communauté sont soudés par un entre-soi sécuritaire et identitaire. J’aurais aimé que soit abordée la question des « ghettos dorés » qui sont légion notamment dans la région parisienne ou dans la Chine communiste où les riches vivent entre eux.

Victor Jacquemont, HK/BL, Sainte-Marie de Neuilly

À propos de l'auteur

LES LIEUX DES BANLIEUES.

Charisma à Saint-Denis au nord de Paris : une megachurch à la française
Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, in Les lieux des banlieues

Le phénomène des megachurches, apparu d’abord aux Etats-Unis, tend à s’installer en France. Ces églises s’insérant dans un milieu essentiellement urbain regroupent plus de 6000 fidèles auxquels la communauté propose, par le biais d’un culte vivant et de multiples services, un accès à une sociabilité moins anonyme que celle de la ville. Un entre-soi structuré et protégé se forme ainsi au sein des grandes métropoles, étudié à partir de la communauté Charisma à Saint-Denis.

Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé sont tous deux sociologues. Marchal est membre du laboratoire de sociologie du travail et de l’environnement social. Stébé appartient au laboratoire lorrain de sciences sociales, dans le secteur « Culture et Urbanité ». Ils travaillent principalement sur le milieu urbain et ont publié ensemble notamment La sociologie urbaine (2011) et La crise des banlieues (2012).

Le phénomène des megachurches est apparu dans les années 70 en Amérique. Le Hartford Institute for Religion Research, en 2008, note leur présence surtout au Texas, à Atlanta, Houston et Dallas, en bordure des banlieues et des autoroutes et fréquentées par 5 millions d’habitants. De telles églises regroupent de 2000 à 30 000 membres. Ce christianisme se dit adapté tant aux nouvelles technologies qu’à la vie moderne des grandes métropoles, et proportionnel à la taille du monde.

La pratique religieuse dans de telles églises est adaptée à leur taille et contribue à leur succès. L’église Charisma à Saint-Denis, d’obédience pentecôtiste, accueille quelques 1300 fidèles tous les dimanches. La pratique du culte est vivante grâce à la personnalité du pasteur Nuno Pedro, qui aborde en orateur et avec humour des sujets politiques et moraux, à l’aide de matériel technique tel que des écrans géants. L’expression corporelle, la ferveur émotionnelle y tiennent une grande place. De nouveaux moyens de répandre le message religieux sont établis à plus grande échelle, surtout par des jeunes comme avec le groupe de rock chrétien Glorious.

Pour faciliter l’émergence d’une telle communauté, de nombreux services, activités et aménagements d’infrastructures sont mis en place, participant à l’étalement urbain. Le sentiment grégaire est favorisé par l’installation de cours de catéchisme pour l’accueil des nouveaux-venus, ainsi que d’activités accessibles pour tout âge (librairie, cafétéria, salles de réunion…).

Matériellement, ceci est rendu possible par les grandes infrastructures (l’église est un hangar désaffecté sur trois étages) et les commodités d’accès : comme les centres commerciaux, l’église est installée à proximité de grands axes de communication en périphérie de la ville.

Une telle communauté propose ainsi l’accès à une sociabilité accordant plus de place à l’individu, d’où une explication sociologique du succès de ce phénomène. Les activités proposées poussent à l’investissement dans la vie communautaire et un lien social collectif est prôné dans la communauté religieuse, dans le respect de la liberté de l’individu. Les rapports urbains du quotidien, froids et anonymes (ainsi que le traite l’anthropologue Hanney dans Explorer la ville, 1983) sont compensés par le cadre convivial et chaleureux de l’église, avec des relations stables : l’individu se réaffirme en tant que tel. Dans le groupe, pourvu d’un capital social, l’individu liquide, selon Zygmunt Bauman, cherche du solide. Selon Fath, « l’individu singulier est mis en valeur mais en tant qu’acteur d’un scénario collectif ». Cette impression de l’âme collective d’une foule regroupant des individus hétéroclites a été étudiée par G. Le Bon dans Psychologie des foules en 1895. Les populations concernées sont surtout des jeunes ou de jeunes familles, des immigrés ou des personnes plus démunies sur le plan matériel.

Une communauté d’entre-soi émerge alors : la megachurch représente une enclave sociale, spirituelle et territoriale dans la ville, partageant les mêmes valeurs chrétiennes. Cette organisation est à la manière d’un espace clos, qui assure un cocon protecteur pour leurs membres contre les « pathologies urbaines ». Elle relaie l’Etat dans le rôle de régulateur de la vie des citoyens. Ce petit monde familier, protecteur serait selon Fath une gated community en version light. Le problème du financement en France est résolu par des fonds privés, l’Etat éprouvant depuis 1905 des difficultés à soutenir les différentes religions sur les communes sans pouvoir les subventionner.

La parution des Lieux des banlieues survient en 2012, dix ans après la création de l’Eglise Charisma (2002) et quatre ans après la parution d’Un dieu XXL de Stéphane Fath, qui traite en profondeur du phénomène des megachurches. Le contexte en France est celui d’une forte expansion de telles églises. On peut par exemple citer la Porte Ouverte Chrétienne à Mulhouse d’obédience pentecôtiste, installée dans un ancien centre commercial.
Le phénomène est géographiquement caractéristique des adaptations des banlieues à la mondialisation (anonymat des relations – voir Simmel dans la Philosophie de l’argent ; infrastructures géantes ; dépassement des frontières et des langues ; innovations techniques). Il témoigne, sur le plan sociologique, d’une intégration de la culture de masse (les lieux de culte sont situés en périphéries, près des centres commerciaux) au niveau le plus personnel, comme si la personne ne pouvait se passer du groupe pour s’affirmer individuellement. Le besoin d’un retour à une sociabilité communautaire se fait sentir là où elle s’est maintenue : dans l’Eglise. Au niveau religieux, cela reviendrait à admettre que les valeurs proposées sont constructives de l’individu. Mais l’ampleur du phénomène inquiète certains, qui se demandent si la religion ne délaisse pas ses valeurs essentielles.

En effet, le chapitre, bien que mettant en valeur les éléments principaux du phénomène, que ce soit du point de vue géographique, religieux, psychologique et sociologique, délaisse quelque peu l’intense polémique autour des activités des megachurches, notamment sur leurs appels bien trop insistants à la donation de fonds financiers (un cours biblique coûte 500 euros par mois à Charisma) et sur la création d’un système immuable, tenant presque de la secte par certains aspects. Il serait intéressant d’étudier plus en profondeur la cohérence entre les attentes individuelles des fidèles et leur intégration dans une telle culture de masse.

Eglantine Cussac, HK/BL au Lycée Sainte-Marie de Neuilly

À propos de l'auteur

Poster un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.