« Un événement mondial ! article de la revue l’Histoire, N°542, avril 2026

Manuel Covo

 

Introduction

En 1776, les Etats-Unis sont les premiers au monde à proclamer les droits de l’homme et à rejeter une tutelle coloniale. A la fin du XVIIIè, la révolution américaine est source d’inspiration aux insurgés de part et d’autre de l’Atlantique.

Dès cette époque, les contemporains ont eu conscience de la rupture majeure engendrée par la révolution américaine. Ainsi écrit l’abbé Raynal : « Tout est changé […] Un jour nous a transportés dans un siècle nouveau. », dans Révolution de l’Amérique (tiré de l’Histoire des deux Indes). Cette conviction en la rupture provoquée par la déclaration de 1776 était également partagée par la République des lettres, comme chez Condorcet

L’influence de John Locke

  Des notions comme républicanisme, droits de l’homme, Constitution, régime représentatif et souveraineté nationale devenaient alors concrètes.

  Les origines de la révolution américaine sont impériales. Dans les années 1760, les colons blancs d’Amérique du Nord se percevaient avec fierté comme sujets britanniques qui avaient combattu les Français durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), mais étaient également attachés à leur colonie respective, comme la Virginie ou la Pennsylvanie. Or, la dette laissée par la guerre conduisit Londres à envisager de faire contribuer à l’effort fiscal les colonies américaines. « No taxation without representation », pour des colons qui n’étaient pas représentés à Londres et qui considéraient donc comme illégitime le projet de la couronne.

Leur protestation puisait dans différentes sources : la Glorieuse Révolution de 1688-1689, qui posait les bases de la monarchie parlementaire, ainsi que John Locke, dont les Two Treatises of Government étaient une référence majeure qui défendaient les idées de liberté, de propriété, de résistance à l’oppression. Les Lumières servirent également de référence, avec notamment De l’esprit des lois de Montequieu (1748) et son analyse des contre-pouvoirs.

Il est également à noter l’impact des échanges économiques et du commerce sur la révolution américaine. En effet, si la BostonTeaParty du 16/12/1773 a eu lieu, c’est aussi parce que les colons avaient la possibilité de se procurer du thé de contrebande founi par les Néerlandais depuis les Caraïbes. De plus, malgré les restrictions anglaises, les colons exportaient leurs produits agricoles vers les Antilles françaises ou les possessions espagnoles du continent américain, leur permettant de se procurer des armes et des munitions.

L’enthousiasme des Européens

  Par appât du gain, idéalisme ou désir de gloire, des Européens s’engagèrent, comme le marquis de La Fayette, qui embarqua à 19 ans pour l’Amérique, en 1777 et qui s’impliqua dans les événements, comme lors de la bataille de Yorktown, en 1781. Il fut ainsi considéré comme un « père fondateur français » de la jeune nation ou le héros des « deux mondes » en France. D’autres Européens sont à mentionner, comme l’Allemand Johann de Kalb, recruté secrètement par Versailles pour nouer des contacts et préparer d’éventuelles négociations avec les patriotes américains.

  La guerre prit une dimension mondiale lorsque la France, l’Espagne et les Provinces-Unies entrèrent en conflit contre la Grande-Bretagne, en 1778-1779. Ainsi on s’est battu dans la Manche, en Méditerranée, dans les Caraïbes, dans l’océan Indien ou en Afrique de l’Ouest (reprise de Saint-Louis du Sénégal en 1779). La monarchie française, revancharde et désireuse de revenir sur certaines clauses du traité de 1763 (comme les droits de pêche dans l’Atlantique nord), souhaitait surtout affaiblir la puissance britannique et avoir un allié de poids sur le continent américain qui serait capable de protéger Saint-Domingue, sa « perle » coloniale.

En Espagne, puissance elle aussi coloniale, ainsi qu’en France, on s’inquiétait des conséquences de la réussite de la révolution américaine. Ainsi, en Amérique du Sud, des révoltes éclatèrent au Pérou en 1780 contre des réformes fiscales imposées par la monarchie espagnole, notamment pour financer une partie de l’effort de guerre contre l’Angleterre. En 1776, Turgot déjà annonçait que l’indépendance américaine provoquerait une « révolution totale dans les rapport de l’Europe avec l’Amérique ».

  A Versailles, on s’enthousiasme pour les insurgés, sans crainte d’une éventuelle menace républicaine sur l’avenir de la monarchie absolue. Une « mode américaine » s’empara des esprits, à laquelle contribua Benjamin Franklin, représentant des Américains à Versailles entre 1776 et 1785, qui réussit à oeuvrer en faveur d’une intervention française. On célébrait la figure de l’Américain rustique, simple, proche de l’état de nature, alimentée par les théories du climat de l’époque.

En Europe, les textes américains sont traduits en français, en allemand ou en italien, comme la Déclaration d’Indépendance ou des Constitutions des treize Etats. Ces écrits faisaient l’objet de discussions, de débats, notamment autour des modèles politiques constitutionnels, comme chez Turgot ou Condorcet. La Constitution fédérale de 1787 fut accueillie avec réserve quant à elle car elle semblait réintroduire un exécutif puissant à travers la figure du président.

Cinq hommes sont à retenir dans la rédaction de la Déclaration de 1776 : Benjamin Franklin (1706-1790), Robert Sherman (1721-1793, avocat, le seul à avoir signé en plus les Articles de la Confédération de 1781 et la Constitution de 1787), John Adams (1735-1826, un des négociateurs du traité de Paris de 1783, président des USA de 1797 à 1801), Thomas Jefferson (1743-1826, rédacteur principal, ambassadeur des USA en France entre 1785 et 1789, dont la Déclaration des droits de Virginie ressemble à la DDHC de 1789) et Robert Linvingston (1746-1813), le seul à n’a pas pouvoir pu la signer car il se trouvait à New-York.

Contagion aux Provinces-Unies

La révolution américaine a d’abord eu des conséquences aux Provinces-Unies, en révolution entre 1781 et 1787. Le pays était une république confédérale dont le gouverneur Guillaume V (ou « stathouder »), semblait le faire glisser vers une monarchie. Ainsi, des patriotes néerlandais se reconnurent dans la cause américaine et répondirent en 1781 à l’appel de Van der Capellen (Au peuple des Provinces-Unies), reprenant certains symboles révolutionnaires américains, comme l’arbre de la liberté, s’armèrent et s’emparèrent des villes du pays, reléguant le stathouder loin des affaires.

La révolution fut écrasée en 1787 lors de l’invasion prussienne qui rétablit le stathouder dans la plénitude de ses prérogatives. Les principaux meneurs durent s’exiler, trouvant notamment refuge à Paris, où ils reçurent le soutien de Mirabeau, qui publia en 1788 « Aux Bataves sur le stathoudérat ». Des expériences révolutionnaires eurent également lieu à Genève ou aux Pays-Bas autrichiens, inspirées elles aussi par l’exemple américain. Mais, pour diverses raisons, notamment intérieures, ces expériences furent rapidement stoppées.

En 1790 par exemple, l’empereur François II rétablit son autorité dans les territoires belges. Là aussi des exilés trouvèrent refuge à Paris, jouant un rôle important dans les premiers temps de la Révolution française.

En France, où l’on espérait que l’aide apportée aux Américains se traduise par un essor durable du commerce avec la nouvelle nation, on fut déçu. En effet, ses anciens alliés reprirent leur commerce avec Londres et ne tenaient pas non plus de toute façon à tomber sous une influence française. Le thème d’une « ingratitude américaine » se diffusa alors dans les années 1780, modifiant l’image que les Français avaient des Etats-Unis, alors que la monarchie s’était lourdement endettée pour venir à leur secours.

Cela n’empêcha pas plusieurs acteurs de la révolution américaine de jouer un nouveau rôle dans la Révolution française. La Fayette devint ainsi l’une des figures de proue de la noblesse libérale tandis que Thomas Paine s’opposa aux thèses de Burke, hostile à la Révolution française. Toutefois, l’influence des « américanistes » ne doit pas être exagérée. Nombre d’acteurs en effet ne croyaient pas que le modèle républicain américain pourrait être transposée à une grande monarchie comme la France.

Surtout, à partir de 1792, beaucoup de révolutionnaires estimaient avoir dépassé l’exemple américain par l’ampleur de leurs réformes. L’inspiration américaine a donc pesé de moins en moins au cours des événements en France. En retour, l’on peut dire que la Révolution française a contribué à redéfinir aux Etats-Unis le sens et la portée de leur propre révolution. Au départ, ils interprétèrent la prise de la Bastille comme un prolongement de 1776 et fêtèrent les premières années de la révolution.

Mais les événements de 1791-1793 (insurrection de Saint-Domingue, massacres de septembre 1792, exécution de Louis XVI), divisèrent la société américaine. En 1793, G. Washington proclame la neutralité de son pays dans les événements en Europe, afin notamment de ne pas fracturer sa jeune société. Toutes ces tensions donnèrent naissance au bipartisme aux Etats-Unis. D’un côté, un parti fédéraliste, anglophile, favorable à un pouvoir central fort, organisé autour d’Alexandre Hamilton, et de l’autre, un parti républicain-démocrate, francophile attaché à l’autonomie des Etats, organisé autour de Thomas Jefferson.

A la toute fin du siècle, le gouvernement américain encourageait discrètement l’autonomisme de Toussaint Louverture, devenu gouverneur de Saint-Domingue, dans le but d’avoir accès aux productions de l’île depuis l’exclusion de la marine américaine des ports des colonies britanniques. Ce soutien à T. Louverture et la neutralité de Washington dans les guerres européennes fissurèrent l’alliance avec la France, ce qui déboucha sur la Quasi-War (1798-1800), qui aboutit à des centaines de captures de navires des deux côtés.

En 1800, la convention de Mortefontaine met fin au conflit et entérina l’abandon de l’alliance franco-américaine. Les Etats-Unis se retrouvèrent plus isolés sur la scène internationale mais purent acheter la Louisiane à Bonaparte, en 1803.

De Buenos Aires à Belfast

Dans les années 1790, d’autres mouvements éclatèrent en Europe, sur le modèle américain et français, comme pour la Société des Irlandais unis, fondée en 1791, revendiquant la fin de la domination anglaise et l’établissement d’un gouvernement représentatif en Irlande. La grande rébellion de 1798, écrasée par les Anglais, s’inscrivait bien dans cette logique républicaine et indépendantiste.

La période 1810-1825 voit s’ouvrir de nouvelles révolutions, en Amérique espagnole, toujours inspirées des modèles américain et français. L’Argentine, la Colombie, le Pérou ou le Chili furent touchés. Ces mouvements furent là aussi accueillis avec enthousiasme par les USA, qui y contribuèrent matériellement, avec par exemple l’action de leurs corsaires.

Sur la révolution américaine vue d’Angleterre (Edmond Dziembowski)

En Grande-Bretagne, l’indépendance américaine a produit un choc moral. En effet, depuis la Glorieuse révolution de 1688-1689, les Britanniques étaient persuadés que leur régime politique était le meilleur au monde, interdisant l’installation d’un régime arbitraire et que leur pays était la terre des libertés. La révolution américaine va transformer les rapports politiques. D’un côté, beaucoup de Britanniques deviennent loyalistes envers Georges III, devenu, après un début de règne laborieux, une figure rassembleuse.

Et de l’autre, on trouve des hommes politiques qui prennent fait et cause pour la cause américaine, recommandant par exemple l’autonomie législative pour les Américains, comme Edmund Burke, ou John Dunning et le comte de Shelburne (de la Chambre des Communes et la Chambre des Lords). Cette dualité est à l’origine d’une nouvelle bipolarisation de la vie politique en Grande-Bretagne, entre courants réformateur et conservateur.

L’identification à la cause irlandaise est encore plus manifeste en Irlande. Ainsi, en 1782, 25 000 volontaires réclament à Dungannon l’autonomie législative, ce qui est accepté par Londres. La fin du protectionnisme qui touchait l’île, qui mécontentait les Irlandais, est également actée la même année par le Premier ministre lord Shelburne.

En Grande-Bretagne, la révolution américaine a détruit l’image d’un pays attaché à la liberté. Cela provoqua entre autre des prises de position antiesclavagiste, notamment chez les Quakers. Des pétitions sont organisées, comme celle de 1792, réunissant 400 000 signatures pour la fin de la traite. Attention, la révolution américaine n’est pas la seule cause de la lutte contre l’esclavage en Grande-Bretagne.

Contrepoint, esclavage : la bombe à retardement

Les Britanniques ont promis la liberté aux esclaves qui s’engageraient à leurs côtés. Après 1783, beaucoup durent s’exiler, dont 3 000 au Canada, plus d’un millier en Sierra Leone, avec le soutien ici d’abolitionnistes. Ils furent ensuite rejoints par la moitié des 3 000 loyalistes noirs partis au Canada, à cause des conditions de vie éprouvantes là-bas.

Aux USA, la guerre fit de l’esclavage un sujet de discorde. Au nord, les sociétés abolitionnistes prirent de l’ampleur et des lois sur une abolition graduelle furent adopter, alors que la Constitution de 1787 favorisa une consolidation de l’esclavage dans le sud. Les luttes abolitionnistes inspirèrent en Europe, comme Brissot, parti aux USA en 1788 et qui a rencontré les Quakers, activistes antiesclavagistes. Il crée à son retour la Société des Amis des Noirs en 1788, qui collaborait avec d’autres sociétés basées à Londres et en Amérique du Nord. Il faudra tout de même attendre les événements révolutionnaires à Saint-Domingue et la guerre avec la Grande-Bretagne pour que la Convention abolisse l’esclavage en 1794.

« Pourquoi les Américains ont gagné ? De Bertrand Van Ruymbeke.

L’auteur insiste d’abord sur le caractère surprenant de la révolution américaine. En effet, au milieu du XVIIIè, les colonies anglaises étaient prospères au sein d’un vaste et riche empire, rien de prédisposait à une guerre. Mais, suite au bras de fer engagé avec Londres et ses mesures fiscales mises en place après la guerre de Sept Ans, les colons s’unissent et s’engagent avec détermination dans leur lutte pour l’indépendance. Ce sont cette union et cette détermination qui ont été imprévisibles pour les contemporains.

 

Les « Fils de la Liberté »

Il faut donc remonter à 1763, après la victoire sur la France, à laquelle les colonies américaines ont participé. Les Britanniques prennent toute une série de mesures qui vont s’attirer les foudres des Américains :

  • George III limite l’expansion des colonies aux Appalaches, dans le but de contrôler les territoires situés à l’est et de contrer l’expansion démographiques et territoriale des colonies, dont la population double tous les 25 ans (2,5 millions d’habitants en 1775). Les colons n’acceptent et ne respectent pas cette décision, notamment pour les élites, qui achètent de vastes parcelles pour les revendre à des paysans.
  • La présence permanente de 10 000 soldats britanniques est mal perçue et jugée inutile depuis la défaite des Français.
  • Endettée par la guerre contre Louis XV, la Grande-Bretagne décide de faire contribuer ses prospères colonies à la résorption de la dette (130 millions de livres sterling, soit 160% du PIB). Ainsi, trois lois sont adoptées par le Parlement en 1764-1765, notamment le Stamp Act, qui prévoit le paiement d’un timbre fiscal pour toute transaction ou acte officiel ainsi que sur l’achat de journaux et de jeux de cartes. Une levée de boucliers s’ensuit alors, « No taxation without représentation » ; les colons considérant que c’est à leurs assemblées coloniales de lever les impôts.
  • Face aux manifestations de rue, avec les « Fils de la Liberté » et à la pression des marchands britanniques, qui craignent un boycott de leurs produits, le Parlement abroge le Stamp Act en 1766. En 1767, d’autres lois, tout autant contestées, comme des taxtes douanières sur le papier, le plomb, le verre ou le thé sont abrogées, excepté pour ce dernier. A Boston, port de 16 000 habitants, avec 3 000 soldats britanniques présents, la situation est particulièrement tendue. Le 5 mars 1770, une échauffourée éclate entre la population et les soldats. 5 personnes sont mortes. Les soldats coupables sont jugés avec efficacité par un jeune avocat, John Adams.

La rébellion des Bostoniens

La situation reste incertaine et Boston est surveillée par la monarchie au début des années 1770. Pour venir en aide à la Compagnie des Indes orientales, en difficultés financières, Londres attribue exclusivement à cette dernière le marché nord-américain pour la vente de thé, c’est le Tea Act de mai 1773. Cette décision provoque la résistance des colons, qui, s’approvisionnaient illégalement en thé néerlandais via les îles néerlandaises des Antilles.

Ainsi, à Charleston par exemple, les Fils de la Liberté interdisent le thé anglais à la vente. A Boston, le 16 décembre 1773, les Fils de la Liberté jettent par dessus-bord 340 caisses de trois bateaux. La Boston Tea Party(le nom ne date que des années 1820), est un événement grave pour Londres et les colonies. Par conséquent, en 1774, le port est fermé et un gouvernement militaire est instauré. Ces décisions, couplées à la volonté royale d’élargir vers le sud des frontières du Québec, catholique, provoquent la tenue du premier Congrès continental (5 septembre – 26 octobre 1774).

Excepté en Georgie, qui manquait de temps pour élire un représentant, les douze colonies nomment ou élisent une soixantaine de délégués qui se réunissent à Philadelphie pour ce premier Congrès. Ces personnes appartiennent aux élites (juristes, négociants, planteurs). Ils prennent la décision de se réunir à nouveau si la crise perdure. Or, en avril 1775, des affrontements ont lieu à Lexington et à Concord entre milices et soldats britanniques. Le 10 mai 1775, les représentants des Treize colonies cette fois se réunissent lors d’un second Congrès continental, à nouveau à Philadelphie. Ils affirment leur opposition à la couronne, ce qui va conduire à la guerre d’indépendance.

Précisions sur les milices : chaque colonie possède ses milices, constituées d’hommes âgés de 16 à 60 ans, armés et entraînés régulièrement. A l’échelle locale, elles assuraient l’ordre contre les voleurs, les criminels, mais pourchassaient aussi les esclaves en fuite ou combattaient les Amérindiens. Ont joué un rôle fondamental dans la guerre, renforçant l’armée continentale levée par G. Washington, nommé commandant en chef de l’armée en raison notamment de son expérience acquise durant la guerre de Sept Ans.

Ces miliciens sont devenus le symbole du citoyen armé, défendant sa patrie. Au total, les Insurgés et leurs alliés français et amérindiens étaient entre 71 et 74 000, contre 99 000 Britanniques et alliés, comme des mercenaires allemands ou des Amérindiens.

Un conflit majeur

Les choses s’accélèrent à partir de l’été 1775. En juin, Washington est nommé par le Congrès chef de l’armée dite « Continentale ». Malgré une dernière tentative de résolution du conflit avec des pétitions portées à Londres, le roi George III déclare les colonies en état de « rébellion » et prépare la guerre. En décembre 1775, c’est l’American Prohibition Act : le commerce est interdit aux colons et tout navire américain ou faisant du commerce avec eux sera saisi.

Le temps que les nouvelles traversent l’Atlantique, le Congrès ne prend connaissance de cette loi qu’en février 1776. Au même moment est publié le Sens-Commun de Thomas Paine, qui évoque pour la première fois l’ « indépendance ». Au printemps, les Américains forcent les Britanniques à évacuer Boston et ouvrent leurs ports aux navires européens, tandis que le Congrès invite les colonies à rédiger leurs constitutions. Les débats sur l’indépendance des Treize colonies s’ouvrent également.

Le 11 juin, un comité de 5 personnes vues précédemment (Adams, Franklin, Jefferson, Sherman et Livingston), est chargé de rédiger une déclaration d’indépendance, adoptée par le Congrès le 4 juillet, publiée et proclamée publiquement dans les Treize colonies. Il faut tout de même noter que l’ensemble des colons n’ont pas suivi la révolte : 40% sont patriotes, 20% sont loyalistes et le reste ne prend pas parti. Quant au rapport de force, il est à l’avantage des Britanniques, plus nombreux en hommes et en matériel.

La mémorable traversée du fleuve Delaware gelé

Des débats d’historiens au sujet du début de la guerre : à Bunker Hill, en juin 1775, voire à Lexington et Concord, en avril 1775 ? A l’été 1776, les Britanniques prennent New-York et y établissent leur quartier général. George Washington se retire au nord de Manhattan. En novembre, il est battu à White Plains et doit abandonner tout le site de New-York, faisant retraite vers la Pennsylvanie, sous le feu des canons britanniques. Les pertes américaines s’élèvent à plusieurs milliers d’hommes.

New-York se dépeuple, passant de 25 000 à 5 000, tandis qu’un incendie la ravage dans la nuit du 21 au 22 septembre 1776. Washington et 2 500 hommes préfèrent battre en retraite dans la nuit du 25 au 26 décembre 1776, en traversant notamment le fleuve Delaware, en partie gelé. Ils remportent des victoires sur des Hessois dans le New-Jesery puis à Princeton, le 3 janvier 1777, contre les Britanniques. En septembre 1777, Philadelphie est prise est le Congrèsdoit se réfugier à Lancaster puis à York.

Mais les Américains remportent la bataille de Saratoga, le 17 octobre 1777, avec des armes françaises, ce qui a un grand retentissement en Europe, où grandit la sympathie pour les Patriotes. Néanmoins, l’hiver 1777-1778 est rude pour l’armée de Washington, basée non loin de Philadelphie, avec 2 000 soldats morts de maladie, de froid et de malnutrition.

L’entrée en guerre de la France en 1778 change la donne avec :

  • des attaques de la Marine française à partir des Antilles dès l’été 1778, soutenant la guerre de course menée par les Américains (les troupes françaises n’arriveront qu’en 1780) ;
  • l’obligation pour la Grande-Bretagne de combattre sur plusieurs fronts, craignant même une invasion sur son propre sol ;
  • l’entrée en guerre de l’Espagne en 1779 contre Londres, qui doit défendre Gibraltar.

En 1780, une armée de 5 000 hommes commandée par Rochambeau débarque dans le Rhode Island et se met en marche vers la Virginie avec ses alliés américains pour attaquer l’armée anglaise commandée par le général Cornwallis, qui choisit de se retrancher à Yorktown.

L’impossible victoire britannique

Le 5 septembre, la flotte française de l’amiral de Grasse bloque la Royal Navy dans la baie de Chesapeake, l’empêchant de porter secours à Cornwallis. Celui-ci est assiégé à Yorktown du 28/09 au 19/10/1781 par les Franco-Américains. Cornwallis se rend et les Britanniques évacuent New-York, avec des loyalistes et des affranchis, le 25/11/1783, c’est l’ « Evacuation Day ». Finalement, la stratégie britannique, qui consistait à la fois à combattre et à négocier, en ne cherchant pas à écraser l’armée de Washington pour lui laisser une porte de sortie, n’a pas fonctionné.

En 1782, tous les belligérants sont à bout et veulent la paix. Les Américains ont perdu 25 000 hommes, autant chez les Britanniques, avec en plus 8 000 Hessois et 7 000 loyalistes. On dénombre aussi de nombreuses pertes civiles, avec des villes assiégées, bombardées, tout comme des esclaves, des affranchis et des Amérindiens. A l’automne 1782, les négociations débutent.

A la signature du traité de Paris de 1783, les Américains obtiennent ainsi leur indépendance, des droits de pêche sur les côtes canadiennes et un immense territoire s’étendant des Appalaches jusqu’au Mississippi, où vivent des populations amérindiennes. Environ 60 000 loyalistes (planteurs, négociants, fermiers, pasteurs anglicans, artisans, esclaves affranchis), quittent le pays pour s’installer au Canada, en Jamaïque, en Angleterre et même en Inde.

Archives inédites : Beaumarchais et les origines secrètes de la « French Alliance », par Gilles Montègre, pages 54-55.

On retient surtout les noms de Franklin et La Fayette comme contributeurs au rapprochement franco-américain et à l’alliance signée le 6 février 1778. Or, Beaumarchais a joué lui aussi un rôle important en apportant aux Patriotes une aide clandestine décisive. Différentes archives le montre : un document déclassifié par la CIA en 1993, ainsi que les archives de Vergennes et de Beaumarchais.

On apprend ainsi que Beaumarchais fut envoyé à Londres pour informer Louis XVI des querelles entre la Grande-Bretagne et ses Treize colonies. Il fréquente les whigs, favorables aux rebelles américains et comprend l’opportunité pour la France d’intervenir pour laver l’affront de la défaite de la guerre de Sept Ans. Par l’entremise de Vergennes, il informe Louis XVI par courrier d’un nécessaire rapprochement avec les Américains.

Si le premier est favorable, et qu’il le note dans ses correspondances, c’est plus compliqué pour le roi, qui a la guerre en horreur, et des ministres, comme Turgot, qui considère que la France n’a pas les moyens pour une telle aventure. Finalement, le roi penche du côté de Beaumarchais et de Vergennes. Le 10 juin 1776, Beaumarchais reçoit du Trésor royal un prêt de 1 million de livres pour lui permettre de créer une entreprise commerciale, qui a en fait pour mission de livrer secrètement du matériel militaire aux colons.

Malgré la surveillance des espions et diplomates anglais, le projet réussit et Beaumarchais parvient à faire envoyer plus de 30 000 fusils, 200 canons et 4 000 tentes dans le port de Portsmouth, dans le New Hampshire, en provenance de ports français et des Antilles. Ces armes permettent aux Américains de remporter la bataille de Saratoga, le 17/10/1777. Ayant fait ainsi leur preuve, la France peut officialiser son alliance avec les Patriotes.

1787, Philadelphie, Constitution : le coup de force, par Hugo Toudic, pages 58-59.

Entre 1776 et 1780, chacun des Treize Etats adopte sa Constitution, dont certaines sont très radicales, bien loin de celle de 1787.

Ainsi, les colonies deviennent des Etats constitués, dotés d’assemblées élues, de pouvoirs exécutifs, de tribunaux, avec souvent des mandats temporaires et révocables par le peuple. C’est la fin de la souveraineté royale britannique. Le pouvoir s’incarne désormais à travers toutes ces institutions.

La diversité des nouveaux Etats se fait sentir dans les projets de Constitutions : bicaméralisme inspiré de Montesquieu pour équilibrer les pouvoirs, assemblée unique en Pennsylvanie avec des élections annuelles, droit de vote aux veuves et à certains Noirs affranchis dans le New Jersey (innovation supprimée en 1807). Dans les Etats du Sud, les Constitutions protègent l’esclavagisme. Cette diversité nourrit des débats de part et d’autre de l’Atlantique, entre Turgot, hostile à la séparation des pouvoirs et au bicaméralisme, et John Adams, pour qui la séparation des pouvoirs est garante des libertés et protège de la tyrannie.

L’échec des Articles de la Confédération de 1781, qui ont montré l’insuffisance d’un pouvoir central capable d’agir et de centraliser la fiscalité ou le commerce, décide le Congrès de réunir à Philadelphie les délégués des Treize Etats, en 1787. Afin de fondre les constitutions dans un cadre fédéral cette fois plus apte à agir, on trouve un compromis qui crée la Chambre des représentants, fondée sur la population, et le Sénat, qui représente les Etats. L’exécutif est renforcé.

L’énergie démocratique issue des constitutions fédérales est disciplinée par celle de 1787, adoptée le 17/09 puis ratifiée par les Etats en 1788. Elle entre en vigueur en 1789. En 1791, le Bill of Rights est instauré afin de convaincre les derniers récalcitrants soucieux de déléguer des pouvoirs à l’Etat fédéral. Il est composé de dix amendements, comme la liberté d’expression. L’Union n’absorbe donc pas ses Etats, elle les articule au sein d’un cadre fédéral. Toute la difficulté réside dans la capacité du centre à trouver un équilibre avec des Etats soucieux de défendre leurs prérogatives et qui se pensent légitimes à agir ainsi en cas de nécessité.

« Amérindiens : les grands perdants », Gilles Havard

Les Amérindiens ont subi la guerre d’Indépendance et surtout ses conséquences, catastrophiques pour eux.

Au moment de la révolution américaine, 90% de l’actuel territoire des USA est contrôlé par les peuples amérindiens, diversifiés dans leurs langues, leurs coutumes, leurs organisations économiques et sociales… Sur la côte est, du Massachusetts à la Virginie, la présence amérindienne s’est déjà réduite depuis la colonisation à partir du milieu du XVIIè siècle. Ce n’est pas encore le cas ailleurs.

En octobre 1763, George III avait proclamé l’interdiction pour les colons de s’aventurer au-delà des Appalaches pour éviter les conflits avec les Autochtones, provoquant le mécontentement des colons et des spéculateurs. Ainsi, la révolution était aussi une lutte pour l’appropriation de ce vaste territoire, au dépend des Autochtones.

S’accommoder ou résister ?

Des débats ont lieu alors sur le sort des terres amérindiennes. Au Congrès continental, Thomas Jefferson estime que les Amérindiens doivent être soumis à la législation des colonies, contrairement au juriste James Wilson, qui affirme : « Nous n’avons aucun droit sur les Indiens ».

Quant aux Amérindiens, ils perçoivent cette guerre comme une lutte entre Blancs mais sont divisés sur la conduite à tenir, neutre ou s’engager ? Dans tous les cas, dans les années 1770-1780, ils ont mené eux-aussi une lutte, celle de répondre à une invasion de leurs territoires par les colons.

Des maisons brûlées

Dans leur grande majorité, les Amérindiens choisissent l’alliance britannique, car ils comprennent que les Américains incarnent la plus grande menace sur leurs terres. Du côté des Insurgés, leur cause se renforce à travers la croyance selon laquelle tous les Amérindiens s’allient au roi d’Angleterre, ce qui justifie par ailleurs leur mainmise sur leurs terres, tandis que le Congrès utilise la peur des Indiens pour solidifier l’Union.

Dès juillet 1776, une partie du peuple des Cherokee, situé juste à l’ouest des Appalaches, attaquent par centaines de guerriers les établissements coloniaux de l’arrière-pays de la Caroline du Nord et de la Virginie, brûlant les cabanes et tuant le bétail. A la fin de l’été, les autorités ripostent en envoyant 6 000 miliciens détruire plusieurs villages cherokee, neutres ou pas, brûlant eux aussi les maisons, les champs et réserves de nourriture, mettant en fuite leurs habitants. La conséquence est l’abandon par les Cherokee de 20 000 km² de leur territoire lors d’un traité signé en juillet 1777 avec la Caroline du Nord.

Une guerre civile entre Iroquois

La paix reste précaire. A l’été 1777, un raid indien tue les grands-parents du futur David Crockett, tandis qu’une partie des Cherokee, dirigés par Tsiyu Gansini ou « Dragging Canoe », refuse de déposer les armes face aux Virginiens.

Au nord, les Iroquois, qui comptent six nations, comme les Mohawks ou les Senecas, sont sujets à des conflits internes. Ils se divisent entre partisans des Américains et des Britanniques. Lors de la bataille d’Oriskany en août 1777, les loyalistes et les patriotes s’affrontent en même temps que leurs alliés iroquois respectifs. Les Mohawk et désormais leurs ennemis, les Oneida, s’attaquent même mutuellement, de village à village ; on a bien une guerre civile.

Les Delaware, un 14è Etat ?

Durant l’hiver 1779, G. Washington ordonne à l’armée continentale de mener une campagne de destruction dans tout le pays iroquois, en réponse aux attaques iroquoises sur les frontières du New-York et de la Pennsylvanie. Les six nations sont touchées et Washington aura comme surnom « Hanondagonyes », ou « Destructeur de villages ».

D’autres groupes s’efforcent de maintenir leur neutralité, comme les Delaware, qui signent finalement un traité d’alliance avec les patriotes, à Fort Pitt (actuelle Pittsburgh), en septembre 1778. Un des articles de ce traité stipulait que toute tribu pourrait rejoindre la confédération, former un 14e Etat et être représentée au Congrès. On doute de la sincérité de cette proposition…

Dans le nord, les Insurgés ont tenté de raviver les anciennes alliances franco-indiennes pour lutter contre les Britanniques , mais sans résultat, du fait notamment du comportement des colons américains.

Une nation coloniale

Les sources nous renseignent sur le comportement des colons. En 1779, dans une lettre écrite par Augustin de La Balme à l’ambassadeur de France aux USA, le chevalier de La Luzerne, raconte : « un parti de huit hommes va chez les Nations pour massacrer quelques Indiens ».

En février 1783, le traité de Paris est signé, consacrant l’existence des USA mais sans un mot sur les Amérindiens. Les Britanniques cèdent aux colons un vaste territoire situé à l’est du Mississippi, au sud des Grands Lacs et au nord de la Floride, où vivent 150 000 Autochtones. Leur victoire, pensent les Américains et G. Washington, leur confère le droit de disposer des terres des Indiens qui les ont combattus. Toutefois, dans les années qui suivent, et sous l’impulsion de Henry Knox, placé en 1789 à la tête du ministère de la Guerre, une approche plus diplomatique se met en place, destinée à éviter un risque de conflit généralisé. Cadeaux et traités fonciers remplacent une logique d’assujettissement.

Néanmoins, le processus est en marche. Les Etats-Unis continuent de coloniser l’ouest du territoire américain, avec pour projet de « civiliser » les Indiens, de les transformer en fermiers. De plus, les Américains s’efforcent de gouverner ces populations diverses, ce qui fait d’eux un Etat impérial. La colonisation s’achèvera lors de l’arrivée sur le Pacifique au XIXè siècle. En 1786, un chef cherokke, Old Tassel, confie, dépité, à un officier américain : « Votre peuple colonise nos terres beaucoup plus rapidement après un traité de paix qu’avant ».