Les lieux de la mondialisation.
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Denis Retaillé.

Les lieux de la mondialisation.

Cavalier bleu, 2012.

Alexandre Garito
mercredi 27 mars 2013

L’Antarctique

Court résumé :

Terre isolée, inhabitée et explorée seulement depuis le début du XXe siècle, l’Antarctique est l’incarnation d’un idéal que projette une mondialisation de plus en plus poussée. Par le traité de Washington (gel géopolitique) de 1959 et le Protocole de Madrid (gel géoéconomique) de 1991, l’Antarctique fut mise à l’écart du monde habituel et réglé par des règles internationales strictes qui en font un véritable "sanctuaire partagé" et un véritable "réserve naturelle consacrée à la paix et à la science". Sur ce continent, néanmoins occupé par des pays "possessionnés" exploitant les ressources maritimes attachées à leurs possessions, la coopération internationale et le "contrat" sont des moyens privilégiés, qui en font un véritable "laboratoire" de ce que pourrait être les relations internationales dans un monde mondialisé sans frontières. Il a cependant été décidé d’ignorer ces nouvelles perspectives.

Présentation de l’auteur :

Denis Retaillé est un géographe français né en 1953, il est actuellement professeur de géographie à l’Université de Bordeaux III. Il a apporté une contribution importante à l’étude de l’espace, notamment à travers ses études sur le Sahara, le Sahel, l’Inde et le monde arabo-musulman, à l’issue desquelles il a développé l’idée d’un espace nomade et d’un espace mobile.

Présentations des grandes idées :

Terre isolée, inhabitée, et explorée seulement depuis le début du XXe siècle avec la cabane de Scott (1910-1913, premières missions exploratrices britanniques), l’Antarctique occupe une position originale dans l’histoire de l’occupation humaine des continents. Sans revendications territoriales contradictoires avant les années 50, la terre glacée subit un gel géopolitique en 1959 par le traité international de Washington, la préservant de toute revendication de souveraineté malgré la présence de sept Etats "possessionnés" (dont la France avec la Terre Adélie, 500 000 km²). Le protocole de Madrid de 1991 prolonge ce traité en la proclamant un gel géoéconomique : l’Antarctique est désormais une "réserve naturelle consacrée à la paix et à la science"

Le statut de l’Antarctique, en relevant de la Loi internationale, se place dans "l’espace de l’ordre", mais son statut spécifique fait du Continent un lieu à part : le gel de toute exploitation territoriale et de toute exploitation économique, l’absence d’un peuplement autochtone, mais surtout le fait qu’il ne s’appuie pas sur le principe de souveraineté des Etats si communs aux traités internationaux le font voir comme un des premiers signes de la mondialisation pacifiée.

Les traités assurent une fermeté par rapport aux réclamations territoriales et demandes d’ouverture à l’exploitation des ressources de certains pays "riverains" (Australie, Argentine, Chili..., mais aussi France et Royaume-Uni par leurs iles) depuis leurs mises en vigueur. L’Antarctique, fort de ses 14 millions de km² suscitant des convoitises, se constitue malgré tout en un véritable "sanctuaire partagé et horizon du Monde".

Symbole devenu d’autant plus fort avec la prise de conscience de l’urgence écologique depuis les années 1980 (notamment avec l’agrandissement du trou de la couche d’ozone au dessus de l’Antarctique en 1985). De plus, détenant plus de 80% des réserves d’eau douce mondiale, et ne pouvant être envisagée comme une terre d’accueil pour les réfugiés climatiques, le Continent conserve sa position de "lieu d’observation de la planète".

Malgré la frénésie économique qu’on observe autour de l’Arctique, dont les routes maritimes se dégagent et dont les terres riches en ressources se révèlent plus facilement exploitables avec le réchauffement climatique, l’Antarctique (et les pays possessionnés) demeure soumis à des règles draconiennes, qui l’institue comme ce qu’on pourrait appeler un "bien commun de l’humanité".

Les enjeux économiques ne sont néanmoins pas exclus. En effet, les Etats possessionnés (dont le partage des territoires est vraisemblablement empreint de colonialisme) contrôlent par extension maritime des zones de pêches spécifiques. De plus, depuis 1969, l’Antarctique accueille des touristes sous une règlementation stricte. Cependant, l’Antarctique est surtout structuré par des "contrats" qui font coopérer les différents pays dans un même but scientifique, préfigurant "un monde totalement mondialisé, où la guerre n’aurait pas lieu, où le contrat règle l’ensemble des activités sans concurrence mais en collaboration, dont les Etats sont à la fois les relais et les garants". Même l’activité touristique fait preuve de cette démarche contractuelle attachée à la préservation d’un bien commun élargi, où l’ensemble des Tours Operators réunis en association mettent l’accent sur le risque écologique et relaient les "autorités" absentes.

Ainsi, l’Antarctique apparait comme un "laboratoire" de la mondialisation, où l’on expérimente l’absence de frontières et où le "contrat" impose la "responsabilité". Ce statut « pouvait en faire un "front pionnier". Il a été décidé de le laisser à l’horizon ».

Critique :

Dans Le Monde, espaces et systèmes publié en 1992, Denis Retaillé part de ce concept assez récent aux sciences sociales de l’époque qu’est la mondialisation pour contribuer à dépasser les partitions simplificatrices du monde (du type Nord-Sud, Orient-Occident...). Dans Les lieux de la mondialisation, le géographe renouvelle la mise en lumière de la diversité des types de mondialisation, qu’il étaye par dix lieux qu’il classe en fonction d’une diagonale témoin (représentant le Monde mondialisé) entre "l’espace de la guerre", "l’espace de l’ordre" et "l’espace du contrat". L’Antarctique est l’incarnation de ce profil lisse : "pas d’identité culturelle, de la projection d’appétits de puissance régulée par un placement hors du monde, un sanctuaire au prétexte de la science".
Cette étude de l’Antarctique en révèle bien des aspects inhabituels. En effet, en dehors de l’image de groupes de pingouins épiés par
des zoologistes en quête d’aventure, l’Antarctique ne se fait pas très présente dans les esprits. L’idée même qu’un tel milieu inhospitalier, isolé, et quasiment inhabité puisse être un lieu de mondialisation peut choquer à première vue, d’autant plus que dès les premières lignes on apprend l’isolement et la mise à l’écart que provoquent les traités le concernant. Pourtant, loin d’être un simple laboratoire scientifique, l’Antarctique se constitue en un véritable laboratoire géopolitique à la dimension internationale où la coopération entre Etats (impliquant la logique contractuelle) et l’absence de souveraineté est privilégiée. Peut-être regrettera-t-on l’absence de l’explication des raisons géopolitiques qui ont favorisé cette coopération inhabituelle au moment où l’auteur énonce les revendications territoriales de certains pays sur le Continent, dont des Etats possessionnés eux-mêmes (France, Royaume Uni) ! L’orientation en fin de chapitre vers un blâme du refus de l’univers mondial "traditionnel" à élargir les nouvelles perspectives acquises par cette expérience singulière (une législation internationale, l’absence de frontières et la nécessité de coopération qui rend toute guerre vraisemblablement impossible) confère à ce chapitre non seulement un caractère d’information sur les manifestations de la mondialisation dans un lieu aussi peu commun que l’Antarctique, mais également une certaine puissance de révélation sur les enjeux géopolitiques actuels (le refus actuel de tirer parti de ces nouvelles perspectives) et ceux (hypothétiques) de demain.

Alexandre Garito, HK/BL, Sainte-Marie de Neuilly

Par Alexandre Garito

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