Cette longue fiche porte sur le manuel Ellipses. Elle est découpée en plusieurs parties. Cette fiche comporte la troisième partie. Elle traite des symboles et des moyens d’affirmation de la puissance de l’Eglise.

Les autres fiches:

Troisième partie : Légitimer et contester la puissance de l’Église

Chapitre 9 : Reliques, pouvoirs et société, Xe-XIIIe siècles (Lucile Tran-Duc)

I. Place des reliques et des saints dans la société médiévale et intérêt hagiographique

A) La fabrique de la sainteté

Au Moyen Âge central (XIe – XIIIe siècles), le culte des saints et des reliques est devenu une composante essentielle du christianisme (Brown, 1984 ; Wisniewski, 2018). Passe pour saint celui qui est reconnu comme élu de Dieu, et ayant triomphé du mal, des tentations et de l’enfer. À cette époque, il peut encore s’agir d’un personnage qui, à l’initiative du peuple, d’un évêque ou d’abbé, bénéficie après sa mort d’un texte hagiographique et/ou d’un culte populaire.

Au moment où Guibert de Nogent (1053-1124, théologien et chroniqueur français) doute de la véracité de certaines dévotions et plaide pour une analyse critique des miracles dans (De pignoribus sanctorum, 1121-1125), la mainmise de Rome commence à s’imposer. À partir du pontificat d’Alexandre III (1159-1181), l’accès à la sainteté repose sur une procédure comprenant un examen de la vie et des miracles accomplis par le candidat, ainsi qu’un procès en canonisation dont l’initiative relève progressivement exclusivement de la papauté (1234) (Vauchez, 1988).

Les saints ; martyrs, “confesseurs” (Pères du désert, évêques, moines,…) , réformateurs, rois, occupent une place spéciale dans la Chrétienté. Passant pour avoir préparé, chacun à leur manière, les hommes à la venue de Dieu, ils sont considérés comme admis à la cour céleste, ils sont des “morts très spéciaux” et des “compagnons invisibles” comblant auprès des fidèles le vide laissé par l’absence du Christ (Brown 1984). Ils sont célébrés à travers leurs reliques (reliquiae, qui désigne d’abord les cadavres puis, par extension, pignora sanctorum, les restes saints) dans lesquelles les Chrétiens, une fois dépassée leur répulsion pour les corps morts, un médium entre Ciel et Terre, un accès direct au sacré. C’est pourquoi les établissements ecclésiastiques, désireux de se placer sous leur protection, les recherchent activement. Situées dans des reliquaires accumulés dans des trésors aux côtés d’objets cultuels, de pièces d’orfèvrerie et de manuscrits, elles participent à la grandeur des établissements qui les possèdent et fondent leur identité.

B) Une possession à affirmer et à comptabiliser

Les religieux ont très tôt dressé une comptabilité des reliques en leur possession, qui sont donc approchables par des sources multiples : les authentiques – bandelettes de parchemin indiquant l’identité des saints dont les restes sont conservés, catalogues et listes décrivant les trésors confiés aux sacristains, textes hagiographiques, inscriptions épigraphiques indiquant la présence de pignora sanctorum sur les autels, reliquaires, ou éléments architecturaux à l’intérieur des édifices religieux, etc.

À partir de cette documentation, on peut établir une liste des restes vénérés. Celle ci comprend :

  • Les reliques corporelles, notamment du sang versé par des martyrs à l’occasion de supplices, puis recueillies sur des linges, des objets ou de la terre ; il peut aussi s’agir d’ossements, parfois des corps complets mais aussi des crânes, siège de l’intelligence et de la pensée, ou des bras, instruments des actes et des gestes. Dès le haut Moyen Âge, on observe une forte tendance au morcellement des reliques corporelles en réponse à une forte demande ; à compter du Xe siècle, commence à se développer en Germanie puis dans la partie occidentale de la Chrétienté, la dévotion envers le sang du Christ.
  • Les “reliques historiques” sont généralement des objets liés à la Passion du Christ (Vraie lui, clous, épines de la couronne,…) à la Vierge (vêtements, ceinture, voile,…) mais aussi aux saints et sanctifiés à leur contact.

On relève également des reliques représentatives ou “indirectes”, simples objets qui, au contact des restes déjà évoqués captent leur virtus : terre et poussière prélevées sur le Sépulcre ou à Bethléem, celles-ci rapprochant des Lieux saints et donc du Christ.

C) L’approche historiographique

Après s’être longtemps détournés des reliques, regardées comme autant de manifestations de superstitions, les historiens considèrent véritablement depuis les années 1970 – grâce aux ouvrages pionniers de Patrick Geary et de Martin Heinzelman – les pignora sanctorum comme comme “un nouveau champ historique » (Philippe George, 2018). Les reliques sont aujourd’hui regardées comme des objets investis des valeurs que les hommes leur prêtent et répondant à un besoin de sacré, se situant dans le continuum des moyens employés pour nouer et renforcer des liens sociaux.

II. Quête et mise en valeur de reliques (Xe-XIIIe siècles)

A) Obtenir des reliques

Au début de la période, la réforme de l’Église et l’essor monastique qui l’accompagne stimulent la quête et la circulation des reliques à travers la Chrétienté. Indispensables à la vie des établissements ecclésiastiques, monastères en tête, ces reliques sacralisent l’espace et participent à la construction d’une identité collective, incluant religieux et fidèles au sein d’une “communauté de pratique”. De manière plus pragmatique, elles attirent les dons et confèrent un certain prestige à l’établissement auquel elles appartiennent.

Les Clionautes multi-écran

Vous souhaitez lire la suite ?

Actifs dans le débat public sur l'enseignement de nos disciplines et de nos pratiques pédagogiques, nous cherchons à proposer des services multiples, à commencer par une maintenance professionnelle de nos sites. Votre cotisation est là pour nous permettre de fonctionner et nous vous en remercions.