Minorités et régulations sociales en Méditerranée médiévale

Actes du colloque du 7 au 9 juin 2007 à Fontevraud

Stéphane BOISSELLIER, François CLÉMENT et John TOLAN, éditions presses universitaires de Rennes, 2010, p.350.

QUATRIÈME PARTIE MINORITÉS ET CONTRE-CULTURE

Juliette Sibon, La minorité juive dans l’environnement urbain à Marseille au XIVème siècle (p237-250)

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L’exemple juif marseillais du MA a servi à A Crémieux de modèle idéal, en 1903, pour montrer combien l’intégrat° des Israélites était possible sans être subordonnée à la perte d’identité.

L’analyse récente des sources notariales et judiciaires de Marseille permet d’approfondir ses hypothèses / existence paisible des juifs à Marseille. Minorité forte de 1 000 à 2 000 individus, 10% de la populat° totale de la ville, répartis jusqu’en 1348 en 2 Universités : ville haute et ville basse. Comptaient 1 frange élargie de notables insérés dans la vie économiq et pol du port. 1 dizaine de lignée (Draguignan, Marvan, Lunel, …) se relayent au sommet de la vie pol, éco et intellectuelle de la communauté.

Ex : Bondavin de Draguignan (v. 1285-1361), grand banquier et marchand juif. Il était capable de financer la construct°, l’armement et l’affrètement de navires de commerce. S’était constitué 1 véritable patrimoine immobilier et foncier à Marseille. Son arrière-petit-fils maître Bonjuson Bondavin (v. 1350- v. 1420) était 1 célèbre talmudiste, rabbin et médecin physicien, familier de la reine Marie de Blois, devint grand rabbin de Sardaigne en 1389. Marchand juif parmi les + en vue de la 2de moitié du XIVème siècle.

Notables de la communauté juive très visibles dans les sources latines (ex : Bondavin, Salomon de Bédarrides, Cregut Profach : banquiers entrepreneurs dans le corail, membres influents de l’Assemblée des juifs). Ils entretenaient des contacts quotidiens avec les tabellions (notaires) de la société majoritaire. Recouraient librement et en toute confiance à la justice angevine. Société marseillaise du bas Moyen Age d’1 grande porosité. Certes, juifs étaient considérés comme adhérents d’1 foi inférieure et concurrente et était 1 minorité institutionnalisée (statut collectif légalement défini dans le cadre de l’Universitas judeorum). Mais forte posit° des notables juifs invite à reconsidérer la pertinence du concept de « minorité » / gp juif.

1348 n’est pas 1 année de coupure significative, ≠ Toulon et Haute Provence[1] : communauté de Marseille ne connait pas de massacres consécutifs à la 1ère épidémie de Peste noire. Les notables juifs de Marseille ne subirent qu’exceptionnellement des stigmatisations d’usure et des manifestat° de rejet. Archives latines : q 5 procès de prêteurs juifs pour le XIVème siècle pour usure et 3 preuves tangibles d’antijudaïsme, voire d’antisémitisme médiéval (cf Maurice KRIEGEL, 1979). Dans l’ensemble : ouverture réciproque des élites des 2 sociétés, majoritaire et minoritaire. Des formes de solidarité transcendaient les frontières communautaires.

LES ANGEVINS ET LES JUIFS DE MARSEILLE

L’héritage canonique

Les Angevins s’appuyèrent sur la législat° canoniq pour définir le statut des juifs du comté de Provence (dont ils furent les maîtres de 1246  à 1481). La bulle Sicut Iudaeis, issue du 1er concile de Latran en 1123, fonde le statut des juifs dans l’Occident chrétien des derniers siècles du Moyen Age. Pose l’interdict° des convers° forcées des juifs au christianisme, le respect de leurs sépultures, de leurs biens et de leur personne. Exécut° à mort uniquement après 1 condamnat° judiciaire. Canons 67 à 70 du concile de Latran IV (1215, Innocent III) imposent 1 taux pour le prêt à intérêt de 5 denier par livre et par mois, le port de vêtements distinctifs, l’interdict° de l’exercice des charges publiq, et posent à nouveau le problème des convers° non sincères.

Législat° canoniq ambiguë : garantit les juifs dans leurs biens et les protège des humiliat° et des convers° forcées, mais les désigne aussi dans leur singularité et vise à réduire leurs activités éco. + dualité : peut être invoquée en sens contradictoires. Ex : port de vêtement spécifiq. Innocent III, / zèle des prélats français, tempère le canon 68 en précisant que le signe distinctif ne doit pas porter préjudice aux juifs. A Marseille, disposit° renforcée par Charles Ier d’Anjou (accorde l’interdict° de port d’insignes « vexatoires »). Mais l’obligat° de porter la roto ou rouelle[2] pour les hommes, les orales ou voile pour les femmes mariées sont parmi les 4 restrict° imposées par les Statuts codifiés entre 1252 et 1257, après q Charles d’Anjou eut imposé son autorité sur la ville. La documentation ne permet pas de saisir la rigueur d’applicat° de la mesure, mais les 3 autres prescript° étaient contournées dans les faits.

Défense d’embarquer à + de 4 sur 1 navire, + interdict° des voyages pour Alexandrie. Or, registres notariés recèlent + d’1 dizaine de contrats de commande, passés entre autre par Salomon de Bédarrides et Léon Passapayre, entre 1381 et 1384.

+ Marchands juifs entretenaient des contacts avec Alexandrie par d’autres relais (Rhodes, Damas, Beyrouth, Barcelone).

Interdict° de travailler les dimanches et jours de fêtes témoigne du souci de l’Eglise d’empêcher tout comportement injurieux ou blasphématoire / chrétienté. Ne semble pas avoir perturbé l’activité éco des juifs : prêteurs profitent de la disponibilité de leur clientèle le dimanche pour effecteur leur opérat° de prêt.

Interdict° de témoigner en justice ne s’imposa pas de manière systématiq : sur 13 affaires issues de la Cour du Palais impliquant juifs en tant q témoins, tiers ou procureurs dans des procès opposant 2 parties chrétiennes, illégalité relevée q dans 2 cas (en 1388 et en 1399).

Législat° angevine aussi ambiguë q celle de l’Eglise. 1 statut de 1266, précisé en 1294, interdit aux juifs d’exercer 1 pouvoir public sur 1 chrétien. Mais tout au long du XIVème siècle, les juifs et juives de Marseille accédèrent en nb au statut de courtier, défini comme 1 charge municipale, et à celui de vendeur public.

Mesures très libérales concédées par les Angevins aux juifs de Marseille. « Serfs de la chambre royale » : protect° du prince en échange de la « taille des Juifs ». Montant variable, pouvait être négocié : dépend + de la relat° avec le pouvoir central que de la capacité contributive des juifs.

Bonne relat° des juifs de Marseille avec le comte : ils étaient « citoyens de Marseille ». + Traité de novembre 1262 : Charles d’Anjou impose qu’ils ne payent d’impôts qu’à lui pour les protéger des abus des fonctionnaires locaux. En 1270 et 1276, il taxe tous les juifs de Provence de 6 000 et 15 000 livres tournois, mais il en exempte les juifs de Marseille.

Charles comprend le rôle q pouvait jouer Marseille dans son « royaume médit ». Libéralités envers les juifs / rôle important dans l’activité commerciale du port et dans la circulat° des capitaux.

Les conflits de juridiction entre le comte et l’évêque

Conflit entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se cristallise / quest° de la juridict° des juifs de la ville, évêq de Marseille n’ont de cesse de revendiquer leur prérogatives.

Ordonnance de 1389 : comte Louis II réaffirme q les juifs sont « sous sa seule protect° ». En 1400, l’évêq cherche à conserver son rôle de maintien des juifs dans l’infériorité en reprenant les anciennes disposit° épiscopales (interdict° de construire de nouvelles synagogues sans son accord, confirmat° du cimetière des juifs à l’extérieur des remparts sur le Mont judaïque).

Ms les Juifs de Marseille retirèrent des avantages pratiq de ces conflits de juridict° en intervenant dans le jeu politiq de la cité par le truchement de puissantes relat°.

SOLIDARITES INTERCOMMUNAUTAIRES

Affaires d’argent et affaires d’amitié

Les Juifs remplissent les 3 critères déterminants de la citoyenneté marseillaise : résidence, vassalité / comte et participat° aux charges communes. Mais exclus de certains réseaux de sociabilité urbaine : mettent en œuvre des techniq de contact. La + visible ds les sources = prêt à intérêt : crée du lien social.

Les relat° de crédit reposaient sur la confiance accordée au créancier juif.

Les relat° tissées par les notables juifs de Marseille en amont du crédit étaient très solides. Elles transcendaient les clivages dans le patriciat urbain entre fact° autour des 2 grandes familles rivales des Vivaud et des Jérusalem. . Contrastent avec les associat° versatiles dans les élites juives marseillaises : contrats de société qui couraient entre 1 an et quelques mois.

L’ensemble de la documentat° marseillaise permet de saisir combien les alliances dans les élites juives étaient fragiles, facilement rompues et réversibles. Les inimitiés étaient particulièrement virulentes dans le milieu des corailleurs.

On n’observe rien de tel entre les notables juifs et les élites chrétiennes marseillais. Au contraire, investissement affectif lourd.

L’implication des juifs dans la vie de la cité

Les juifs de Marseille furent des citoyens actifs. Ils participèrent au fonctionnement administratif de la cité (par exemple collecte des impôts) et offrirent leurs compétences de médecins et de courtiers.

Surtout, ils partagèrent les choix politiq q fit Marseille, et s’impliquèrent dans la défense de la cité. Ils contribuèrent aux dépenses consécutives aux sièges d’Auriol et de Roquevaire. En 1384, Léon Passapayre participa au ravitaillement en blé de la ville, souci constant des autorités municipales dans le contexte des guerres de l’Union d’Aix et de rivalité sur mer entre Angevins et Aragonais.

En relevant dans les Archives municipales tous les règlements pris en faveur des juifs de Marseille, A Crémieux a conclu à la « sollicitude bienveillante et équitable du Conseil et des magistrats à l’égard des juifs marseillais ». On peut y percevoir les indices de l’intervent° en sous-main des notables juifs et de leur capacité à peser dans les rapports de force dans la cité.

Mimétisme et synthétisme

Analyse des pratiq onomastiq  : sur le modèle du patriciat urbain chrétien, les familles juives les + en vue adoptèrent le lignage et usèrent d’1 patrimoine de noms personnels d’assimilat° onomastiq. Les juifs de Marseille du bas MA perpétuèrent l’archaïsme comme signe de différence avec la société majoritaire, par l’emploi de noms bibliq, tels Abraham, Moïse, … et de noms provençaux tombés en désuétude chez les chrétiens, comme Astruc, Cregut, …

Le mimétisme passa donc par l’adopt° de certains usages élitistes de la noblesse urbaine.

Absence de syst patronymiq. Noms personnels puisés dans 1 réservoir limité ce qui renforce leur rôle de marqueur social. Tandis q l’usage des noms « juifs » constituait le label des lignées les + en vue de la communauté juive de Marseille dont le prestige reposait sur le savoir, le capital et la fortune foncière, celui des noms issus du parler local et emprunté au répertoire chrétien était + fort dans les familles – prestigieuses : le recours aux noms hébraïq ne participe pas d’1 stratégie de défense / menace de l’assimilat°, mais procède de la culture d’1 particularisme de type aristocratiq.

La mise en place de stratégies patrimoniales d’accumulat° de biens fonciers et immobiliers releva aussi d’1 comportement élitiste imité de la noblesse urbaine. Cf Bondavin de Draguignan et sa descendance.

L’accumulat° patrimoniale offrait des avantages éco mais elle définissait bien + q l’assise matérielle. Les bona incluaient les biens-fonds, les droits, les héritages et les biens meubles, et définissaient aussi la posit° sociale de la fama. Ils étaient connus et divulgués oralement, les archives judiciaires parvenues jusqu’à nous s’en font l’écho.

Ces exemples militent en faveur de l’ouverture réciproq entre juifs et chrétiens à Marseille au XIVème siècle, parfois poussée jusqu’au synthétisme, cf l’existence d’1 frange de néophytes dans la ville tout au long du bas Moyen Âge. Certes, les juifs constituaient 1 minorité institutionnalisée et consciente d’elle-même. Mais les intellectuels juifs de Marseille reconnaissaient 1 morale commune aux juifs et aux chrétiens : les néophytes marseillais ne subissaient aucune rancœur de la part de leurs anciens coreligionnaires.

Le synthétisme fut tel que les rabbins et le pape eurent la crainte réciproq du syncrétisme. En 1290, le pape Nicolas IV condamne les chrétiens qui allument des luminaires dans la synagogue de Marseille et qui y observent des vigiles le samedi, pour récupérer la santé ou la fécondité, pour assurer le retour des naufragés … nul doute que le judaïsme séduisit.

[1] Il

y eut 40 victimes à Toulon dans la nuit du 13 avril 1348, des assauts à la fin du mois dans les villages de Riez, Moustiez, Mézel, Estoublon et Digne, puis mi-mai à Manosque et à Forcalquier. A la Baume, près de Sisteron, 1 seul homme échappa au massacre.

[2] Statuts V, 14 : à savoir 1 pièce de tissu ronde et bicolore portée ostensiblement sur la poitrine.