Publié en 2014 puis réédité dans la collection Tempus des éditions Perrin, La France libre fut africaine d’Éric Jennings propose une relecture originale de l’histoire de la France libre en déplaçant le regard traditionnellement porté sur ce mouvement. Le titre, qui reprend une formule de Jacques Soustelle, ancien compagnon de la France libre, résume la thèse centrale de l’ouvrage : entre 1940 et 1943, l’Afrique constitue le principal socle territorial, militaire et matériel de la France libre. Affirmer que « la France libre fut africaine » ne signifie pas que le mouvement relève exclusivement du fait colonial, mais que les territoires de l’empire situés en Afrique jouèrent un rôle fondateur, longtemps sous-estimé dans les récits dominants (Cliothèque).

Introduction générale

« Avec quelle rage l’antigaullisme de gauche et l’antigaullisme de droite, les communistes et les Vichystes s’acharnent à propager la légende de la « résistance de Londres » ! […] Aux uns comme aux autres, j’oppose la vérité : la France libre fut africaine ! »

Propos soutenus après la seconde guerre mondiale par Jacques Soustelle, ethnologue et commissaire nationale à l’information de la France libre.

Le livre s’ouvre avec cette citation qui énonce ici l’objectif principal d’Eric Jennings à savoir de rétablir une vérité occultée celle qui rappelle que les principaux fondements de la France libre qui lui ont permis d’obtenir une crédibilité internationale face à Vichy ne se situent pas à Londres mais dès l’automne 1940 à 1943 en AEF et au Cameroun. Cette vérité occultée par l’histoire constitue l’un des silences symptomatiques d’une forclusion telle que Michel-Rolph Trouillot l’avait définie dans Faire taire le passé. Pouvoir et production historique. Dans les années 1990, M-R Trouillot a examiné l’influence du pouvoir politique sur la production historique et les récits qui en émergent, en mettant en lumière les silences et les omissions dans l’historiographie, notamment concernant la Révolution haïtienne. C’est d’une certaine manière le même exercice auquel se livre Eric Jennings pour les Forces Françaises Libres dans cet ouvrage puisqu’il critique la manière dont certains événements sont glorifiés voire mystifiés tandis que d’autres, sont souvent ignorés ou minimisés comme ce « trou mémoriel » qui consacre l’absence de l’apport de l’AEF et du Cameroun à la France libre et qui persiste y compris après la réhabilitation du rôle des colonies. En effet, cette dernière s’est faite au profit de l’AOF et du Maghreb (après l’opération Torch fin 1942 et 1943) et non au profit du rôle bien plus déterminant des FFL en AEF depuis 1940 !!!
De nombreux historiens ont pu démontrer que l’élan patriotique des FFL n’était pas le résultat de Blancs européens mais plutôt une nécessité constituée de Noirs africains issus des colonies les plus reculées et les plus pauvres de l’empire, enfin que les maquis métropolitains ne prennent leur envolée qu’en 1943. J-F Muracciole (historien) rappelle ainsi que la France libre peine à des recrutements hors territoires coloniaux entre l’échec de Dakar le 25 septembre 1940 et la fin 1942 et qu’il fallait donc « repenser la France à partir de ses colonies ». De 1940 à 1944, 17013 Africains sont recrutés pour la France libre en AEF et au Cameroun auxquels il faut rajouter les forces cantonnées sur ces mêmes territoires au moment du ralliement qui sont estimées entre 7000 et 16500 soit environ plus de 27 000 hommes. En 1943, sur un total de 70 000 âmes 39 000 sont des citoyens français et plus de 30 000 des coloniaux.
Au-delà de ces chiffres qui témoignent d’une certaine réalité, les troupes coloniales ont joué un rôle important dans les combats en 1941 en Libye où Leclerc s’en est servi de base contre les troupes italiennes ou plus tard menées par Rommel. De même, les territoires de l’AEF ont donné une légitimité au gouvernement de de Gaulle (passant du CED au CNF) avec Brazzaville comme capitale française du gouvernement en exil et une administration à la France Libre sur une partie du territoire impérial rallié à la résistance. Cela ne signifie pas pour autant que ce ralliement ait été libre, il s’est souvent fait par un recrutement contraint et par un travail forcé ce qui faisait craindre à René Cassan que la France libre par ces pratiques ne soit accusée d’esclavagisme ! C’est également grâce à l’exploitation de l’or et du caoutchouc de l’AEF et du Cameroun qu’une indépendance financière des FFL et une réorientation économique vers le Royaume-Uni ont pu être possibles même si l’administration et les entreprises n’ont pas pu surmonter leurs différends sur les secteurs aurifères et sylvestres.
Enfin de nombreux essais sur la Françafrique ignorent l’impact des FFL en Afrique dans l’après-guerre. Les souvenirs du Brazzaville gaulliste sont déployés de manière multiple et contradictoire et ne font pas la lumière sur la place de l’AEF et du Cameroun ni des colonies dans leur ensemble. On évoque certes les victoires de Koufra-Fezzan en 1941 et surtout celle de Bir-Hakeim en 1942 mais gravées comme les images d’Epinal de l’ascension fulgurante d’un Philippe Leclerc mais pas celle de l’Afrique et des Africains qui sont invisibilisés alors même qu’ils sont omniprésents dans les archives et les faits !
Ainsi les tirailleurs anonymes figurent parfois et accompagnent en arrière-plan le nom des Européens tombés, Eric Jennings souhaite par son travail qui emprunte des sources variées (archives ANOM, de Brazzaville, de Yaoundé, d’Aix, CHETOM, reportage et témoignage des reporters photo, témoignages de combattants, romans etc…) retrouver leurs traces, leurs conditions, leurs rôles, leurs actions, leurs paroles et leurs sorts pour leur rendre justice. Il réalise un travail de réhabilitation qui redonne voix au chapitre à des oubliés souvent issus du bas de l’échelle ; en cela il participe à un nouveau regard porté par l’histoire sur l’Afrique en ne négligeant pas les dimensions sociales et culturelles.

Les Clionautes multi-écran

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