Préface
• Nouveaux regards sur l’Afrique coloniale française 1830-1962 est l’intitulé d’une question au programme des concours de l’histoire contemporaine proposée en 2020-2021 aux khâgneux.
• Les spécialistes y éclairent les relations entre la France et l’Afrique par thème ou par espace sur un temps long ou des périodes brèves.
• Ils ouvrent des perspectives sur le fait colonial dans des champs politique, économique, social, culturel et idéologique.
• La construction de l’empire colonial, la manière dont il a été pensé et ses tentatives de réformes sont abordés autant que sa contestation et sa déconstruction par l’aboutissement des indépendances.
• L’étude culturelle de ces sociétés coloniales, circulation des hommes, des savoirs, des métissages est indispensable pour appréhender les dynamiques complexes de la période.
• Une place centrale est faite aux violences et à l’exploitation propre à la situation coloniale.
Partie 1. Penser construire, réformer l’empire colonial français en Afrique.
Contribution n°1. La colonisation au village
Article rédigé par Colette Zytnicki, spécialiste de l’Algérie coloniale. Professeure Emérite de l’université Toulouse Jean Jaurès.
Les réseaux de villages aux maisons blanches et avec une église au centre est l’une des caractéristiques de l’Algérie coloniale. L’intérêt pour ces villages est marqué par la multiplication des monographies, véritable hymne à la gloire de la colonisation et de ce fait a constitué un angle mort pour la recherche pendant longtemps car suspicieux ! Mais cet intérêt a été remis à l’ordre du jour pour comprendre au plus près du terrain ce que fut « la situation coloniale ». Il s’agit pour Colette Zytnicki de saisir le problème fondamental de la dépossession foncière algérienne et l’accaparement par différents types de colons. Il s’agit également de saisir l’encadrement administratif des indigènes et de s’interroger sur les relations entre colons et colonisés. Les sources abondent grâce au fond des archives de l’ANOM qui étaient plus nombreuses lors des créations de villages.
Au sein de l’administration coloniale, trois termes ont cours et désignent ces créations. Le village qui se définit d’abord par ce qu’il n’est pas : une ville ! L’administration fait appel à une main d’œuvre pour peupler ce qu’elle nomme tout d’abord des centres de population ; il se distingue du village car il n’y a pas d’histoire partagée mais est le fruit d’une décision politique et s’insère dans un plan global de colonisation c’est-à-dire d’une conquête territoriale avec l’installation d’un système politique, social et culturel imposé aux autochtones. C’est enfin au sein de ces centres de population que s’inscrit la colonisation, l’appropriation des terres indigènes et leur mise en valeur agricole par des colons venus d’Europe, on peut donc les considérer comme des centres de colonisation.
L’objectif est de recréer des « morceaux de la France » au-delà de la Méditerranée avec des villages et une urbanisation qui bouleversent la région d’Alger et qui constituent les deux versants (villages et urbanisation) d’une vision assimilationniste. C’est le comte Guyot qui est chargé de mettre en place le plan de colonisation de la région d’Alger à la fin des années 1830, début des années 1840 où les centres de colonisation doivent devenir pérennes en devenant de vrais villages français.
PB. Que peut bien vouloir dire alors un village en situation coloniale ? Comment les habitants autochtones s’inscrivent-ils dans ce cadre ? L’étude se base sur l’un des premiers villages celui de Draria dans le Sahel algérien (« grande couronne ou banlieue d’Alger »).
Créer des villages dans les années 1840.
Le plan de colonisation dans le Sahel d’Alger
Dès le début de la colonisation germe l’idée de peupler l’Algérie avec des habitants venus d’Europe (Colonie de peuplement). Les positions sont toutefois variées entre les « fureurs » colonisatrices de Bertrand Clauzel (gl en chef des troupes d’Algérie qui tente le premier de lancer un mouvement de colonisation sur la ferme-modèle, inspirée par le modèle américain de l’ancienne Louisiane française) et les réticences de Pierre Berthézène (gl qui remplace Clauzel, figure plus conciliante et mesurée, surnommé « le marabout » par les Arabes).
Des essais de villages sont tentés à Kouba (23 familles) puis à Delhy-Ibrahim (50 familles) où les colons doivent construire leur maison eux-mêmes mais d’après un plan d’alignement établi par l’administration avec un arrêté pris en 1836 qui fixe les conditions de la création du village. Les projets de villages n’excluent alors aucune population en théorie (on pense notamment aux Protestants et aux Musulmans), dans la pratique les seconds en sont écartés. Pour diverses raisons ses tentatives sont des échecs.
L’administration ajuste le tir avec l’arrêté d’avril 1841. Les services de concessions rurales sont alors attachés aux services de l’intérieur ce qui permet à Guyot de présenter son plan de colonisation en mars 1842 : ceinturer Alger d’une série de villages destinés à assurer la protection en fixant un peuplement européen armé (chaque village est organisé en milice) et de cultiver cette région dévastée par la guerre en attirant paysans et artisans modestes. Draria fait partie de ce plan !
Le territoire
Draria se situe à environ 10 km d’Alger à la limite de l’hinterland de la ville, constitué par les Fahs et le Sahel d’Alger. La région est contrôlée par l’armée et de riches propriétaires venus de Métropole y ont acheté des domaines aux familles algéroises ou locales et forment une commune appelée Kaddous. Le village sous sa forme occidentale n’est pas inconnu en Algérie ; les bourgs perchés de Kabylie sont souvent comparés aux villages français. Il y a aussi plusieurs autres formes d’habitat : tentes de nomades ou semi-nomades, gourbis qui forment des hameaux …
Selon Nacereddine Saïdouni, trois fragments de tribus (les Draria, les Beni-Arbia et les Ouled-Sylah) ont vu leurs terres confisquées pour créer la concession de Draria. Terres constituées de gourbis dans des dechta où étaient pratiqués la culture des céréales, des potagers et de l’élevage.
Choisir les colons
L’administration fait d’abord appel à des candidats français ou européens par le biais des préfectures. Les demandes doivent être adressées au ministère de la guerre par les préfets des départements et doivent être garanties par un certificat de bonne vie et mœurs du maire. La direction du ministère de l’intérieur à Alger sélectionne les candidats pour reproduire les villages français avec la représentation de toutes les catégories d’une société rurale française (inégale et clivée !).
Dans les 55 familles sélectionnées en 1842, il y a 22 cultivateurs puis des artisans en second lieu ainsi que des anciens soldats d’empire, et quelques notables. La majorité sont des Français mais on retrouve aussi des Suisses et des Allemands.
Un village colonial par son plan
Les lots urbains distribués sont de 3 à 4 ares, sont prévus également des lots pour une école, une maison commune, une chapelle, un lavoir, un abreuvoir, et une fontaine. Le village est entourée d’une enceinte fortifiée. L’église est inaugurée par Monseigneur de Prelly (Chalons-en-Champagne), l’école est au départ réservée aux Français et aux Européens. Les indigènes sont maintenus à la marge topographiquement et politiquement, ils sont cantonnés en lisières des villages dans une marginalité. Le plan Guyot (directeur de l’intérieur de la colonisation sous le gl Bugeaud jusqu’en 1847) met en place 22 villages de colons européens dans le Sahel algérien.
Comment le village de colonisation devient-il un village ?
Une communauté tissée de liens familiaux et de voisinage
Les colons construisent eux-mêmes leur maison, pour partager un monde et former une communauté cela prend plusieurs années, les Espagnols sont progressivement intégrés à cette communauté grâce notamment aux couples mixtes. L’école et les lieux communs jouent un rôle essentiel dans cette intégration.
Draria offre une spécificité démographique par rapport aux 22 villages de la ceinture. En effet, elle connaît une augmentation de la population européenne jusqu’à la veille de la première GM, puis une stagnation qui perdure jusqu’en 1962 alors que les autres villages voient une baisse des populations européennes.
La vie municipale, une expérience partagée parmi les Européens
Calixte Pélissier qui y avait acheté un domaine est le premier maire de Draria. Il fait des réformes administratives successives qui vont permettre aux colons et à leurs descendants de prendre le pouvoir pendant un temps dans le village.
La réforme de 1847 calque le modèle des communes sur la Métropole : maire nommé par le roi ou gouverneur gl, les conseillers par le gouverneur. Les indigènes peuvent constitués jusqu’à ¼ du conseil. En 1848, le système est réformé, pdt 2 ans, les conseillers sont désormais élus et les étrangers représentés. En 1854, on revient au système de 1847. Durant cette période, le pouvoir local passe des mains des gros propriétaires à celui des colons. En 1870, Draria devient une commune de plein exercice comme en métropole, une petite place (minime, elle prévoit 2 conseillers indigènes pour une population de 100 à 10 000 habitants pour restreindre le poids politique des Musulmans !) est concédée aux indigènes dans les années 1880 mais plus du tout aux étrangers. Les conditions d’éligibilité des Musulmans sont de surcroit très restrictives (plusieurs conditions requises souvent inatteignables). À la fin du siècle, les notables reviennent au pouvoir et se taillent de beaux domaines (construction d’un château !).
La formation d’un esprit de clocher parmi les colons
Il se forge autour de liens familiaux soudés par le temps et une culture commune. Ex. les habitants se plaignent du délaissement de l’administration (entretien des routes), les cérémonies religieuses ; Draria est commune autonome jusqu’en déc. 1856 puis rattachée à Delhy-Ibrahim, redevient autonome en 1870, pétition en 1865 pour redevenir autonome ; ce combat à souder le groupe des colons ! Cet esprit de clocher colonial pose la question de la place de l’indigène dans ce système où il est poussé à la marge !
Un village colonial
Même si le village peut ressembler à un village de France, son inscription dans la colonisation s’impose visuellement, dans les consciences et dans les structures politiques.
Déclin du poids démographique des colons, croissance de la population autochtone
En 1850, le village se décompose en plusieurs unités : village lui-même qui perd progressivement ses fortifications, les parcelles rassemblées dans la zone de concessions, le hameau des Kaddous regroupant les fermes des propriétaires terriens européens et musulmans (Saïd Kebayli).
En 1950 la commune a changé d’aspect, le village est désormais peuplé de familles algériennes qui cohabitent avec les descendants des colons et d’autres habitants. Un autre lieu prend de l’importance le hameau Oued Roumane, peuplé au XXe siècle de Français musulmans issus de la région ou immigrés de Kabylie (ouvriers agricoles ou travailleurs à Alger). Le village et la commune sont de moins en moins européens. Si dans les années 1840 les populations s’équivalaient un fort accroissement naturel chez les Musulmans et une immigration interne dynamique opèrent une bascule qui font des Européens une minorité (80% contre 20%).
Un village, un monde commun entre tous ses habitants
Du fait de ce basculement démographique le village devient un lieu partagé et non plus le centre exclusif des populations venues d’Europe. L’école s’ouvre ainsi progressivement d’abord aux garçons puis aux filles. Des écoles ouvrent, certains établissements deviennent mélangés (Européens et Musulmans), d’autres dotés d’une école coranique.
Usage des deux langues progressent chez chacune des communautés + acculturation des Algériens par les vêtements (surtout hommes), la radio, l’usage du vélo puis la mobylette et le cinéma. + de plus en plus de mentions des Algériens dans les états civils (naissances, décès, admission au certificat d’études etc. …) à partir des années 1930, avant ils apparaissaient uniquement dans la rubrique des faits divers pour des actes de délinquances. À côté des élites traditionnelles émergent des notabilités nouvelles issues des bancs de l’école comme l’armée dans des grades subalternes.
La persistance des clivages coloniaux : vers l’affrontement
Malgré la pression croissante des élites algériennes, les Français musulmans demeurent cantonnés au statut d’indigène jusqu’en 1946 (abolition). Le droit de vote y est accordé dans des collèges électoraux spécifiques. Refus des Français d’Algérie d’élargir les droits politiques des Français musulmans ; l’augmentation du nombre des conseillers municipaux passent à 4 dans les communes de moins de 1000 habitants avec 1 conseiller supplémentaire pour chaque millier de plus ! On attendait par ailleurs de ces élus une attitude de collaboration avec le pouvoir colonial !
Le nationalisme commence à se faire sentir dans les années 1930, ainsi le docteur Bendjelloul et d’autres élus favorables à l’extension des droits des Algériens présentent des revendications : une représentation nationale, l’accès au service militaire, une assistance publique, des crédits agricoles pour les fellahs et plus d’expropriations. Ces demandent modestes par rapport à celles défendues par l’ENA (étoile nord-africaine) se heurtent à une fin de non-recevoir ! Mouvement de démissions des élus qui fait tache d’huile dans l’Algérois (ex Elais Bensemane). Le préfet fait des pressions sur les élus de Draria, partagés entre leur loyalisme et leur patriotisme qui sont mis à épreuve. 20 ans plus tard au cœur de la guerre d’Algérie, Draria se retrouve dans la tourmente, une guerre souterraine s’y mène à l’instar du reste du pays. Mais la surveillance et la répression par l’armée n’empêchent absolument pas les habitants musulmans de soutenir le FLN. Selon les rapports de l’administration, la région 1 de la zone 2 de la Wilaya 4 où se trouve Draria, le Sahel algérien n’est pas une zone de combat mais un territoire où peuvent se mener des actions pour collecter des fonds, diffuser la propagande et recruter des combattants.
Quelles conclusions tirées de cette étude centrée sur Draria ?
Spoliées par une partie de leurs terres, les populations du Sahel algérois ont été écartées du village créé par l’administration française et ont été maintenues pendant longtemps territorialement et politiquement à ses marges, seuls quelques notables triés sur le volet peuvent participer à la vie municipale sous de strictes conditions. Mais au fil du temps les limites s’estompent à cause de leur installation dans le bourg ou sur des propriétés de colons dispersés dans l’espace communal. Au XXE siècle, les enfants partagent les bancs de l’école mais un autre espace de relégation est apparu avec la croissance du hameau Oued Roumane qui devient pendant la guerre d’indépendance le cœur de la résistance à l’ordre colonial.
Une fois ce constat établi 3 questions émergent :
- La question liée aux sources consultées, ANOM, qui portent essentiellement sur les habitants européens mais qui permettent d’entrevoir la situation et les positions des autochtones dans l’attente de consulter d’autres archives conservées en Algérie.
- La seconde sur l’esprit de clocher colonial des Européens. Qu’en est-il des populations indigènes et celles venues de Kabylie, sont-ils des habitants qui participent et ont été intégrés à la commune de Draria ? L’administration et l’organisation étant pensé sur leur domination et leur désintégration, sont-elles à l’origine du mouvement contradictoire de résistance à cet ordre colonial ?
- La question de l’exemplarité du village de Draria qui possède deux spécificités : une commune proche d’Alger (quasi banlieue à la fin de 1950) et une commune où le plein exercice des Européens s’est maintenu et a continué à dominer sur le plan politique jusqu’en 1962 alors qu’ils étaient devenus largement minoritaires.
Contribution n°2 Les Français en Afrique centrale (des années 1830 aux années 1920). Occupations territoriales, exploitations économiques et contestations de l’ordre colonial
Article rédigé par Lancelot Arzel, professeur agrégé en histoire contemporaine et chercheur associé au centre d’histoire de Sciences Po.
L. Arzel constate que les études sur les liens entre la France et l’Afrique se sont plus souvent focalisées sur l’Afrique du Nord, en particulier l’Algérie, colonie de peuplement et l’Afrique de l’Ouest, une des premières régions où les Français ont installé des comptoirs commerciaux dès le XVIIè siècle. Depuis les rives gabonaises jusqu’au Sahara tchadien, l’Afrique centrale aussi appelée équatoriale, a fait l’objet de moins d’attention des historiographies sur le fait colonial que celles sur les sociétés africaines. Elle est pourtant l’une des régions du continent sur laquelle la présence française a eu un impact durable aussi bien lors de la période coloniale qu’après les indépendances. Plutôt que d’envisager le XXe siècle mieux renseigner, L. Arzel propose de revenir sur la présence des Français en Afrique centrale entre occupation territoriale, exploitation économique et ordre colonial au cours d’un long XIXè siècle allant de 1830 à 1920.
Une occupation progressive mais inégale de l’Afrique centrale (années 1830-1890)
Les relations de l’Europe avec l’Afrique centrale remontent au XVIIe avec la mise en place de comptoirs dispersés le long des côtes de l’Atlantique (dominés d’abord par les Portugais puis limités par les Français jusqu’en 1830 à un investissement sur l’estuaire du Gabon).
Impérialisme informel sur les côtes gabonaises (années 1830-1870)
La présence française se caractérise au départ par des contacts avec des courtiers locaux mpongwes autour des littoraux gabonais où se trouvent militaires et commerçants. Le but est de sécuriser le commerce français avec l’envoi en 1839 d’Edouard Bouët (lieutenant de vaisseau) pour négocier des traités avec les chefs locaux ou roi de l’estuaire. Les logiques sont complexes, ces rois veulent bien commercer avec les Européens mais redoutent l’interdiction de l’esclavage. Edouard Bouët négocie un premier traité « d’amitié » avec le Roi Denis (l’oga) le 9 février pour installer des Français sur la rive droite.
Il signe un second traité plus déterminant en 1842 avec un autre roi Anguilé Ré-Dowé dit Louis qui lui cède sa souveraineté (établissement d’un protectorat par les Français) et qui a pour conséquence une première territorialisation progressive avec des relations commerciales plus poussées vers l’intérieur des terres. Mais cet impérialisme reste encore informel et se fait à partir de la fondation de comptoirs militaires établis dans les années 1840-1850 (fort d’Aumale en 1843 ; Libreville en 1849) ou de traité de protectorat (cap Lopez en 1862 ; Fernan-Vaz en 1868).
Premières appropriation du Congo : acteurs français, européens et africains (1870-1885)
L’idée coloniale ressurgit après la défaite de 1870 contre les Prussiens. Les enjeux géographiques, économiques et politiques sont incarnés par Pierre Savorgnan de Brazza devenu officier de marine en 1874 à qui l’on confie plusieurs missions au nom des autorités françaises, mais sa vision de la colonisation est pacifique et non militaire :
- 1875-1878 : il découvre les sources de l’Ogooué et de l’Alima
- 1879-82 : il accède au fleuve Congo par l’Alima jusqu’à Pool Malebo, création de Franceville en 1880. Il signe un traité stratégique autour du Pool Malebo le 10 septembre 1880, le traité de Makoko signé avec le roi Mbé, Illoy 1er.
- 1883-1885 : il signe des traités avec les états vassaux ce qui va piéger Illoy 1er. Fondation de Brazzaville et depuis le Pool, les Français peuvent s’étendre vers le nord Congo et rallier la région du Tchad et la vallée du Nil.
Les rivalités de plus en plus en forte entre Français, Belges, Britanniques et Portugais vont provoquer la réunion d’une grande conférence (Berlin) censée établir des règles d’appropriation des territoires africains et apaiser les tensions intercoloniales.
Une mise en place difficile de l’ordre colonial (1885-1914)
Il y a deux grandes ambitions territoriales, la première réunir les possessions du Congo avec celles de l’Afrique du Nord et du Soudan français ; la deuxième s’emparer des territoires autour de la vallée du Nil en compétition avec les Britanniques.
Les Français multiplient alors les explorations et conquêtes militaires en négociant l’installation française par des traités de protectorat. Ex. Mission Paul Crampel 1888-1889 aux confins du Gabon dans la région des Pahouin où il négocie durant 220 jours 14 traités avec 44 chefs différents ce qui permet d’étendre sur 2000 km d’itinéraire des explorations avec des objectifs scientifiques pour la collection du Musée d’histoire naturelle.
Cette période participe de la « course aux colonies » pour s’approprier au plus vite des territoires stratégiques. Atteindre le lac Tchad fait partie des prérogatives de la deuxième mission Crampel (1890-91), puis Fourneau (1890), Clozel (1894) et Gentil (1895-97) qui atteint la région en passant par le Chari. D’autres missions partent du Soudan français (mission Voulet-Chanoine arrêtée au Niger + mission Joalland-Meynier) ; du Congo fr (Gentil) ; d’Algérie (Foureau-Lamy). Les 3 missions parviennent à se rejoindre autour du Lac Tchad pour détruire l’empire du chef esclavagiste Rabah en 1900.
Le but est de devancer les autres puissances :
- Au Sud, la conquête est arrêtée en 1885 pour revendiquer la rive gauche du Congo, la Fr obtient le Kwilu Niari mais est en rivalité avec les Belges en 1894 sur le territoire des Zande vers l’Oubangui.
- Mission Marchand en 1898 qui atteint la localité de Fachoda puis doit faire face à 20000 Anglo-Egyptiens près à en découdre du gl Horatio Kitchener, crise diplomatique qui dure 7 mois de juillet à décembre où les Français se retirent.
- 1911 la crise du Maroc qui oppose la France à l’Allemagne, elle se règle par une amputation du Cameroun cédé aux Allemands en AEF.
Toutes ces conquêtes le long des fleuves forment des corridors en forme de bec de canard. À partir de 1886, une structuration politique et administrative s’organise à partir du Gabon et du Congo. Brazza devient le commissaire gl du Congo Fr à la tête des affaires coloniales de 1886 à 1897. On évoque la « légende Brazza » qui fait référence à un conquérant humaniste, légende diffusée par des récits et peintures comme le portrait d’Henry J. Thaddeus aux traits très orientalistes (drapé d’un burnous). La vieille possession du Gabon est réunie au Congo récent et forme le « Congo français », s’y adjoint par la suite l’Oubangui-Chari, en 1900 une nouvelle zone est distinguée « le territoire militaire des pays et protectorats du Tchad ». En 1903 Libreville (Gabon) perd son statut de capitale au profit de Brazzaville (gd palais construit). 1910, création d’un gouvernement gl de l’AEF pour gérer ces 4 colonies de 2.5 millions de km².
L’AEF et l’AOF forment un bloc constitué entre 1880 et 1920. L’AEF se caractérise alors comme une colonie sans argent ni hommes et où il n’y a pas de réel contrôle sur les populations locales (1885 = 36 agents / 1897 une centaine). En 1888, la gestion financière de Brazza est désastreuse et critiquée, il est finalement sèchement rappelé en 1897 par le ministre des colonies (André Lebon). Il se retire chez des proches à Alger. La mise en place de l’ordre colonial se fait alors par un renforcement sur l’autorité locale des chefs : sur les Sultans Zandes, ceux de l’Oubangui, les Rafai, les Semo … D’autres chefs sont démis exemple des descendants de Makoko. En 1900, il y a 800 Européens en AEF, la « mission civilisatrice » ressemble à une peau de chagrin avec 20 médecins en 1920 compensée en partie par le rôle des missions évangéliques avec les Pères du Saint-Esprit (catholique), mais ce sont surtout des établissements protestants qui vont s’imposer. Il y a aussi une forte présence de l’Islam qui induit des réactions différentes notamment les confréries Sanussiyya au Tchad qui finiront par faire preuve de résistance à l’ordre colonial.
Exploiter les hommes et les ressources en Afrique centrale, le régime concessionnaire (années 1900-1920)
À côté de l’Etat et de l’Eglise, une dernière institution est essentielle à la mise en place de l’ordre colonial en Afrique centrale, l’entreprise. La volonté de « mettre en valeur » les 4 colonies (Gabon, Congo Oubangui, Tchad) et en exploiter les ressources naturelles a de graves conséquences sur les populations et les milieux naturels avec une mise en place de l’économie de pillage et le recours aux travaux forcés.
La mise en valeur des quatre colonies
Concernant les transports, les voies de communications terrestres sont à créer, on utilise surtout les fleuves avec 103 bateaux vapeurs dont 34 appartiennent à des compagnies concessionnaires. Les voies terrestres posent le problème des portages que l’on souhaite éviter par la construction de routes goudronnées. En 1918, elles ne représentent que 340 km, le projet de chemin de fer rencontre un échec à cause de la concurrence du chemin de fer belge déjà en place et très utilisé. Le projet Congo-Océan est relancé en 1914.
Sous Brazza, refus d’une exploitation à grande échelle des ressources mais pratique des cultures vivrières pour les populations locales et européennes (manioc, arachides, maïs, banane plantain) et quelques cultures commerciales comme le café et le coton. Les 4 colonies attirent alors très peu d’investissements.
Le régime concessionnaire : une économie de pillage (1899-1929)
Depuis les travaux de Catherine Coquery-Vidrovitch le régime concessionnaire en Afrique centrale est bien connu. Les autorités ont confié la « mise en valeur » des territoires aux compagnies par l’octroi des concessions pour l’exploitation des ressources. Ce système est déjà pensé sous Brazza pour attirer les investisseurs avec la concession en 1894 à la maison Daumas-Beraud de 11 millions ha à l’est du Gabon dans le Haut Ogooué pour 30 ans.
Ce modèle est rejeté en AOF, l’AEF le réactive car elle est à proximité de la colonie voisine Belge qui le pratique avec succès notamment à travers sa campagne « terres vacantes et sans maître » supposant que ces terres sont la propriété de l’Etat en faisant fi des souverainetés africaines et en spoliant les populations de leurs ressources. Les premières concessions apparaissent en 1898. Les décrets de 1899 précisent que les activités et les droits sont accordés sur le monopole du commerce sur une durée de 30 ans à l’exception des ressources minérales. En retour les entreprises concessionnaires doivent verser une redevance fixe et 15% des bénéfices aux autorités.
Deux domaines sont surtout concernés : la collecte des boules de caoutchouc pour la pneumatique (1700 tonnes en 1905) et l’exploitation des produits de la chasse avec les pointes d’ivoire (200 tonnes en 1905/ 105 en 1913). 40 sociétés sont créées au XIXe siècle sur une surface de 70% du territoire de l’AEF. Quelques exemples de sociétés : la plus grande compagnie du Sultanat du Haut-Oubangui possède 140 000 km² pour 9 millions de francs ; la société de la Sangha équatoriale ; la compagnie franco-congolaise de la Sangha et la société de l’Ibenga. Des sociétés ont connu des difficultés financières et pour certaines des faillites (1914 = 21 compagnies).
Ce régime concessionnaire repose sur une véritable économie de pillage des ressources naturelles à cause de l’absence de contrôle et des collusions de l’Etat et des compagnies qui voient le concours des administrations civiles ou militaires pour permettre l’exploitation des populations locales.
Des sociétés africaines entre travail forcé, portage et impôts
Un impôt de capitation est mis en place dès 1900 pour forcer les populations à servir les compagnies, chaque individu doit un travail de deux à trois mois (collecte de 1000 kg caoutchouc ou 20 pointes d’ivoire), c’est un travail forcé déguisé au bénéfice des entreprises concessionnaires qui perçoivent l’impôt en nature puis le reverse à l’Etat. Cela a donné lieu à tous les abus ; parfois la perception a été confiée aux tirailleurs sénégalais (expéditions punitives), il y a eu des maltraitances et des violences (prison, barre de justice, chicotte, amendes, village incendié) pour obliger les corvées de portages exigées par les autorités ou les compagnies concessionnaires dans le cadre de ce travail forcé. Ex du portage du Faidherbe de Loanga vers l’Oubangui Chari lors de la mission Marchand avec 45000 porteurs mobilisés.
Ces abus ont fini par être dénoncés en défrayant la chronique comme la pratique des otages avec l’exemple d’un agent de la compagnie des caoutchoucs et des produits de la Lobaye allié à un fonctionnaire local qui se sont emparés de 58 femmes et 10 enfants qu’ils ont enfermé dans une case de 6 m sur 4.5 m pour contraindre les hommes à la récolte. Cette affaire de Bangui se solde par la mort de 45 femmes et 2 enfants morts de faim et à l’abandon. Ce n’est pas un cas isolé, d’autres affaires dans d’autres endroits comme les massacres perpétrés sur la concession de M’Poko près de Bangui où des agents scandinaves venus du Congo Belge de 1903 à 1905 ont tué 1500 personnes soit par fusillade, soit par séquestration soit par châtiments corporels. Ces violences ne sont donc ni une exception ni isolées et donne lieu à toute forme d’abus citons le cas de Papka explosé par l’anus par Georges Toqué, condamné puis libéré il écrira « le massacre du Congo, la terre qui ment ».
De 1900 à 1920, ces violences ont de graves conséquences sur les populations et désorganisent les sociétés africaines sur le plan démographique à cause des conditions de survie devenues très difficiles mais également les migrations pour éviter le travail forcé. Par exemple dans le Haut Oubangui de 1903 à 1911 la population diminue d’un quart. Face à ces violences les populations africaines réagissent aussi par des résistances.
Contester l’ordre colonial en Afrique centrale (1890-1920)
Si l’historiographie coloniale a longtemps préservé l’image des colonies, certes sous-administrées, mais « paisibles » en Afrique centrale, les travaux les plus récents ont déconstruit ce mythe pour rappeler l’importance des contestations à l’ordre colonial et ses nombreuses résistances menées par les populations africaines que ce soit dans la zone Saharienne, autour des confréries religieuses comme dans la zone forestière du Gabon ou de l’Oubangui-Chari et du Congo.
Guerres coloniales et résistances (1890-1920)
L’armée d’occupation est mise en place contre les soulèvements locaux, elle est constituée des tirailleurs « sénégalais » aussi appelés par les populations locales les Laptots, terme wolof signifiant « milicien » qui gèrent les postes isolés et aussi la perception des impôts. En 1908, ils étaient 2200 soldats dont 1200 stationnés au Tchad. Des corps d’auxiliaires locaux sont également constitués souvent par un recrutement de force passant de 3400 en 1908 à 7 200 en 1911. Ils sont installés sur des postes passant de 87 à 144 sur la même période, situés au départ le long des cours d’eau et sur les marches des colonies du Tchad et de l’Oubangui.
Dès 1880, l’arrivée des Français suscitent des résistances actives et passives comme le refus de collaborer, de ne pas vendre du manioc ou encore des attaques directes sur les steamers par les caravanes.
- En 1891, le jeune Crampel est assassiné par les troupes du chef esclavagiste Mohamed Es-Sénoussi, sultan du Dar el Kouti alors que la même année des hommes de Fourmeau sont attaqués par les Baya et les Fulani.
- En Afrique centrale autour du Tchad, l’empire de Rabah, chef esclavagiste venu de Khartoum (Rabah Fadlallah) s’est taillé depuis 1879 un empire autour de Bornou, il s’oppose à l’avancée des missions françaises et fait tuer le lieutenant du vaisseau Bretonnet à Niellem en juillet 1889 et le commandant Lamy durant la bataille de Kousséri en 1900 avant d’être lui-même tué et décapité le 22 avril (tête entrée dans la collection anthropologique du Musée de l’homme). Au total 20 morts français contre 1000 africains.
- La résistance du chef Mabiala ma Nganga (région située entre Loango et Brazzaville) contre la présence française depuis 1892 et contre le travail forcé du portage de la mission Marchand lorsqu’elle arrive au Congo pour remonter vers le Nil. Ce refus est sanctionné par une expédition punitive où le chef est tué (grotte où il s’est réfugié avec ses lieutenants est dynamitée puis enfumée), sa tête décapitée est promenée dans les villages avoisinants (1896).
Le début du XXe siècle donne lieu à un véritable cycle de révoltes et d’expéditions punitives dans les zones gérées par les compagnies concessionnaires. Il n’y a pas eu de grands soulèvements faute d’unité entre les 4 colonies car la réalité des sociétés africaines correspond à un monde parcellaire. Les révoltes sont donc ponctuelles et cloisonnées : révolte du Sangha en 1902 contre le recrutement forcé des factoreries ; 1903-1904, révolte dans le Lobaye après l’exécution et les actes de cruauté sur plusieurs chefs ; résistances des Mandja et Binzima etc… Les autorités militaires n’hésitent pas à arrêter et exiler des chefs ex Mbombe au sud du Gabon, exilé au Tchad où il meurt en prison en 1913. Certaines de ces résistances prennent une dimension religieuse exemple de la confrérie musulmane de la Sanûssiyya autour de laquelle les Français construisent une légende noire et opèrent régulièrement des attaques (1901 à 1913 jusqu’à la prise de la zawiya d’Aïn Galaka) car elle travaille à une résistance et un retour à la foi musulmane dans le désert saharien.
Des remises en cause métropolitaines
Au-delà du coût financier de l’occupation française en Afrique centrale se pose la question de l’opposition contre les méthodes d’administration en particulier le régime concessionnaire. Il donne lieu à tous les abus et est suivi de scandales relayés par la presse ; scandales qui ont débuté par la dénonciation des pratiques de l’Etat indépendant de Léopold II dont s’est inspiré le régime concessionnaire français. En France, une commission d’inspection est mise en place suite aux pressions de l’opinion publique, Pierre Savorgnan de Brazza est rappelé en avril 1905 pour cette mission et est accompagné d’une équipe constituée des lieutenants Mangin et Jules Saintoyant et des journalistes Félicien Challaye du Temps et Robert de Jouvenel. Cette inspection est marquée par le manque de coopération d’Emile Gentil alors commissaire gl du Congo français, de ses collaborateurs et des personnels des compagnies. À l’inverse de nombreux témoignages des populations affluent pour dénoncer les abus et pratiques. Le retour de la commission se fait en septembre mais Brazza meurt d’une dysenterie à Dakar à 53 ans lors du voyage. Son rapport est très négatif soulignant l’existence d’un système d’exploitation des hommes et des ressources, fondé sur « la violence et la destruction pure et simple des populations ». Une nouvelle commission est chargée de reprendre ce travail et de faire une note officielle mais le nouveau rapport Lanessan est finalement enfoui dans les placards et ne sera jms rendu public ! L’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch en a retrouvé un exemplaire en 1965 et en a publié l’intégralité en 2014.
Il y a eu plusieurs campagnes de mobilisation pour une colonisation plus « éthique », mobilisation de la chambre des députés et de la presse à travers des organes philanthropiques notamment la « ligue des droits de l’homme » et le « comité de défense des indigènes ». Ils ont organisé un meeting en 1905 contre les crimes et illégalités du Congo !
La guerre de 1914-1918, une rupture ?
Les travaux de Marc Michel et Colette Dubois ont permis de mieux connaitre la situation de l’AEF durant la première GM. Double défi : combattre et contribuer aux efforts de la métropole. 3 000 km de frontière avec le Kamerun allemand, mobilisation de troupes et l’un des théâtres de la guerre, dès août les Français réoccupent la Sangha cédée en 1911 + participent avec le RU et la Belgique à la Cameroun Expeditionary force qui permet très vite la prise de Douala et obligent les Allemands à se réfugier sur le Haut plateau central vers Yaoundé. D’août 1915 à janvier 1916, une nouvelle campagne chasse les Allemands vers la Guinée espagnole (prise de Yaoundé), s’ensuit une division du Cameroun en deux : le nord occupé par Britanniques et le sud par les Français.
La levée des hommes pour constituer « une force noire » chère à Mangin n’est réelle que pour le Cameroun et intervient tardivement pour la métropole (fin du conflit). Sur les 12 000 hommes mobilisés, 1/3 déclarés inaptes aux combats. La contrainte du portage s’est accentuée durant le conflit du Gabon vers l’Oubangui et concerne de 5 à 20 % de la population masculine ce qui a des effets négatifs sur la vie locale notamment avec des risques de famines dans l’AEF dus aux cultures vivrières délaissées. Il y a eu également des soulèvements dans plusieurs régions contre l’occupation des Français, en Oubangui Chari sur le Haut-Bomu, le sultan Mopoïe entre en rébellion à cause des conditions imposées par la guerre et est tué par la coalition des troupes FR + RU + BEL. Rôle des tirailleurs sénégalais dans les expéditions punitives contre les résistances locales.
Bilan contrasté à la fin 1ère GM en AEF. Lourd tribut + même si meilleure gestion administrative des compagnies concessionnaires, certaines ont disparu mais d’autres continuent à participer au cycle des violences (compagnie forestière Sangha-Oubangui encore dénoncée en 1920) + projet du chemin de fer Congo-Océan débuté en 1921 et terminé en 1934 provoque plusieurs milliers de morts et donne à voir les pratiques du travail forcé à la métropole et au reste du monde (témoignages D’Albert Londres et André Gide) + AEF = « cendrillon de l’empire ». Attendre la seconde GM pour voir une plus nette rupture et un rôle stratégique déterminant de l’AEF dans la FFL.
Contribution n°3. La conférence de Brazzaville (30 janvier au 8 février 1944)
Article rédigé par Chantal Morelle, professeure d’histoire en classe préparatoire aux grandes écoles, agrégée et docteure en histoire, a été chargée des études et recherches à la fondation Charles-de-Gaulle.
En introduction, Chantal Morelle rappelle l’élément déterminant que constitue l’empire colonial dans la puissance française et son attachement en dépit des revendications et des oppositions qui se manifestent dans les années 30, de surcroît la seconde GM va renforcer l’importance de ces territoires. Cependant des réflexions naissent durant le conflit en AEF pour porter un esprit de réformes parfois poussé (Felix Éboué). Autour de l’été 1943, De Gaulle se décide alors à réunir une conférence pour y réfléchir et pour contrer les projets américains. Cette conférence aura lieu du 30 janvier au 8 février 1944 et se tiendra à Brazzaville. C. Morelle souligne la place particulière dans les mémoires que prend cette conférence souvent présentée comme la première étape de la décolonisation (d’un libéralisme de de Gaulle freiné par d’autres ?). Mais quelle est également la part du mythe de Brazzaville ? Pour répondre à ces contradictions, elle interroge dans sa contribution les motivations des organisateurs et leurs projets, les attentes des participants et les résultats de cette conférence.
L’AEF et la légitimité de la France libre
L’empire constitue un élément important de la puissance française et a un rôle décisif à jouer pdt la guerre pour de Gaulle : asseoir la part de légitimité des FFL. L’échec de l’expédition de Dakar en septembre 1940 interdit le ralliement de l’AOF mais grâce au rôle et à l’action de Pleven et Eboué au Tchad le 26 août 1940 puis des autres émissaires de de Gaulle dont Leclerc lors des 3 glorieuses, l’AEF est ralliée. Les FFL essaient alors de s’appuyer sur des structures existantes comme le mouvement de la Jeucafra (jeunesse camerounaise française). Le 27 octobre le manifeste de Brazzaville créé le CDE (conseil de défense de l’empire), gouvernement en exil pour défendre la République et Brazzaville devient sa capitale. L’AEF offre à la France libre en plus d’une légitimité un réservoir d’hommes pour combattre et des ressources pour faire la guerre.
Mais la guerre n’empêche pas les évolutions et la charte de l’Atlantique d’août 1941 rend inévitable la décolonisation. Felix Éboué entreprend des réformes (8 novembre 1941) dans ce sens avec un esprit d’association avec les populations locales en s’appuyant sur des « notables évolués » pour y parvenir mais qui est contraire à la traditionnelle politique coloniale d’assimilation. Très critiqué, il reçoit néanmoins le soutien de de Gaulle qui l’approuve ! D’autres dans son entourage sont encore plus déterminés comme Pleven, commissaire aux colonies depuis 1941 et Henri Laurentie (très proche) qui sont favorables à une administration directe et à la promotion sociale et politique des indigènes (les évolués). Ils réalisent un projet associant les indigènes dans la participation au gouvernement et lancent l’idée d’une fédération des possessions françaises d’Outre-mer signifiant une association colonies-métropole.
L’ouverture de la conférence
Elle se fait à Brazzaville, capitale de la France libre et « refuge de notre honneur et indépendance » (De Gaulle). La conférence est inaugurée par lui, président du CFLN (Comité français de la libération nationale), son discours est libéral et respectueux de la tradition coloniale française. Il salue l’aide des contingents africains, en connaît les revendications, rappelle la dette envers l’Afrique et le principe de fraternité. Son discours évoque une nécessaire réforme « la route vers des temps nouveaux » et « la gestion de leurs propres affaires » mais il ne s’agit pas pour lui d’octroyer un self gouvernement mais plutôt de faire preuve d’un pragmatisme progressif.
Pleven prend ensuite la relève, il place l’homme africain au cœur des discussions d’une économie au service des hommes. Son discours est plus progressiste sans pour autant envisager l’autonomie.
Le programme est débattu au sein de commissions spécifiques pendant 10 jours. De Gaulle n’y participe pas, les débats sont menés par Pleven et Laurentie qui sont pour la reconnaissance de la personnalité politique des autochtones et une politique d’autonomie administrative à travers une « libre fédération française ». Mais les gouverneurs en place s’y opposent, ils veulent maintenir le système d’administration de l’empire colonial traditionnel caractérisé par un jacobinisme basé sur « l’unité et l’indivisibilité de la République ».
Les thèmes de discussion
Le premier thème concerne les transformations sociales relevant de la « mission civilisatrice » qu’il faut poursuivre et accélérer, la promotion de l’Africain doit se faire sans l’affranchir du cadre métropolitain ni de ses intérêts. L’amélioration des conditions sanitaires et scolaires doivent consolider la main d’œuvre et la mise en valeur du territoire.
Les préoccupations sanitaires existaient déjà sous Daladier (1924) mais les moyens n’ont pas suivi, il s’agit de développer l’hygiène et les préventions aux maladies avec de nouvelles mesures : grande école de médecine à Dakar pour former des médecins indigènes, installer une direction gle de santé dans les chefs-lieux des gvnmts généraux et mettre en place des services d’hygiène dans les villes et des écoles d’infirmiers.
Au niveau scolaire, créer des écoles rurales avec les mêmes enseignement filles-garçons au primaire et ouvrir les hauts niveaux d’instruction pour former des professionnels de la santé, de l’agronomie, de l’ingénierie mais la formation doit rester inférieure à celle de la métropole.
Les cultures africaines sont absentes des discussions, le but est de servir un attachement à la France et la métropole. L’émancipation par l’instruction ne doit concerner qu’une élite « les évolués » pour gérer les affaires publiques dans les territoires en collaboration avec la métropole « patrie française en Afrique ».
Sur le système de l’indigénat insupportable aux Africains, il est proposé la suppression progressive des peines de l’indigénat à la fin de la guerre, la liberté du travail et la modernisation de la justice. Aucune condamnation ne vise le mode d’exploitation des compagnies privées !
Le volet politique n’est pas discuté. De Gaulle se prononce contre l’autonomie, Pleven y est favorable à terme et Laurentie est favorable à l’élection des représentants indigènes et au gouvernement du territoire.
Concernant la citoyenneté de plein exercice, Laurentie y est favorable pour une élite, Éboué pour « une citoyenneté de l’empire ». Les autres délégués sont méfiants et favorables à l’assimilation (pour des assemblées représentatives dans les territoires coloniaux sans aller trop loin, ils sont contre une émancipation par rapport aux colons). L’assimilation doit se faire « en fonction du niveau intellectuel et moral ou des services rendus à la France » et les postes de commandement doivent être réservés aux citoyens français. Autant dire que l’accès aux postes administratifs restent très sélectif et les recommandations peu libérales !!!
Une ouverture en trompe l’œil ?
Les débats montrent des décalages entre la politique novatrice proposée par le CFLN et les recommandations plus conservatrices adoptées qui en parlent au nom des populations concernées et absentes de la conférence (aucune représentation). À la clôture de son discours Pleven précise que l’indépendance n’est pas d’actualité ! sa pensée résume les buts de cette conférence : permettre des progrès sur le plan social et économique mais pas sur le plan politique ! Les résolutions doivent se traduire par des décrets établis par le commissariat aux colonies mais il n’y a pas de réformes rapides ni révolutionnaires !
Quel a été l’accueil de cette conférence sur les contemporains ?
Elle a peu d’échos chez les Africains ! Les Colons considèrent ces décisions comme nulles et non avenues et en réaction organisent les Etats Généraux de la colonisation à Douala en septembre 1945 puis à Paris en 1946 avec les chambres de commerce et de l’agriculture et les associations de colons et de professionnels de l’AOF et AEF avec une attitude réactionnaire forte des hommes d’affaires contre les réformes du code de l’indigénat, du travail forcé soutenus par les fonctionnaires et colons surtout d’Algérie.
Une fois que le gouvernement est installé à Paris, la mise en œuvre des principes de Brazzaville est vite limitée y compris en matière sociale et économique ex. Le travail forcé est remplacé par l’obligation d’un travail d’un an (entre 20 et 21 ans) et ne sera aboli comme le code de l’indigénat qu’en 1946 par un décret D’Houphouët-Boigny sous la quatrième République. En juin 1945 un décret sur le code du travail indigène est pris pour les territoires de l’Afrique peu libéral (prérogative des gouverneurs). La conférence de Dakar en novembre 44 met en place le FIDES pour mettre en application les mesures en matière économique et social et en place une économie planifiée et dirigée.
Sur le plan politique, deux tendances s’opposent sur les relations de l’empire avec les colonies, le fédéralisme plus progressiste et l’assimilationisme plus conservateur. De Gaulle finit par se prononcer pour le fédéralisme à la conférence de presse de Washington le 26 juin 44. Enfin le débat sur la citoyenneté aboutit à la loi Lamine-Gueye du 7 mai 1946 qui accorde la citoyenneté à toutes les populations de l’empire. Elle n’induit pas d’égalité car des lois particulières préciseront les droits des citoyens !
Mythes et réalités de la conférence de Brazzaville ?
On peut dire qu’il y a eu une réelle volonté de réformes de la part des organisateurs Pleven et Laurentie qui ont convaincu de Gaulle. Mais même s’il reconnait la nécessité des réformes jusqu’à son départ en janvier 1946, il maintient le territoire sous la domination française usant éventuellement de la force car il n’est pas question pour lui de toucher à la souveraineté française sur son empire colonial.
Parler de mythe est une erreur d’interprétation sur le fond, la conférence serait-elle plutôt un leurre ? le poids des traditions, l’influence des gouverneurs et administrateurs réactionnaires ainsi que celle des milieux d’affaires ont pesé lourd ! Il n’y a pas d’innovations décisives mais l’idée d’une prospérité propre aux colonies et aux populations indigènes, d’un intérêt des colonies avant celui de la métropole est en soi un progrès. Il n’y a pas eu de transformations en profondeur de l’empire mais des jalons posés par une évolution sociale et économique qui va contribuer à l’éveil des populations indigènes et de leur expression. La création de l’Union fr en 1947 (apr. départ de de Gaulle) montre que le débat sur le fédéralisme n’a pas abouti car c’est une fédération en trompe l’œil.
Enfin il y a une visée propagandiste (leurre, trompe l’œil) sur le plan international de la conférence de Brazzaville pour montrer dans un contexte anticolonial que la France est capable de modernité et d’adaptation face aux pressions des USA notamment.
Contribution n° 4. Questions et débats sur l’économie de l’Afrique coloniale française
Article rédigé par Hubert Bonin, professeur émérite d’histoire économique contemporaine à l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux.
L’économie a-t-elle été un enjeu pour la conquête des territoires à coloniser ?
« L’impérialisme économique » a-t-il vraiment eu besoin d’un empire colonial ? Des gpes de pressions ont-ils plaidé avec force pour une action coloniale ? Les cités-ports ont-elles été des leviers décisifs dans la conquête ?
Les comptoirs ont joué un rôle de point d’appui depuis 3 siècles des côtes du Maghreb au Golfe de Guinée. Un « modèle sénégalais » associant port et contrôle politique s’est mis en place et développé. Il connaît un échec à partir de 1831 et s’est dvp sur la côte d’Ivoire et autour du Gabon pour contrer la percée britannique mais sans succès commercial.
En Afrique du Nord, le commerce existe sans la nécessité d’un contrôle militaire jusqu’en 1840. L’AN connaît aussi un dvp commercial à partir de 1898 avec les accords franco-britanniques pour la libre circulation et les échanges autour du bassin du Niger jusqu’en 1936. L’Algérie est un cas d’école avec son retrait des autres partenaires commerciaux au profit de la métropole et où l’institution militaire a joué un rôle de contrôle important.
La dislocation du lobby négrier à partir de 1830-1840 voit l’émergence d’un lobby colonial car le commerce avec les colonies reste modeste. Entre 1880-90, il y a un effondrement du système libre échangiste sauf pour le RU et une accélération du processus de mise en tutelle des espaces colonisés sous la bannière d’un « patriotisme économique » où le mouvement de conquête territoriale exprime le désir d’un espace réservé aux ventes de chaque métropole : « The flog follows the trade ». Ce mouvement aboutit à une rivalité entre pays européens « la course aux colonies ». Tout cela parait d’une logique simple sauf dans la réalité commerciale !!!
Parler d’une coalition d’intérêts capitalistes et portuaires pour activer le processus de colonisation paraît excessif même s’il y a eu des poches d’activisme. Ce sont surtout des enjeux géopolitiques qui ont activé la seconde colonisation (conf. de Berlin) plus que des stratégies géoéconomiques basées sur les intérêts du secteur privé !
Quelle philosophie stratégique ou impérialiste a incité les communautés d’affaires à soutenir la colonisation ?
- L’impérialisme économique correspond à l’exploitation des richesses naturelles et humaines des territoires colonisés au profit de la métropole.
- Un « marxisme anticolonialiste » provenant de la gauche de la gauche (républicains socialistes comme Jaurès) auquel s’est adjoint Georges Clémenceau (radical) dans un premier temps se sont prononcés contre la collusion d’un groupement d’intérêts entre les administrations et les compagnies privées.
- Le « pacte colonial », durable mise en coupe réglée des colonies au profit de l’économie métropolitaine (agro-business, industrie, négoce) par l’exploitation méthodique des ressources et le déploiement d’une agriculture commerciale puis l’articulation autour d’une logique d’exportation des produits manufacturés, biens de consommation et équipements.
Mais la mise en place est plus complexe et les résultats mitigés.
Comment le colonialisme s’est-il appuyé sur le concept de « mise en valeur » ?
Le concept surgit en 1910-1920, l’empire pourrait suppléer aux lacunes de l’économie métropolitaine par quelques productions locales. Des flux d’investissement pourrait accélérer la construction des infrastructures en particulier dans les transports « les programmes d’outillage » lancé par André Maginot lors de la conférence coloniale de 1917. Les planteurs européens et les villages africains développent des cultures commerciales qui permettraient à la FR de résister à la concurrence industrielle allemande faisant de l’Afrique noire un grenier de la Fr et de l’Eur.
Discours et action d’Albert Sarraut et successeurs (ministère des colonies et de l’intérieur) pour conceptualiser cette notion de « mise en valeur » + des gpes de représentation des intérêts des entreprises. Elle est financée par des emprunts de l’Etat à long terme (1950).
À la libération le débat s’avive avec l’esprit de Brazzaville : insuffler une dimension économique à la notion de « plus grande France » en multipliant les investissements dans les infrastructures afin de redynamiser et d’éviter l’appauvrissement des colonies source de l’anticolonialisme (faire face à l’esprit tiers-mondiste de la conférence de Bandung). L’économisme est son pendant dans les territoires ultramarins. Esprit de progrès qui consacrera la stratégie de de Gaulle lors de son retour en 58/59.
Quelles sont les limites au modèle de la colonisation agricole et forestière « par en haut » ?
Combler le retard des vastes espaces africains sous exploités en intensifiant les productions. Plusieurs voies suivies pour tirer parti des ressources et matières premières. Mais l’action dirigée par le haut (Etat et compagnies) s’est heurtée à plusieurs obstacles.
Pourquoi le système des grandes plantations n’a-t-il pas prospéré ?
Les contrats de concessions en AEF ont livré la forêt à 40 compagnies capitalistes pour la collecte du caoutchouc et des bois tropicaux. Cette « économie de traite » s’est appuyée sur un travail forcé avec des réquisitions par les autorités relayées par les chefs villageois dans le cadre d’un paiement en nature de l’impôt personnel. Cela a encouragé une surexploitation et une surmortalité des populations indigènes avec pour conséquences une fuite des villageois et un dérèglement de l’économie traditionnelle.
Le temps des grandes compagnies concessionnaires correspond à la période 1890-1930 qui est celle des abus ou « crime de brousse » (Catherine Coquery-Vidrovitch), de la mission d’enquête de Pierre Savorgnan de Brazza (1905-07) qui fait suite aux scandales dans la presse et les milieux politiques. Il y a eu quelques modérations mais le système a persisté comme en témoigne Albert Londres et André Gide (voyage au Congo) dans les années 1920.
Il y a eu des exceptions ex. de la Casamance (forêt au Sénégal) où les compagnies connaissent une vie paisible loin des excès ou au Niger (Coton). Mais le bilan reste très mitigé avec une faillite de plusieurs compagnies concessionnaires, une baisse de la production du caoutchouc au Cameroun (effondrement des cours) face à la concurrence de l’hévéa en Asie du Sud-est. Les zones forestières d’Afrique subsaharienne et centrale connaissent une cadre plus sain et « normal » pour l’exploitation des bois tropicaux, le travail forcé y est limité au profit d’un salariat et une mécanisation à partir des années 30. En Afr. du nord mise en valeur par les fellah et paysans privilégiés avec des grands domaines viticoles et céréaliers : Enfida en Tunisie _ culture de l’olivier et des céréales ; Algérie et Maroc _ grands domaines d’agrumes, de vignes, d’oliviers, d’amandiers, de l’élevage.
Comment ont mûri des rêves publics de grands aménagements ?
L’État conçoit les projets d’investissement comme le barrage au Niger pour mettre en valeur d’immenses espaces agricoles (coton et riz) qui sont portés par l’office du Niger créé en 1932. Les résultats sont très en deçà des attentes avec des pertes humaines importantes lors des travaux et une grande illusion sur les réussites, l’argent est gaspillé pour des résultats très incomplets ! En 1939 : 13 300 ha de terres irriguées sur les 960 000 prévues. La production de coton brut 422 tonnes au lieu des 100 000 annoncées.
Comment le modèle de développement « par le bas » a-t-il réussi ?
Le véritable modèle peu à peu généralisé est celui de la promotion de l’agriculture commerciale parmi les populations autochtones. Louis Gustave Binger, gvneur de la Côte d’Ivoire s’oppose à la généralisation des grandes concessions et opte pour le développement d’une agriculture commerciale mixte.
Comment a-t-on mobilisé les Africains ?
L’agriculture vivrière a été complété par un circuit du « négoce des produits » et de la collecte des denrées agricoles. Le troque est ainsi progressivement remplacé par la traite d’une économie commerciale à base solide.
3 outils.
- Coercitif en imposant un payement en nature de l’impôt de capitation avec des produits conseillés.
- L’incitation pédagogique par des stations écoles où les agronomes adaptent les façons culturales à l’environnement.
- La propagande tournée vers les bénéfices concrets.
Comment a-t-on promu les planteurs autochtones ?
Un 4ème outil est brandi dans les années 50 = une centaine de sociétés indigènes de prévoyance, sorte de coopératives où sont mutualisés les achats de matériels et de produits agricoles grâce aux caisses de crédit agricole qui apparaissent en AOF en 1931 (avant en Algérie).
On s’appuie aussi des relais locaux comme les chefs mourides au Sénégal …
Encouragé également grâce au succès de la culture arachide au Sénégal et dans l’ouest africain ; à celle des palmiers d’amande, de l’huile de palme et des savons dans le Golfe de Guinée ; à celle du cacao en côte d’Ivoire puis au Cameroun associé au café et enfin du coton pour le Soudan/Mali, le Tchad et la Centrafrique.
Quelles ont été les priorités pour exploiter les ressources du sous-sol ?
La seconde colonisation est touchée par la fièvre minière (rêve de mise route de grands filons) pour offrir l’autosuffisance à la métropole et une indépendance vis-à-vis des USA, RU et Amérique du sud. La Fr déchante vite : pas de vastes ressources en minéraux et boom pétrolier algérien tardif.
La mise en valeur du sous-sol a nourri quelques filières industrielles comme les phosphates de Gafsa en Tunisie ou chérifien au Maroc. Afr. N = bastion minier également (plomb, zinc, fer, phosphate).
Années 50, fièvre de l’or noir au Cameroun et en Algérie incarnée par le bureau de recherche des pétroles. Explosion de la prospection entre 1955 et 1962. La production début en 1953 pour une première livraison à la métropole en 1958.
Comment a-t-on équipé l’empire en réseaux de transport ?
Les équipements en transports constituent une priorité et une fierté de la métropole ex. Mitterrand ministre des colonies inaugure le port d’Abidjan en 1951, Hubert Lyautey met en place un réseau routier au Maroc pour éviter les portages, il atteint plus de 7000 km en 1936.
Le chemin de fer se met en place grâce à des compagnies ferroviaires publiques et surtout privées, elles jalonnent l’Afr. N (ex compagnie des chemins de fer algériens Paris-Lyon-Méditerranée pour l’édification d’un réseau de base). Ce sont de vastes programmes qui s’appuie sur un financement public.
Les colonies subsahariennes ont été dotées de pénétrantes :
- Dakar-Saint-Louis en 1885 (265 km) prolongé en 1924 vers Koulikoro (1287 km au total).
- Du Golfe de Guinée au Soudan, 1054 km avec Abidjan-Bouaké en 1912 puis Bobo-Dioulasso en 1933 et Ouagadougou en 1955.
- L’aventure du Congo-Océan qui double la ligne belge de 590 km reliant Pointe-Noire à Brazzaville avec des prouesses techniques pour l’époque mais aussi célèbre pour son hécatombe 17000 morts sur les 127000 recrues.
L’Exclusif du Pavillon National est en place de 1794 à 1866 où les compagnies d’armement maritimes garantissent les liaisons avec la métropole. En 1889 démarrent des lignes régulières partant de Le Havre et Marseille pour assurer les échanges avec les côtes de l’Afrique subsaharienne. En 1836, Fraissinet est créé à Marseille et obtient le service postal de l’AOF jusqu’au Congo entre 1889 et 1908 ainsi que des cargos et paquebots mixtes en Algérie et en Afrique subsaharienne.
Les colonies sont dotées de ports modernes comme Pointe Noire, Casablanca et plusieurs ports algériens où se met en place la multimodalité (rail + route), ils sont équipés d’entrepôts, de transbordeurs et d’une maintenance de dockers.
Comment s’est structuré un système commercial en Afrique ?
Il n’y a pas eu d’industrialisation mais un foisonnement de circuits et services commerciaux à partir de « l’économie de pillage », l’exploitation minière capitaliste ou le troque traditionnel et le déploiement d’une « économie de traite » (concept géographique de Jean Dresch en 1848).
Chaque territoire développe sa propre logique de pénétration commerciale (deuxième des 3M : Militaire Marchands Missionnaires). Cette logique est la clé de voute de la « mise en valeur » coloniale. Au départ de cette logique, on retrouve des postes commerciaux installés sur des comptoirs qui à partir des traites avec les chefs ou rois locaux ont permis de développer les échanges et la mise en place des infrastructures et équipements qui leur étaient nécessaires et qui sont à l’origine de la territorialisation des conquêtes coloniales. Tout cela doit permettre de réserver à la France l’approvisionnement des marchandises. Les premiers animateurs de l’outre-mer industriel sont les communautés d’affaires de Marseille. On développe une logique de « commerce libre » où les échanges de denrées et de matériaux avec l’empire s’inscrivent dans une histoire du négoce de gros, de son financement et sa logistique. Ainsi chaque port français possède son armature pour le négoce avec l’Outre-mer (La Havre, Nantes, Bordeaux, Marseille).
De grosse s’imposent ex en AOF 3 géants : CFAO, SCAO et Peyrissac ainsi que la présence des sociétés bordelaises et les filiales d’Unilever. Les comptoirs jouent un rôle important dans les ports, les factoreries et les grosses boutiques à l’intérieur des terres, sur les escales des fleuves ou près des gares. Des filières spécialisées se mettent en place : automobiles, camions, moteurs, carburant, machines d’usines, matériels et tubes BTP … L’Afrique du Nord développe 3 filières : une pour les productions locales des autochtones, une autre tournée vers les populations européennes et enfin une vers le secteur public et les sociétés de services. Dans le port de Marseille, l’Afrique du Nord correspond à 70% des importations de l’Empire et 79% des exportation vers l’Empire en 1929.
Quels flux d’argent privé ont soutenu le développement et la vie de l’Afrique coloniale ?
Les banques se mettent au service de l’économie impériale. En 1855, la banque du Sénégal émet une monnaie officielle, elle se refinance à Paris. Puis sa successeure, la BAO s’élargit à l’AOF et AEF. Le même modèle est appliqué en Afrique du Nord (1851 en Algérie, 1904 en Tunisie et 1907 au Maroc).
Les négociants industriels métropolitains s’insèrent dans une machine à crédit dans les cités-ports ou les places travaillant avec l’outre-mer et Paris et Londres. Les banques métropolitaines assurent les chaînes du financement du négoce ultramarin.
L’Algérie est un cas spécifique où la forte population européenne induit une compétition bancaire intense.
Les banques de dépôts et d’affaires animent les syndicats d’émission et de placements des obligations et relancent des emprunts prévus par le programme de mise en valeur en 1931.
Des groupes bancaires et financiers déploient leur ramification en Outre-mer avec des investissements comme Rothschild dans les mines et la logistique marine, Paribas au Maroc et surtout la banque de l’Union parisienne dans l’agro-business et les mines.
En quoi l’Empire colonial est-il devenu indispensable à la vie économique française ?
L’une des obsessions du « patriotisme économique français » est d’atteindre « l’utopique autosuffisance » en développant des débouchés dans le cadre de « marchés captifs » réservés aux fabrications de la métropole. C’est la notion de « pacte colonial » où les patrons défendent la position française en Outre-mer avant les indépendances. Cet impérialisme exportateur est incarné par la revue « Marchés coloniaux » créée en 1945 qui deviendra en 1958 « les marchés tropicaux du monde ».
Mais le marché colonial s’ouvre tout de même à l’extérieur (pas de monopole exclusif) ex les accords d’Algésiras au Maroc prône une « économie ouverte » + en de 1895 à 1936 les accords de libres échanges sur le bassin du Niger entre la FR et le RU + il y a aussi l’importation des produits nécessaires et indispensables qu’on ne possède pas !
Il n’y a pas non plus de vase clos dans l’empire après 1945 où le plan Marshall accentue le phénomène « d’aide-liée ». PB. Fallait-il dvper des usines dans l’empire ou risquer une concurrence intensive ? L’Afrique du Nord a constitué une manne pour le BTP et les prospections d’hydrocarbures. La balance commerciale métropolitaine avec les colonies est excédentaire de 1900 à 1958 à l’exception des années 30 (crise). L’empire est donc « une bonne affaire » car conçu comme un réservoir qui fournit les productions en francs et sert de caisse de compensation dans les années de repli commercial extérieur. En 1935, la conférence économique de France métropolitaine met en valeur cette fonction qu’elle dénomme « stratégie autarchique ». L’Algérie représente 45% des exportations vers l’Empire. Mais la période de 1945 à 1960 voit le développement du cartiérisme (Journaliste Raymond Cartier) : aurait-on pu intensifier la modernisation économique structurelle de la France dans un schéma de reconversion / redéploiement à l’heure de l’européanisation plutôt que de maintenir une économie tournée vers l’empire ?
Pouvait-on industrialiser l’Afrique coloniale ?
C’est le reproche adressé par les tiers-mondistes à la colonisation française : d’avoir négligé la création des usines et des emplois industriels en Outre-mer.
Faut-il industrialiser l’Afrique coloniale ?
La « mise en valeur » de 1920 est pensée sans porter atteinte aux intérêts industriels métropolitains donc aucun transfert même partiel des industries n’est envisagé vers les colonies. Seul le développement d’usines locales à dimension modeste est prévu pour alimenter une fraction des marchés ultramarins dans l’alimentaire, la métallurgie, la mécanique et un programme de modernisation de l’agriculture.
Les positions sont plus tendues dans le débat de l’entre 2GM autour du « progrès partagé ». Il y a une véritable réticence de la métropole à développer un prolétariat ouvrier dans les colonies par peur du développement du syndicalisme et de la conscience de classe qui va mener à un anticolonialisme. Les historiens restent d’ailleurs très sceptiques sur l’ampleur de l’engagement financier des firmes outre-mer, les investissements « lourds » leur paraissent très insuffisants.
Il faudra attendre effectivement la fin de la 2nde GM et la création du FIDES pour voir des investissements suffisants dans le lancement de grands projets et d’usines. Un chiffre en 1960 il y a 300 000 ouvriers en Algérie et Maroc réunis sur 55 millions d’habitants ! 10 entreprises moyennes en Algérie et quelques conserveries au Maroc = un effort très modeste !
Y a-t-il eu un « ruissellement » technique et entrepreneurial sur l’Afrique coloniale ?
L’impérialisme aurait bloqué le décollage économique et expliquerait le sous-développement des colonies d’Afrique ? Il est important de recourir à l’histoire contre factuelle pour répondre à cette question. Il s’agit d’abord d’apprécier quelle a été la contribution coloniale à l’économie et au progrès. Il y a eu la mise en place d’infrastructures de ports et de transports, une injection des modèles et des mentalités d’esprit d’entreprise, de l’investissement et de la modernité qui ont pu çà et là inspirer des groupes.
Mais est-ce que l’influence française a pu stimuler la diffusion des valeurs capitalistes au sein des populations autochtones et a-t-elle laissé suffisamment d’espace à leur montée en puissance sans les maintenir dans des rôles subalternes ?
Les ethnologues et les historiens ont montré que les fortes inégalités dans le dvp des pratiques de vie et des modes de production caractérisent tous les territoires. Sans la colonisation, le commerce aurait de toute façon injecté de l’argent et de la modernité dans les territoires africains avec des rythmes différents mais une progression irréfragable. Le tout est bien de savoir si la domination des entreprises françaises a bloqué la plasticité sociale ascensionnelle ?
Partie 2. Culture coloniale, circulation des hommes et des savoirs, métissages.
Contribution n°5. Médecine, soignants et soignés dans les colonies africaines de l’empire français.
Article rédigé par Claire Fredj, MCF université Paris-Nanterre, Directrice adjointe de IDHES Nanterre.
Claire Fredj ouvre sa contribution par cette citation « L’expansion coloniale à ses rudesses, elle n’est pas sans reproches, ni sans tares, mais si quelque chose l’ennoblit et la justifie, c’est l’action du médecin comme une mission et un apostolat ». Mots d’Hubert Lyautey souvent cités pour rappeler l’action bienfaisante de la médecine dans les colonies et pour promouvoir les aspects positifs de la colonisation.
Elle rappelle que c’est l’une des caractéristiques de la propagande coloniale depuis colonisation de l’Algérie, la médecine apparait comme une des formes de propagande de la « mission civilisatrice » pour faire entrer l’indigène dans la modernité. La place grandissante de la médecine occidentale opposée à la médecine indigène est alors présentée comme un progrès, une histoire écrite par les acteurs de la colonisation sous le mode héroïque d’une victoire sur les maladies et venant légitimer l’action coloniale. Elle devient « a tool of empire », un instrument de l’empire accusé de servir l’Etat colonial, agent de pénétration puis de contrôle des populations. Elle cherche d’abord à conserver la santé des Européens conquérants pour servir leurs intérêts militaires, politiques et commerciaux en préservant notamment la force de travail dans les colonies. Aussi, l’ouverture coloniale diffuse des maladies infectieuses et la mise en valeur des territoires transforme les milieux écologiques et provoque aussi des conséquences sur la santé des indigènes, des effets que la médecine se doit de prendre en charge. La lutte contre ces maladies est un prétexte à l’extension de l’État et au contrôle des sujets dans la vie quotidienne. L’historiographie récente cherche à comprendre le lien entre médecine et colonisation de manière plus complexe. Les travaux insistent sur la diversité de ses acteurs, ses aspects et ses limites matérielles, les politiques sanitaires en situation coloniale, les réponses variées des colonisés face aux dispositifs sanitaires enfin les concurrences entre médecine importée et médecine locale et leurs adaptations. S’intéresser à toutes ces questions sur la médecine permet de mieux comprendre comment elles participent à la construction du rapport colonial.
Le regard colonial sur le monde médical
Les colonies africaines au XIXe siècle : le « nouveau tombeau de l’homme blanc » et la question de l’acclimatation
La conquête coloniale coûte cher en vies humaines indigènes et métropolitaines. Surmortalité des soldats dans les colonies qui déciment les troupes (taux de mortalité en 1830 au Sénégal 8 fois + élevé qu’en FR) et les éventuels colons due aux maladies (paludisme, dysenterie, choléra, fièvre jaune …) = 90% des 100 000 décès de soldats entre 1830 et 1870 en Algérie. Afrique occidentale encore + = « tombeau de l’homme blanc ».
Optimisme vis-à-vis d’un possible acclimatement diminue au cours du siècle tandis que se renforce la perception de barrières de races de plus en plus perçues comme des catégories biologiques. Conforte l’idée d’une colonie d’exploitation + que de peuplement (exception Algérie).
Les Africains sous le regard médical
Climat malsain et dégénérescence raciale sont de plus en plus associés dans les territoires où les populations ne sont pas épargnées par les maladies alors qu’au début XIXe siècle, les maladies étaient regardées comme la conséquence du climat.
Déjà la fin XVIIIe siècle, le corps « noir » fascine les savants, qui le questionne sur l’origine de l’humanité et l’altérité par rapport aux Européens. Élaboration de théories racistes (âmes noires, sexualité, mœurs) des sociétés africaines dans une dialectique entre inné et acquis, nature et culture, sauvagerie et civilisation, excès et tempérance. Les travaux répondent à des impératifs politiques et sanitaires (D. Perreti Courtis). Préserver la santé des colons blancs des maladies porteuses des indigènes et garantir une main d’œuvre africaine nombreuse + pour les recrutements de soldats. Émergence de la catégorie de « race guerrière » (1850-1914)
Émergence et affirmation de la « médecine tropicale »
Les maladies n’empêchent pas les conquêtes coloniales d’autant que taux de mortalité des soldats stationnés en Afrique et Asie chute de 90% entre 1830 et 1914. Baisse due à des mesures empiriques (choix stationnement, règles d’hygiène, surveillance eau …) + aménagement du territoire avec notamment le drainage des marais + utilisation de la quinine contre le paludisme et vaccination contre la variole.
L’émergence de la médecine pastorienne 1880 donne l’espoir de tarir les grandes endémies. Naissance de la « médecine tropicale » d’une double opportunité politique (colonisation) et scientifique (microbiologie), elle cherche à découvrir les agents pathogènes (micro-organisme), leur vecteur animal (insecte), les médicaments pour soigner et les vaccins pour prévenir.
Cette nouvelle spécialité médicale est enseignée dans l’école dit du Pharo à Marseille ouverte en 1905. Elle est suivie d’ouvertures de l’Institut Pasteur dans le monde et les colonies africaines qui se spécialisent sur les maladies tropicales qui se transmettent que sous des t° élevées. Mais d’autres maladies dites tropicales ont une extension plus vaste : paludisme, lèpre, choléra, dysenterie, peste, typhus. Dans les colonies, les instituts qui fabriquent les vaccins ont un lien direct avec le pouvoir colonial dont ils tirent leurs ressources et inspirent les politiques sanitaires.
Médecins et administrateurs perçoivent ainsi la médecine comme un agent de progrès. Quelles sont les mesures sur le terrain ?
L’organisation sanitaire dans les colonies africaines
L’assistance médicale indigène (AMI)
La médecine occidentale traite en priorité les soldats, les marins, les colons d’abord dans les villes où sont installées les hôpitaux coloniaux auxquels les malades indigènes ont accès.
Une répugnance à soigner les indigènes en Algérie fait réfléchir à l’ouverture d’établissements qui leur seraient réservés dès 1835 et afin qu’ils soient libres de leurs pratiques religieuses et alimentaires. Une expérience limitée des hôpitaux indigènes commence en 1874 sous l’égide de l’archevêque d’Alger, Mgr Lavigerie, continuée par le gouverneur Cambon dans les années 1890. À côté des étblssments publics et des hôpitaux coloniaux dans les villes, il y a des étblssments missionnaires et d’entreprises (mines et surtout plantations). Les populations rurales disséminées sur de vastes territoires sont restées lgtps en dehors de l’orbite médicale avant une mise en place de l’assistance médicale indigène dont l’origine provient de Gallieni à Madagascar qui l’inscrit dans son programme de colonisation en 1895 avec un but pratique, pour mettre en valeur ce territoire, on a besoin d’une population plus nombreuse d’où l’encourager par l’encadrement de la natalité, préoccupation importante et commune à toutes les colonies (Albert Sarraut en 1920 « faire du Noir en quantité et en qualité »).
Dès la fin XIXe siècle, il existe un service médical centré sur les soins aux indigènes, des programmes de lutte contre les épidémies et un encadrement médical des mères pour lutter contre la mortalité infantile. Pour améliorer l’état sanitaire des populations indigènes sont organisés des dispensaires de taille modeste qui puissent accueillir « les infirmeries indigènes » avec des tournées dite de brousse pour les campagnes de vaccination contre la variole. L’exemple malgache est suivi dans les autres colonies africaines, Algérie comprise 14 en 1903 à 50 en 1904 puis plus de 100 dans l’entre-deux-guerres (modeste par rapport aux populations).
Lutte contre les endémo-épidémies
Hygiène publique dans les villes
Villes où sont localisées les populations blanches font l’objet de mesures de santé publique : politique municipale d’assainissement, surveillance et évacuation des eaux. Concerne aussi la surveillance des habitudes des indigènes ex. Saint-Louis du Sénégal : ordonnance municipale lors de la lutte anti-choléra après l’épidémie de 1893 oblige à la désinfection des logements des habitants dont l’ignorance des pratiques d’hygiène est soulignée. Nouvelles stigmatisation des pratiques indigènes lors de la lutte contre la fièvre jaune qui frappe régulièrement la région entre 1867 et 1900 (appel à la propreté des voies, surveillance d’activités comme faire sécher les peaux et le poisson sur les toits, l’obstruction des chaussées, l’interdiction de se soulager dans les rues …) + mise en place d’un système de quarantaine contesté. En 1904, le gvneur Camille Guy éradique les foyers de moustiques (repris de Cuba et Brésil).
Le programme de santé publique
- Diffusion de la vaccination antivariolique. D’autres vaccins sont mis au point comme celui contre la peste en 1926 + soins et dépistage de la maladie du sommeil par l’administration de la pentamidine après 1935.
- Lutte contre le paludisme en Algérie, la fièvre jaune sur les côtes sénégalaises, la peste à Madagascar, lutte contre la maladie du sommeil et la dépopulation en surtout en AEF. Effort d’encadrement réel avec collaboration des entreprises surtout à partir de l’entre-deux-guerres.
- Etude de Guillaume Lachenal sur l’idéal « d’amélioration » des populations de la « région médicale » du Haut-Nyong au Cameroun entre 1939 et 1948. Programme au départ contre la trypanosomiase qui s’étend et s’ouvre sur d’autres chantiers de prise en charges sociales et médicales et donne lieu à des villages modèles (Plantation cacao et soja). Prend fin en 1940 avec les impératifs de l’éco de guerre (rutile et caoutchouc).
Une médecine autoritaire plus ou moins acceptée
La coercition souvent au cœur de la santé publique en Afrique subsaharienne
- Les programmes usent de la coercition pour faire accepter les mesures aux indigènes étudiés surtout dans le cadre de la maladie du sommeil. Deux éléments difficiles à supporter pour les populations : l’examen physique (surtout femmes) + isolement des suspects dans les lazarets qui ressemblent à des prisons ou « villages de ségrégation » mis en place au Sénégal par André Thirioux en 1906 (dvp autres colonies ensuite).
- Isolement aussi pour les Lépreux. Sommeilleux et lépreux mis au travail.
- Au Cameroun, pouvoirs disciplinaires des médecins dans cadre du code de l’indigénat : « délit d’inexécution des mesures de prophylaxie ». Même avec fin du travail forcé et de l’indigénat, la législation sanitaire ne s’assouplit pas et repose toujours sur le contrôle des populations l’obligation de dépistage et de traitement.
Les effets sociaux de la lutte contre les maladies
- Actions sanitaires se traduisent par des ponctions de main d’œuvre et de matériaux, la destruction de bétail malade ou de plantation.
- Pressions sur les chefs locaux pour convocation et dépistage avec pb des distances et efforts à fournir pour pop locales.
- Interventions sanitaires sous différentes formes : examen, contrôle mouvement pop (pèlerinage), détention et isolement (souvent évasion fuite !)
- Réaction des habitants qui refusent une règlementation intrusive ex peste de 1917-1918 à Saint-Louis (surveillance, maisons brûlées + passeport sanitaire). Atteinte à l’accomplissement des rites funéraires déclenche campagne de désobéissance.
Refuser ou accepter la médecine occidentale
Les patients réagissent-ils en malades ou en colonisés ? vaccination se heurte à des obstacles ; résistance indigène = opposition à occupant ou déconvenue liée au vaccin ? EX Algérie mi-XIXe siècle opposition à vaccination antivariolique = crainte de marquer les enfants pour en faire des esclaves ou des soldats ou de rendre impuissants hommes et d’en faire des Chrétiens. Ex. Madagascar premiers vaccins contre la peste 1936 provoquent des allergies + pb devoir se soigner sans signe de maladie.
Toutes les propositions de soins ne sont pas refusées Ex. Quinine contre paludisme en Algérie acceptée depuis 1850 idem pour collyre contre les ophtalmies. Ex variés sur médicaments en Afrique centrale (internes mal vus vs externe acceptés etc…). Médecine curative mieux acceptée que médecine préventive !
Tradipraticiens, soignants métropolitains, auxiliaires indigènes
Place des soignants traditionnels
Monopole des soins par les soignants diplômés reste difficile dans les colonies souvent à cause du manque de personnels d’où inclusion des soignants traditionnels dans les soins aux indigènes. En Algérie, ils sont autorisés par le décret du 12 juillet 1851 et tjs tolérés après l’application de la loi de 1892. Sauf variolisation = tolérance ! Même un certain intérêt pour les méthodes curatives et pharmacopées médicales locales aussi liée aux conceptions différentes de la médecine dans les cultures occidentale et africaine. + tolérance et consensus pour éviter les troubles civils.
Les soignants venus de la métropole : militaires et civils, hommes et femmes, laïcs et missionnaires
Des médecins militaires et civils
Algérie depuis 1830 médecins = des militaires puis des civils (colonie de peuplement) issus de Fr et Eur. Et exercent dans les villes. Dans les campagnes = médecins de colonisation (soins aux indigents + accompagnement accouchements et vaccination = 100 en 1918-1939).
Ouverture en 1857 de l’école préparatoire de médecine et de pharmacie d’Alger qui deviendra une faculté en 1909. Seulement 100 médecins formés indigènes en 1948.
Dans les autres colonies africaines, exercices confiés aux médecins de la marine et de l’armée. Avec création des troupes coloniales en 1900, création d’un corps de santé adapté en 1903 à ces troupes (médecins militaires).
Femmes de plus en plus diplômées en médecine dans la métropole sont envoyées dans les colonies où elles sont estimées plus utiles. 1926 création du corps des infirmières visiteuses coloniales pour pallier à l’absence de médecin.
Le rôle médical des missionnaires
Les missionnaires collaborent avec les autorités à la mise en œuvre de politiques sanitaires. Apanage d’abord des missions protestantes et les Catholiques à partir dernier 1/3 XIXe utilisent la médecine dans leur apostolat. Chaque malade = un possible converti. Missionnaires vont se faire de plus en plus diplômés en médecine, voir le rôle de l’archevêque d’Alger Mgr Lavigerie qui intègre les cours de médecine à la formation des futurs Missionnaires d’Afrique (1868) pour lutter contre l’esclavage. En 1910 dans la constitution des sœurs blanches (créées en 1869 par Charles Lavigerie), cours de pharmacie ou de médecine + faire prendre des brevets d’infirmières. Comme majorité des congrégations, postes de pères ou sœurs blanches possèdent un dépôt de pharmacie et un dispensaire.
Ex rôle important des missionnaires sollicités = rôle important de formation et de prise en charge des infirmiers par le père Goarnisson en Haute-Volta (Burkina Faso) en 1931 pour la lutte contre trypanosomiase. Les soins ophtalmologiques y deviennent aussi l’apanage des missionnaires. Formation médicale solide des sœurs, l’une d’elles est chirurgienne à Bobo-Dioulasso dès 1949. Meilleure considération des religieux auprès des indigènes car capacités mystiques de guérisseur (J-M. Bouron).
Mais les soignants formés restent en nombre infime par rapport aux besoins ex Cameroun 1930 36 médecins pour 2 millions hab même si missionnaires ne sont pas toujours enregistrés dans ces effectifs.
Former des auxiliaires « indigènes »
Des écoles pour former des soignants indigènes
Pour éviter les dépenses pour recruter personnels de l’AMI, former sur place des auxiliaires indigènes (vacciner et vulgariser les notions d’hygiène).
- 1903 en Tunisie auxiliaires bénéficient de 3 ans de formation
- Octobre 1904 le gvneur Jonnart créé en Algérie un cadre de « médecins auxiliaires arabes »
- AOF à partir de 1906 : « aides-médecins indigènes ».
- 1932 au Cameroun Eugène Jamot fonde l’école des aides santé d’Ayos.
- À Tananarive, l’école de médecine créée en 1896 forme en 5 ans des médecins indigènes à valeur administrative et non universitaire.
- Même chose à Dakar pour l’AOF en 1918 et après 1944 pour l’AEF où après deux ans de formation en tronc commun avec les futurs instituteurs et commis d’administration, un concours sélectionne les élèves médecins et pharmaciens. Les médecins auxiliaires deviennent médecins africains après la conf. De Brazzaville en 1944. Ce n’est qu’après 1950 qu’il y a une préparation aux diplômes d’Etat.
La formation de soignantes « indigènes »
Scolarisation secondaire des filles limitée, pdt lgtps pas question de former des femmes médecins indigènes. Premières étudiantes algériennes 1944. Autorités coloniales veulent former surtout des sages-femmes et infirmières.
- Ouverture d’une école en 1903 à Antananarivo (3 années + concours).
- Algérie 1900 donner une formation obstétricale aux matrones et organiser des corps de « sages-femmes indigènes auxiliaires ». Dans ce cadre que nait en 1934 les infirmières « visiteuses coloniales indigènes » (5 en 1939) ou « polyvalentes musulmanes »
- Dakar formation d’infirmières et surtout sages-femmes. Pascale Barthélémy à partir de 1920 a montré leur rôle d’agents de médicalisation dans tout le territoire de l’AOF = 600 diplômées.
Le manque de soignants et le manque de moyens caractérisent la médecine dans les colonies du moins pour les populations indigènes. Malgré une densification des structures médicales dans l’entre-deux-guerres, elles restent insuffisantes. Les grands programmes de lutte contre les endémo-épidémies dont la propagation est due à l’économie coloniale reste plutôt un succès. La médecine promeut à l’instar de l’Europe un contrôle social mais dans une situation coloniale et d’indigénat sans en avoir toujours les moyens et avec des patients qui ne sont pas des sujets passifs.
Contribution n°6. Les savoirs scientifiques dans les relations entre la France et l’Afrique (fin XIXe à 1962)
Marie Alban de Suremain, MCF université de Paris-Est Créteil – INSPE, CESSMA
Les savoirs constituent un champ important dans les relations entre la France et l’Afrique coloniale. Cela concerne aussi bien les sciences à dimension appliquée (biologie, agronomie, géologie) que la santé pour justifier « la mission civilisatrice » ou encore les sciences humaines et sociales (ethnologie, géographie, histoire, linguistique, psychologie, sociologie) ou le droit et l’économie.
Les savoirs produits sont au cœur du processus de colonisation et ont participé aux avancées de la recherche ainsi qu’à l’organisation de la science métropolitaine. Le moment colonial des sciences permet d’interroger les présupposés, le dvp et les enjeux d’une relation coloniale asymétrique, d’examiner en quoi ils constituent un héritage en partage riche et fécond susceptible de nourrir la réflexion entre sciences et pouvoir.
Dans une démarche d’histoire sociale, politique, culturelle et connectée des savoir, Marie Alban de Suremain propose d’examiner les liens étroits établis entre sciences et colonisation tout au long de la période s’intéressant aux acteurs, aux institutions et aux réseaux qui ont développé les relations scientifiques entre la France et l’Afrique. Elle interroge la spécificité ou non de ces savoirs, la prise de distance critique par rapport à la situation coloniale alors que la place des Africains dans le champ scientifique reste minorée, enfin comment le dvp des savoirs sur l’Afrique et en Afrique s’inscrit dans une tension entre centre et périphérie coloniale et comment ses relations ont pu évoluer à l’échelle impériale.
Science et colonisation, une alliance étroite
Les sciences et la politique coloniale sont liées dans une justification idéologique, les savoirs ont été convoqués pour appuyer l’entreprise de domination. Ils ont constitué un volet essentiel du projet de « mise en valeur » dans l’entre-deux guerres et du « développement » après la seconde GM.
Recourir à la science pour justifier la « mission civilisatrice coloniale »
La « mission civilisatrice » est érigée en doctrine d’expansion coloniale par les républicains cf. Jules Ferry et sa célèbre apostrophe à la chambre des députés le 28 juillet 1885 : « il y a pour les races supérieur un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Les républicains se présentent en héritiers des Lumières et de la Révolution pour diffuser les valeurs républicaines avec la mobilisation de représentations racialisées et racistes de l’anthropologie (Paul Broca). Opposition de socialistes et républicains comme Jean Jaurès ou Eugène Fournières qui ne sont pas convaincus par cette lecture de l’anthropologie physique qui fait de l’Européen l’avant-garde d’une évolution linéaire de l’humanité. Ils ont une approche plus culturaliste des sociétés, considérant la diversité humaine comme richesse et refusant la hiérarchie des races (cas également au départ de Georges Clemenceau). La colonisation reste cependant un devoir pour l’émancipation des peuples d’outre-mer opprimés par des roitelets ou exploiteurs esclavagistes.
De multiples connexions entre parti colonial et réseaux scientifiques
Les milieux soutenant l’expansion colonial ou « parti colonial » sont formés de politiques, fonctionnaires, publicistes, hommes d’affaires mais aussi de scientifiques. Cers derniers dans un contexte positiviste veulent éclairer l’action politique, certains cherchent une légitimité. Pierre Singaravélou montre dans « professer l’empire » (2011) que le conseil supérieur des colonies comprend de nombreux savants coloniaux reconnus comme Arthur Girault (professeur de droit public ou Paul Bourdarie (savant colonial, plusieurs voyages + revue indigène enseigne histoire et sociologie de l’AOF + académie des sciences coloniales 1922).
Certains impliquent leur discipline scientifique dans le projet de colonisation. C’est le cas de la géographie avec Marcel Dubois et Olivier Soubeyran. Utilisation de leurs connaissances scientifiques au service des projets coloniaux. La géographie coloniale s’intéresse ainsi aux ressources des territoires, aux transports et aux aménagements avec une ouverture sur la géographie économique. La rupture avec la géographie vidalienne (plus tournée vers la recherche fondamentale) est consommée en 1894.
On retrouve ainsi dans les colonies, une culture de conseil et d’expertise. Ex Auguste Pomel qui dirige l’école des sciences de la faculté d’Alger se met au service des mines, fin 1880 il propose l’aménagement de points d’eau sur les hauts plateaux pour l’élevage de moutons. Inversement, les autorités politiques peuvent influencer des travaux. L’expertise scientifiques est surtout mobilisée pour faire l’inventaire des ressources.
Des savoirs scientifiques au service de la « mise en valeur » des colonies et du développement
Après la phase de conquête, les colonisés sont considérés comme des grands enfants pas assez responsables pour s’émanciper, ils sont mis sous tutelle et une rhétorique de domination paternaliste se met en place. La science devient pour certains un outil de perpétuation de cette domination coloniale comme l’incarne Edouard de Martonne, directeur du service géographique de L’AOF.
La « mission civilisatrice » prend quant à elle, une nouvelle signification dans l’entre-deux-guerres, il s’agit de « mettre en valeur » les richesses des territoires dont les indigènes considérés « comme trop paresseux ou insouciants » ne prennent pas suffisamment soin. Le ministre des colonies Albert Sarraut (1920-24) exprime cette nouvelle doctrine dans son livre la mise en valeur des colonies. Il y précise que la colonisation ne peut se passer sans l’aide des scientifiques, cette vision est largement partagée par la nébuleuse des milieux coloniaux.
Les sciences à dimension appliquée ont un rôle particulier à jouer : sciences de la terre et du vivant, l’agronomie, la médecine ; les sciences humaines et sociales comme ethnologie, la sociologie, la géographie, l’histoire, le droit, l’économie et la linguistique. Ex. lors du congrès d’agriculture colonial de mars 1918, un comité d’action agricole et colonisatrice a été créé pour promouvoir une agriculture moderne de plantation (Christophe Bonneuil, Des savants pour l’empire 1991). Dans cette vision paternaliste très dissymétrique, la science est pensée comme un apport extérieur à l’Afrique, l’apanage du colonisateur qui lui révèlerait ses richesses.
Un exemple de société savante active, l’association des scientifiques coloniaux (Bonneuil) créée en 1912 elle s’intéresse à la botanique appliquée, la géologie, la médecine, la géophysique et l’astronomie. Elle se fond avec l’association Colonie-sciences en 1925 dans cadre mise en valeur sur un projet d’agronomie tropicale (rôle de Auguste Chevalier). Dans cette course à la puissance, les empires coloniaux se font concurrence ex Pays-bas créent l’institut scientifique de Botanique à Buitenzorg à Java dès 1817, USA Bureau des sciences à Manille et Britanniques l’african Survey.
Après 2nde GM, mise en valeur remplacée par « le développement de l’union française » avec FIDES créé en avril 1946 pour les opérations d’équipements, d’aménagements et planification des institutions scientifiques et médicales.
La France ne fait pas exception dans sa démarche d’une politique coloniale justifiée par un discours scientifique, cas des Britanniques qui justifie non pas une mission civilisatrice mais un héritage des Lumières où l’impérialisme se dit « constructif et artisan du progrès ». En France création des institutions plus tardifs que chez voisins impériaux.
Le moment colonial de savoirs scientifiques : réseaux et institutions scientifiques en métropole et en Afrique
Il y a un fort engouement pour l’Afrique tout au long du XIXe aussi bien dans la presse auprès des militaires, des administrateurs, des religieux des médecins, des savants et des amateurs qui offrent des publications diverses.
L’Afrique et le moment colonial des sciences en métropole
Pierre Singaravélou dans Professer l’Empire 2011 montre qu’il y a un moment colonial dans l’Empire sous la IIIe République marqué par une institutionnalisation des enseignements et des structures de recherche sur les colonies. Entre 1871 et 1940 il y a eu 9 cours ou chaires universitaires financés par l’administration.
EX. 1/ La législation coloniale s’affirme plus particulièrement dans les facultés de droit avec l’établissement d’un ensemble de dispositions et de règlements spécifiques aux colonisés qui forment le régime de l’indigénat qui fait exception aux normes en vigueur dans la métropole ou régissant les citoyens français. Ce code spécifique à l’Algérie est instauré par une loi le 28 juin 1881.
EX. 2/ La géographie. De nombreuses chaires de géographie coloniales sont créées dans les universités. Entre 1874 et 1961, 33 thèses de géographies concernent les colonies dont 20 sur l’Afrique. Les chaires fleurissent aussi en Provence financées par les sociétés de géographies et les chambres de commerce. Le dvp de la géographie coloniale concerne également les lycées avec la réforme du ministre de l’instruction publique Edouard Herriot qui en fait une épreuve au baccalauréat avec le décret de 1927.
Ex. 3/ en histoire, une chaire coloniale est créée en 1905 à la Sorbonne financée par les gouvernements généraux d’Indochine et de Madagascar et attribué à Prosper Cultru, élève de Dubois. L’histoire enseignée est celle des héros coloniaux et une historiographie coloniale très européo-centrée et hagiographique. La chaire ne survit pas à son décès en 1919. Mais une seconde chaire sera créée en 1921 avec des caractéristiques très coloniales et financée par les gvnmts AOF, AEF, Indochine et Madagascar.
À côté des institutions universitaires et de recherche, il y a aussi un intérêt du grand public et des milieux d’affaires qui vont développer un réseau colonial dans les écoles supérieures de commerce. Les milieux coloniaux avec Bourdarie, Delafosse et Martineau créent en 1926 une Académie qui sera rattachée au ministère des colonies avec une section pour les sciences physiques et naturelle et quatre sections dédiées aux humanités. Des maisons d’édition se spécialisent comme Larose qui publient les collections des « manuels coloniaux » à partir de 1928. Le médecin, le missionnaire et également le savant sont des figures centrales des publications sur les « vies coloniales ».
Savants « amateurs » et créations d’institutions scientifiques des colonies en Afrique
Les autorités ont créé des institutions savantes selon des chronologies différentes et dont certaines se fédèrent en réseau.
En santé, les instituts Pasteur sont créés à Brazzaville en 1910 et à Dakar en 1913, des jardins pour acclimater des plantes dans les colonies sont également créés entre 1895 et 1903. Il y a aussi des stations expérimentales spécialisées et modernes notamment pour la culture de l’arachide et du palmier à huile.
En 1931, un congrès scientifique de recherche coloniale réclame la création d’un office de recherche scientifique coloniale rattaché au ministère des colonies, il ne sera créé qu’en 1943. Son directeur est Raoul Combes. Entre 1943 et 1947, dix enseignements sont créés. Il se transforme en 1949 en office de la recherche scientifique outre-mer puis en Office de la recherche scientifique et technique outre-mer en 1953 pour indiquer une orientation appliquée de la recherche qui s’inscrit dans le cadre du programme de développement des colonies (relève de la mise en valeur) et financé par le FIDES. Des antennes ou des laboratoires sont créés dans les colonies.
Création en 1902 par le gouverneur Gallieni de l’Académie malgache orientée dans une démarche de justification des logiques coloniales. Enfin l’institut d’Afrique noire fondée sous le Front Populaire est dirigé par le scientifique Théodore Monod. À côté des sciences humaines, il décide d’y consacrer une large part aux sciences de la nature. Il met ensuite en place des IFAN pluridisciplinaires dans les différentes colonies de la fédération.
Une université à Alger
Dans ce contexte colonial, le cas de l’Algérie reste unique. Une université y est créée sur le modèle des universités de la métropole associant formation et recherche. Une école préparatoire de médecine et de pharmacie existait depuis 1857. En 1880 ce sont quatre écoles supérieures de médecine, de droit, de sciences et de lettres qui sont créées et deviennent des facultés en 1909.
De savoir africanistes à des sciences en situation coloniale
Dans quelle mesure des savoirs produits sur l’Afrique constituent-ils un domaine spécifique des sciences ?
L’africanisme : un domaine spécifique des savoirs scientifiques ?
Bonneuil 1991 soutient que la science coloniale a sa propre autonomie dès le début du XXe siècle et même que le dynamisme colonial de la pédologie, de la climatologie, de l’entomologie agricole et médicale et de la phytopathologie coloniale aurait joué un rôle moteur dans ces disciplines au même titre que la médecine tropicale est un élément moteur de la médecine du XXe siècle.
Les travaux scientifiques relevant des autres domaines sont considérés différemment, souvent instigués par des militaires, des administrateurs, des missionnaires, des médecins, des coloniaux qui effectuent de longs séjours en brousse et au bled et qui multiplient des observations et effectuent des enquêtes avec sérieux et minutie mais sans avoir reçu une formation scientifique adaptée. Même si ces travaux ont été encouragés voire reconnus par les autorités coloniales ils sont édités dans des publications coloniales ou les bulletins des sociétés savantes qui reproduisent de nombreux clichés exotiques opposant fréquemment une Afrique noire à une Afrique blanche et accréditant des thèses déterministes et racistes, le schématisme des représentations est commode d’un point de vue colonial mais ne résiste guère à une analyse scientifique et ces travaux sont considérés de piètre qualité par les scientifiques métropolitains. Deux contre-exemples les travaux de l’administrateur ethnographe Delafosse ou encore de ceux de Gilbert Vieillard qui mène de nombreuses enquêtes sur les Peulhs en Guinée et au Sénégal à la fin des années 1930. Leurs recherches les mettent en difficulté et Delafosse doit ainsi démissionner en 1919. Un autre exemple est développé sur Jacques Berque dans une autre perspective en tant qu’administrateur civil au Maroc à partir de 1934, est-ce que son travail scientifique d’ethnologue et indigénophilie lui a-t-il fait prendre une distance vis-à-vis de la colonisation ?
Professionnalisation et spécialisation disciplinaires
La Société des africanistes fondée en 1931 a pour but l’étude scientifique de l’Afrique et de ses habitants depuis les époques les plus anciennes à nos jours. Un mouvement d’organisation par champ disciplinaire se dessine et contribue à redéfinir les liens entre sciences et colonisation.
En rupture avec la tradition des « savants de cabinet » des scientifiques professionnels venus de métropole effectuent de longues missions en Afrique (déjà le cas pour les sciences de la terre et du vivant en collaboration avec Muséum + école supérieure coloniale de Nogent avant 1ère GM mais répondent à une politique d’exploitation de l’Afrique). L’organisation et la professionnalisation des connaissances des sociétés africaines prennent un peu plus de temps (sauf Algérie qui a déjà une université). Ethnologues et géographes venus de métropoles effectuent de longs séjours en Afrique subsaharienne dans entre 2GM ex de Marcel Griaule (pillage d’objets pour le compte du Musée d’ethnographie du Trocadéro) travaux publiés dans le journal de la Société des africanistes en 1932 + Les masques Dogons en 1938.
Les IFAN et ORSTOM permettent des structures d’accueil adaptées pour ces scientifiques dans le cadre de leur recherche et organisent des sections disciplinaires ex IFAN ouvre la première en ethnographie en 1938. Financement aussi de séjours ponctuels par IFAN grâce à des bourses. Une nouvelle génération de chercheurs peut se lancer dans des études doctorales étayées par une solide connaissance du terrain ex. études sur la géographie tropicale dont le père fondateur et professeur de Bordeaux est Gourou fait de nombreuses émules.
S’engageant rarement dans l’action politique, ces jeunes chercheurs de toutes les disciplines en sciences humaines développent par contre une vision critique des projets et cadres coloniaux. L’un des plus critiques est Georges Balandier après pls séjours en AOF dans les instituts, il crée la section de sociologie à Brazzaville (ORSTOM), il théorise alors la notion de « situation coloniale » dans un article retentissant paru dans les Cahiers internationaux de sociologie en 1951. Il tire de sa thèse Sociologie actuelle de l’Afrique noire et Une Sociologie des Brazzavilles noires en 1955 qui s’inscrivent dans un cadre d’études sociologiques urbaines des sociétés africaines ce qui s’éloigne de l’ethnographie coloniale et lui permet d’affirmer la modernité de ces sociétés.
Des Africains invisibilisés et minorés
Un centre académique métropolitain et des périphéries africaines subalternes ? page 147.
Les situations varient selon les disciplines et territoires entre une ralative autonomie fonctionnelle des savoirs coloniaux, une marginalisation des savoirs minorés et l’intégration progressive des savoirs grâce aux circulations savantes et aux renouvellements scientifiques.
Rivalités des sphères académiques et des autorités coloniales autour des sciences naturelles ou appliquées
Dvp des sciences dans les colonies = enjeu entre les institutions et les autorités concurrentes en métropole. Ex dans le domaine sciences naturelles, la rivalité entre le Muséum (rôle colonial affirmé par sa collecte de plantes et de graines et coordonner l’installation de jardins d’essais coloniaux) et l’Ecole d’agronomie tropicale installée à Nogent depuis 1899 (recherche agronomique plus faible mais plus technique et directement liée à la production coloniale). Cf. Bonneuil 2011
Affrontements dans l’entre-deux-guerres entre les partisans d’une centralisation métropolitaine plus fondamentale et traditionnelle par une mise en tutelle des colonies et les partisans d’une organisation des structures scientifiques à vocation plutôt pratique et sous l’égide des autorités coloniales. Sous le Front Populaire, le physicien Jean Perrin (fondateur du CNRS) tente de résoudre cette dissension en proposant la notion de « science dirigée » avec une direction commune entre sciences pures et appliquées.
Cette vision est reprise et promue à l’occasion de l’exposition universelle par le « congrès de la recherche scientifique des territoires d’outre-mer » (soutien du ministre des colonies Moutet et de Perrin). Le centre de recherche scientifique outre-mer réclamé depuis 1931 est finalement créé en 1943 (ORSOM puis ORSTOM Office de Recherche Scientifique et Technique de l’Outre-Mer) et n’est pas sous la tutelle du CNRS (créé en 1939) mais de l’ORSC pour autant la composition de la direction assure une bonne représentation des membres du Muséum et de la vision détachée d’impératifs utilitaristes.
De même T. Monod, à la tête de l’IFAN diffuse cette vision mais refuse de fusionner après 2nde GM l’IFAN (service du gvt gl de l’AOF) avec l’ORSTOM, dépendant de la métropole.
La fédération des centres s’émiette avec la « territorialisation » des colonies organisée par la loi-cadre Defferre de 1956 et disparait avec les indépendances.
Au-delà des dissensions se posent la question de l’intégration ou non des savants et des institutions coloniales dans les réseaux scientifiques à l’échelle impériale.
Circulations impériales et intégration scientifique en sciences humaines
Au XIXe et début XXe siècles, l’éloignement géographique des colonies, les tensions entre recherche fondamentale et appliquée ont placé dans une situation subalterne les savants amateurs et dans une position périphérique des chercheurs plus confirmés. L’intensification des circulations impériales et la production des savoirs sur l’Afrique ont pu dynamiser les disciplines en position métropolitaine centrale.
Exemple des travaux des géographes de la faculté d’Alger, en périphérie au début XXe siècle, la situation évolue dans l’entre-deux-guerres grâce aux circulations entre la Sorbonne et la faculté d’Alger pour assurer la relève des chaires : Robert Capot-Rey relève Gautier ; Jean Despois occupe la chaire de géo de 1946 à 56 ; Jean Dresh, figure critique de la colonisation passe du Maroc à la chaire de géographie de la faculté de Lettres de Paris en octobre 1948. Dans des lieux d’enseignement comme l’Ecole coloniale, des cours sont dispensés spécifiquement sur la géographie de l’Afrique à partir des années 1930.
En histoire des circulations se mettent aussi en place surtout avec l’Afrique du Nord. Ex de Robert Montagne ancien officier de marine devenu maître de conférence de l’institut des hautes études marocaines puis titulaire de la chaire de l’histoire de l’expansion de l’Occident au Collège de France de 1948 à 1953 puis transformée par Braudel en chaire d’histoire sociale de l’islam contemporain et attribuée à Jacques Berque. Circulation aussi avec Madagascar et Afrique subsaharienne (Hubert Deschamps).
L’expérience coloniale peut aussi être considérée comme un accélérateur de carrières pour des scientifiques : ex de Georges Balandier très critique de la colonisation avec deux ruptures majeures celle du choix de la sociologie sur l’ethnologie (abordant l’arriération des sociétés colonisées) et celle du choix d’étudier les sociétés urbaines africaines en rupture avec la représentation archaïque des ruraux africains. Carrière brillante à son retour en France (Sciences Po et école pratique des hautes études, maître de conférence de l’école normale supérieure de 1961 à 66, titulaire de la première chaire de sociologie et d’ethnologie de l’Afrique Noire à la Sorbonne en 1962).
Avec Hubert Deschamps et Raymond Mauny, il fonde le centre de recherche africaine de la Sorbonne en 1963. + avec Pélissier et Sauter, tous ces brillants scientifiques renouvellent l’approche des sociétés et terroirs africains loin des clichés diffusés par la propagande coloniale. Plus que des savoirs ou sciences « coloniales » ou « africanistes », on peut évoquer des savoirs et sciences en situation coloniale, produits par des acteurs dans des situations complexes d’interactions entre construction de connaissances scientifiques et enjeux politiques.
Ces nouvelles approches et la professionnalisation de la production scientifique dans les colonies africaines ont permis l’émergence après la seconde GM d’une génération de scientifiques autonomes par rapport au cadre colonial, l’apport critique permet également de renouveler les disciplines dans leur ensemble.
L’organisation en « aires culturelles » promue par Braudel reste ambiguë car si elle permet une reconnaissance de l’aire africaine, elle est aussi exposée au risque d’une minoration par rapport aux aires plus prestigieuses.
Partie 3. Répression, guerres coloniales et violences militaires. Page 183.
Contribution n°9. Les tirailleurs sénégalais
Anthony Guyon, docteur en histoire, enseignant en lycée et à sciences Po.
Le corps des tirailleurs sénégalais offre un regard intéressant des relations entre les autorités françaises et les Africains. Né en 1857 du besoin d’un recours à des troupes supplétives coloniales (Faidherbe), de quelques centaines, il passe à 6000 à la fin du XIXe siècle et elles interviennent aussi bien dans les luttes armées contre des résistances locales ou les conquêtes impériales (Hadj el Omar + Smory Touré + Fachoda) que pour les missions françaises. Charles Mangin en 1910 y voit dans Force noire un atout et une force autonome, un « outil » à intégrer et développer dans les armées françaises. Elles participent ainsi à la Grande Guerre (130 000 tirailleurs au Maroc puis en Europe), ce qui provoque des scandales « la honte noire » lors de l’occupation de la Rhénanie. De tous les combats lors de la 2nde GM, leur reconnaissance est quasi inexistante et même entachée par le massacre de Thiaroye qui ouvre alors une période de crépuscule (Indochine/Algérie) faite de contradictions et de suspicions. Souvent caricaturée, leur figure ne peut se réduire à une lecture faussée car ils sont à l’image de la situation coloniale très complexe faite d’engagements parfois contraints, de compromis et de négociations.
Un corps né de la colonisation
Des proto-tirailleurs au corps des tirailleurs sénégalais
L’origine du corps vient du recours par les compagnies maritimes à des autochtones autour des ports pour le chargement et le déchargement des cargaisons ou encore comme traducteurs. En 1765 est créé le corps des laptots pour assurer la défense de Gorée.
Il y a dès le départ un lien fort entre ce corps de tirailleurs et l’esclavage. En 1817, le système des engagements correspond à un rachat par le gouvernement des esclaves en échange de services contre la dette. Sous Louis XVIII, l’engagement dans l’armée est de 10 à 12 ans contre une prime. Après 1848 et l’abolition de l’esclavage, la prime d’engagement à rembourser pour les esclaves soldats est de 400 francs à Gorée.
Pourtant ils ne sont pas plus de 200 à la vielle de 1857 et n’ont pas d’attributions militaires car ils se chargent surtout des corvées des Blancs. Pour Faidherbe, il faut donc séparer les Africains des Métropolitains, il est soutenu par les milieux commerciaux et NIII à Plombières signe le décret le 21 juillet 1857 qui créé le corps des tirailleurs sénégalais. La tenue de ce corps est distinctive : culotte turque en coton, chemise blanche sans col recouverte d’un gilet bleu sans manches, ceinture en étoffe rouge et chéchia. C’est un avantage financier pour l’armée, la solde ne relève pas de la marine mais du gouverneur du Sénégal. Pas uniquement des Sénégalais (Haoussas, Gabonais, Malgaches, Somalis, Tchadiens …).
La participation aux conquêtes coloniales
Ils participent à la soumission par l’armée française des territoires dont ils étaient originaires. Peu d’archives les concernant ! Leur apport militaire au cours des conquêtes apparait rarement décisif car ils sont surtout des supplétifs indispensables pour le portage et l’avancée des troupes.
Quelques campagnes emblématiques.
- Les années 1850, El Hadj Omar de l’empire toucouleur s’attaque régulièrement aux villages conquis par les Français entre le Mali actuel et le Sénégal. Contribution à ces opérations et à la libération du fort de Médine (cf. Gallieni).
- Dans le même temps, Samory Touré (grand marchand d’esclaves d’Afrique de l’ouest) constitue l’empire Wassoulou. Pose des difficultés au FR, affrontements avec Archinard et Gouraud jusqu’à sa capture en 1898, il est attaqué avec une large part de tirailleurs sur 270 hommes.
- 150 d’entre eux participent à la mission Marchand. Ils font face aux Mahdistes qui tentent de reprendre Fachoda avant l’arrivée des Britanniques avec succès. Témoignage de Mangin. Défilent le 14 juillet 1898 à Longchamp au sein de la 129e ligne menée par J-B. Marchand.
La visibilité se confirme par une volonté politique de faire participer les troupes d’Indochine et d’Afrique subsaharienne.
La force noire, reflet d’un regard de la France sur l’Afrique
Le 7 juillet 1900, une loi transforme les troupes marines en troupes coloniales pour faire face au déficit démographique français et la menace germanique. Elles dépendent du ministère de la guerre même si leur emploi est décidé par le ministre des colonies et que la gestion des carrières et le plan de commandement restent autonomes. Leur appellation change, elles deviennent toutes des unités sénégalaises.
Leurs effectifs augmentent en même temps que leur rôle au sein de l’armée française. L’empire nippon suscite également des craintes et la nécessité d’un recours à la « force noire » est d’abord née en Asie au moment de l’extension des Japonais contre les Russes en 1905. Le gl Théophile Pennequin opère au Tonkin et réfléchit sur comment compenser les lacunes quantitatives du corps français. Ils pensent recruter et former des soldats asiatiques pour fournir 100 000 avant la première GM mais la pression allemande imposera le projet de la force noire de Mangin.
Selon lui la France et son armée se perdent avec la progression de la démocratie et du libéralisme : au nom du confort, la vocation combattante et la fertilité disparaissent alors que les Africains conservent ces deux natures. Dès lors l’Afrique peut compenser ce déficit, il instaure le mythe de « troupes de choc ». Illusions sur les capacités humaines de l’Afrique qui se reproduirait mieux tout comme Pennequin avec les Tonkins !
Les tirailleurs sénégalais ne sont plus considérés comme des troupes supplétives, ils participent aux opérations à Madagascar à la fin du XIXe siècle (Gallieni) et au Maroc en 1908 (ramènent leur famille, les images diffusées alimentent et enracinent l’idée d’une Afrique disposant de nombreux hommes). Hubert Lyautey lui souligne qu’ils sont sensibles aux variations du climat.
Un engagement massif
En 1914, 30 000 tirailleurs sénégalais. 1ère GM nouvelle étape pour 2 raisons : 1/ un engagement massif (près de 200 000 AOF et AEF) participation en Afrique + Europe. 2/ France seule nation impériale à faire venir des soldats noirs pour combattre des Blancs (contestée par All et Brit).
La Grande Guerre
Travaux bien documentés par Marc Michel et Jacques Frémeaux sur la participation des soldats africains au conflit 1ère GM. Quel impact sur les relations entre la France et ses colonies ?
Participation sur les 5 années d’affrontement en Afrique (Togo + Cameroun, 60 000 porteurs), reddition du Togo le 26 août = 1ère victoire entente. En Europe, ils participent aux batailles : de la Somme, de Verdun où ils reprennent le fort Douaumont avec Mangin, au Chemin des Dames, retrait avant même offensive (affectés par climat d’avril). Ils y subissent le feu allemand (perte de 6 000 hommes) et Mangin devient « boucher des Noirs ». 1918, ils s’illustrent dans le succès de la défense de Reims. Par prétexte de l’adaptabilité du climat, ils sont envoyés aux Dardanelles en 1915 et ils sont ensuite nombreux à souffrir de pneumonies et engelures.
Retour décalés, encore nombreux en métropole en 1919 (grippe espagnole) ; retour 1920-21, avec le drame du naufrage du Paquebot Afrique en janvier 1920 (mort de 192 tirailleurs). 30 juillet 1919, instauration de la conscription par un décret en AOF/AEF (tirage au sort ds chaque village) pour recruter un minimum de 8000. Entre 2GM, ils bénéficient d’une meilleure formation même si fuites et insoumissions demeurent nbreuses, les révoltes elles diminuent. Envoyés dans les combats au Proche-Orient + à la guerre du Rif (1926) + occupation de la Rhénanie.
La Seconde Guerre Mondiale
Présents dès la campagne de 1940 avec + de 60 000 hommes de mai-1940 à la libération, présents sur tous les territoires et champs de bataille. Rôle important AEF dans les FFL.
Ils subissent les massacres des Allemands en mai-juin 1940, 20 000 lors de la bataille de France + 15 000 pertes subsahariennes. Les massacres de la Wehrmacht (1500 à 3000 tirailleurs) sont organisés contre eux pour se venger de l’occupation de la Rhénanie (Chapoutot/Vigreux Des soldats noirs face au Reich). Une deuxième offensive a lieu au mois de juin dans la commune d’Araisme (Somme) avec l’exécution de soldats et d’officiers dont le capitaine N’Tchoréré. Cf. refus Jean Moulin préfet Eure-et Loir de signer les documents falsifiés par All pour justifier/masquer les massacres. Enfin, il y a eu également des massacres à Chasselay à Lyon 19-20 juin.
Voir référence à Jennings pour le rôle de l’AEF et de ses tirailleurs dans l’apport d’une légitimité à de Gaulle et aux FFL. Rôle important joué dans la guerre du désert. Rôle dans les débarquements et leurs déconvenues avec les blanchiments en 1943 (Aubagnac) puis en 1944 (Murraciole).
Humiliation des blanchiments va se poursuivre avec la question des pensions.
Les décolonisations
Dernière phase de l’histoire des tirailleurs est paradoxale et pénible à assumer car leur utilisation dans le cadre des guerres de décolonisation va poser un problème d’image et d’éthique pour ces troupes, elle est terrible pour leur réputation, ils sont successivement envoyés en Syrie, à Madagascar, en Indochine et en Algérie. Accusés de traites d’un côté, en commettant des exactions contre les sociétés africaines qui réclament l’indépendance, et, de l’autre côté, ils sont suspectés par les autorités métropolitaines. Les régiments sont supprimés entre 1960 et 1962. Ils connaissent une fin triste à l’image de l’événement survenu en Guinée indépendante en 1958 où 1000 soldats qui en sont originaires et veulent continuer à servir l’armée française mais ils sont rejetés par la France qui les suspectent et par la Guinée qui les internent dans le camp de Risevaltes à partir de 1964.
Les tirailleurs, clé de lecture des relations entre la France et l’Afrique
Une vision manichéenne de ces régiments persiste dans l’opinion publique et une pression mémorielle s’exerce également contre eux. Pourtant leur histoire illustre la diversité des relations entre la France et ses colonies. Ils sont au cœur des corps intermédiaires qui ont voulu faciliter la communication et l’acceptation de la présence de la France à l’échelle locale. Ils ont intégré la lecture évolutionniste qui légitime le statut et la présence coloniale. Cette histoire tronquée s’accompagne d’une initiation civique à l’équilibre intenable et antithétique : la France patrie des droits de l’homme promet des principes d’égalité et de liberté qu’elle n’est pas capable de tenir. En effet, pour obtenir les droits issus de ces valeurs, il n’y a pas d’autres voie que de rejoindre la contestation car les autorités coloniales se refusent à l’accès d’une égalité et d’une citoyenneté de plein droit élargi à tous les Africains.
Les mémoires sont par ailleurs très complexes, les travaux et la volonté de leur rendre hommage existent dans la société civile. Mais ils sont confrontés à une méconnaissance par les associations mémorielles demandant la reconnaissance de leurs ancêtres Ex. du massacre de mai-juin 1940 bien documentés et connus, les associations parlent d’oubliés !
Le fossé se réduit néanmoins entre une demande plus mémorielle que sociale et les travaux universitaires qui ne souffrent d’aucun tabou sur ces soldats africains. Des relais sont plutôt bien faits dans la littérature dans la mesure où la caricature du tirailleur est banni Ex. le roman « la randonnée de Samba Diouf » 1922, Jérôme et Jean Tharaud + roman de David Diop « Frères d’âme », prix Goncourt des lycéens en 2018 + bandes dessinées comme « Les dogues noirs de l’Empire ».
La figure du tirailleur est complexe à l’image de sa diversité, de ses situations, de son histoire qui se rattache et dépend elle-même de la colonisation. Tout cela doit empêcher d’adopter des postures fermes et péremptoires sur leurs actions. Ils ont souvent subi que ce soit les massacres, les blanchiments, les inégalités permanentes dans leur reconnaissance ou les pensions … Aussi il ne faut pas perdre à l’esprit que leur parcours s’inscrit dans une histoire militaire, celle d’une recherche de l’ascension sociale en situation coloniale, Anthony Guyon termine sur l’ex de Moussa Traoré devenu président du Mali en 1969 pour l’illustrer.



