Agrégé d’histoire, docteur de l’université de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis, Martial GANTELET est également personnel de direction à l’Éducation nationale.

Campons tout d’abord le contexte de l’époque. Les bornes chronologiques choisies par l’auteur ne sont pas équivoques : 1552 – 1661, soit plus d’un siècle. Ce qui permet d’appréhender de façon globale l’évolution des guerres que se livrèrent, à ce moment précis, les Etats européens alors en pleine construction administrative. Preuve en est, il suffit simplement de se pencher sur une carte pour se remémorer – nos parents et grand-parents s’en souviendront sûrement – de l’émiettement total de l’Allemagne ou bien encore des frontières biscornues de l’Est du royaume de France ,loin d’être totalement assurées. Au fait, Westphalie, 1648, çà vous parle ?

Petit retour en arrière. Le 18 avril 1552 entrait, dans Metz et sans aucun combat, le roi Henri II. Cette conquête n’avait rien d’anodine, ni d’un coup de tête royal. Elle relevait, bien au contraire, des plus hauts enjeux géopolitiques. En effet, depuis la fin du XV siècle, Habsbourg et Valois cherchaient avidement à contrôler un espace lorrain. La mise en coupe réglée de cet espace verrouillait, à la fois, les passages entre pays-bas et Comté d’un côté, et entre le royaume de France – véritable caillou dans le jardin royal français – et le Saint Empire Romain germanique de l’autre. Or, depuis Henri IV, les différents souverains français cherchèrent à se défaire de l’emprise de la tenaille espagnole sur leur royaume. En ce sens, l’espace lorrain avec, en son centre, la ville de Metz, représentait un point d’appui nodal propre à rompre définitivement l’axe hispano-lotharingien. Pour compléter ce tableau, l’extrême fragmentation politique, mais aussi religieuse de la région concourait aux desseins d’Henri II. Aussi, au cours de la première moitié du XVII, rois et empereurs rivalisèrent pour contrôler cette zone stratégique, à coups de protections, de reconnaissances de privilèges ou bien encore de suppression. La victoire du duc de Guise, durant l’automne 1552, qui résista au siège des armées de l’empereur Charles Quint fait définitivement tomber, dans l’escarcelle du royaume de France, la ville de Metz. Toul et Verdun, par le biais de cette victoire, se placent sous l’autorité du roi de France mais ne seront que pleinement intégrées qu’après le traité de Westphalie sous le nom de province des Trois-Evêchés. (Pour les plus jeunes, je vous invite fortement à jeter un coup d’œil sur une carte…..)

SAUVEGARDES

Les sauvegardes constituent la ligne rouge de cet ouvrage. Ce sont les passeports, les trêves entre belligérants, les saufs-conduits destinés à faire une pause dans les conflits et les raids militaires dans les campagnes. Sur les frontières du nord-est, durant le conflit contre l’Espagne, ces pratiques furent monnaie courante. Pratiques connues par la monarchie, elles furent abondamment usitées par les gouverneurs de place qui n’hésitaient pas à les lever, parfois, en toute indépendance, en territoire espagnol ! Les provinces, les villes et même les villages les négociaient directement avec l’ennemi ! On est surpris de découvrir cette pratique alors que le nouveau souverain aspire à imposer son autorité. C’est, il faut le dire, une petite surprise, de constater cette inattendue division de la souveraineté. Ainsi jointe à l’infinie négociation des décisions royales, elle questionne à nouveau la construction de l’absolutisme. Intégration des pratiques militaires, négociations politiques locales et royales font que ces incessants va-et vient firent de Metz, alors conquise en 1552 et intégrée à la France en 1648, une ville toujours disputée à proximité de frontières poreuses et fluctuantes.
Or, sur le terrain, ces sauvegardes jouèrent le rôle de régulation de la violence. Elles permirent aux populations de véritablement « souffler », alors que les villes importantes, comme Metz toute proche, se trouvait être la proie des troupes ennemies, « ouvertes aux courses ennemies ».

MICRO HISTOIRE

Voici donc un excellent exemple de micro histoire à la française, alimenté par des sources documentaires nombreuses et variées. Et, pour reprendre l’expression de Michel VOVELLE, l’auteur s’est rendu « à la mine ». Il est parti sonder, éplucher, écumer des monceaux d’archives qui, pour la plupart, sont inédites. C’est également ce qui impressionne lorsque l’on feuillette les copieuses pages relatant les cotes d’archives compulsées. L’auteur, a, par exemple, consulté pas moins de 4262 délibérations de l’autorité municipale messine du XVII siècle, entre 1590 et 1715. C’est le noyau dur de sa recherche. A ces archives officielles viennent se greffer des comptes budgétaires, des correspondances ainsi que plusieurs chroniques de contemporains des événements. comme celle d’une certain Jean Bauchez, rédigé à partir des années 1620, particulièrement criante de vérité. Il est rapporté par cet écrivain les péripéties du village de Plappeville, situé à quelques lieues de Metz. On y découvre la violence quotidienne subie par la population d’un territoire situé près de la frontière du royaume de France, dans les années 1630, au cours de la terrible guerre de Trente ans.

Comme le mentionne Joël Cornette dans la préface de cet ouvrage, l’auteur tente, à travers cet ensemble de documentaires, « un travail d’introspection ». Ce souci qu’a l’historien de restituer au lecteur un vécu le plus crédible de la réalité des faits n’a qu’un but : celui de mettre à nu « l’effort pathétique d’une cité tendue vers la construction d’un espace pacifié au sein du jeu belliqueux des puissances ». C’est bien durant cette période, ce « siècle de fer », marqué par la guerre incessante à partir des années 1630, les crises de subsistances, les épidémies, que la ville de Metz, placée entre le marteau français et l’enclume espagnole, tente de survivre comme elle le peut. La cité messine tente de réaffirmer sa liberté et ses privilèges, entre deux raids des armées ennemies. Alors que s’esquisse en parallèle, au milieu de ce maelström infernal, dans les élites intellectuelles des pays européens, une amorce de théorisation du droit (Thomas Hobbes et Hugo Grotius par exemple).

RAIDS, PILLAGES… ET TAXES FINANCIERES

Dans une seconde partie de l’ouvrage Martial GANTELET nous fait toucher du doigt les dramatiques événements vécus par des populations paysannes décimées. Par exemple, les taxes prélevées par les soldats sur les territoires occupés contre la sauvegarde de la ville ou du bourg, pour qu’il ou elle ne soit pas « troublée », « molestée » pillée ou brûlée. Or, ces contributions financières furent une pratique bien rodée loin d’être une simple et banale taxation financière, on s’aperçoit qu’elles représentaient près de 89 % de l’effort financier urbain. C’est dire si ces impositions mobilisaient toute l’énergie de la population et les ressources des villes assiégées afin de s’épargner un sort cruel et certain ! L’étude nous dévoile non pas une vision nouvelle du pouvoir urbain ou de la ville en elle même, mais les effets directs de la guerre sur le fonctionnement de la société urbaine. Il a fallu, pour les contemporains de l’époque, penser autrement leur propre défense, trouver des sources de financement innovantes pour épargner le sang, dialoguer avec ses ennemis…mais aussi avec les troupes royales. Il ne faut pas voir, ici, de grands affrontements entre armées conventionnelles. Non, tout au contraire, les paysans vécurent, par exemple, à l’heure du pillage, des raids de cavaliers et des rapines. Tout un à côté de la grande bataille, mais pas moins meurtrière pour autant ! On découvre également une société – mais comment ne pourrait-elle pas l’être – sous tension, toujours sur le qui-vive. Prête à se défendre les armes à la main pour sauver sa vie et son territoire. Les paysans armés doivent faire face à des soldats aguerris qui surgissent de nuit, en été ou au début du quartier d’hiver (octobre). On assiste par conséquent à une militarisation des campagnes où les paysans sont constamment sur le pied de guerre. Les raids de cavaliers par petits groupes sèment la paniquent et désolation sur leur passage. Le cas des soldats croates, particulièrement violents et cruels envers les population, semble être resté dans la mémoire collective des paysans messins.

MORCELLEMENT DE L’AUTORITE ROYALE ?

Enfin, en parallèle à ces exactions guerrières, se dessine la construction de la monarchie dite « administrative ». Il s’agit d’un subtil équilibre de jeux de pouvoirs -locaux et royaux – qui se concurrencent par le biais de personnages incarnés. Martial GANTELET dissèque les rouages mis en place par les villes (intercesseurs, correspondances, agents divers et variés) afin d’atteindre et de plaider leurs causes – et leur souffrance – au plus près du cœur du système monarchique parisien. Ainsi, par ce jeu incessant de correspondances et de visite, on s’aperçoit que les pouvoirs locaux messins et royaux ont toujours été en contact, malgré les vicissitudes de la guerre. Côté local, on cherche à attirer l’attention des membres royaux les plus prestigieux, comme les secrétaires d’Etat et, tout particulièrement, celui de la Guerre. Mieux, on tente également d’interpeller les principaux ministres. Richelieu dans un premier temps puis Mazarin qui assistent au conseil du Roi. A côté de ces tentatives d’approches, on distingue le travail de personnages moins prestigieux, mais tout aussi important que furent les commis, dans les rouages administratifs de l’Etat royal alors en plein expansion. Dans ce cadre, la figure du gouverneur fait peau neuve. Le gouverneur, pour l’auteur, devient un véritable « père du peuple ». Et son importance va croissante, sa sphère d’influence grandit, surtout lors de conflits militaires, comme à Metz avec le maréchal de Schlomberg. Cependant, la figure tutélaire des cardinaux ministres reste omniprésente. Mazarin met ainsi en place, par l’intermédiaire de son éminence grise à Metz l’abbé de Coursan, un véritable réseau de captage financier…à son profit. Corruption direz-vous ? Oui, le mot est lâché. Mais plutôt concussion, en vogue à cette époque. Martial GANTELET confirme que « la ville corrompt toute la chaîne d’autorité ». Il n’y a pas de frontière entre la sphère publique et privée. De ce fait, on ne sera pas étonné de cette confusion des genres et des fortunes colossales alors amassées par Richelieu ou Mazarin. En vérité, cette corruption renvoi au fonctionnement de la société même et pallie les carences de l’autorité royale. Cette pratique est donc le meilleur rempart de protection contre les infortunes de la guerre.
La volonté de puissance du jeune Louis XIV se heurte pourtant aux réalités de la guerre.

Ce livre prouve que, au cœur du XVIIème siècle, loin de l’idée d’un Etat monarchique unifié et centralisateur, se décline, aux frontières de l’Est du pays, un négociation infinie entre les différents protagonistes pour « acheter la paix ». Les passeports en tous genres, les sauf-conduits, les négociations entre assiégés et assiégeants viennent ainsi morceler l’autorité royale voulue par le jeune Louis XIV. Les gouverneurs restent maître de « leur » ville. Jamais, peut-être n’ont ils été aussi indépendants dans la gestion quotidienne de leurs pouvoirs. Il s’agirait presque d’une vassalité édulcorée où de petits seigneurs locaux, du haut de leur places fortes, imposeraient leur autorité sur le plat pays. Les nobles y retrouvaient les vertus traditionnelles de leur ordre : audace, témérité, initiative. Mais l’Etat royal, souvent impécunieux, y trouve aussi son compte. Il délègue ainsi la protection de ces villes à la noblesse locale…en surveillant néanmoins étroitement les gouverneurs de places forces. La ville de Metz, sujet central du livre, se positionne par conséquent en conciliatrice entre les deux belligérants, demande tour à tour protection ; soutien ses paysans ; négocie moyennant finances avec les ennemis espagnols des « pauses » dans les opérations militaires. C’est, comme le précise Joël Cornette que, dans ce sombre premier XVII, s’articule les intérêts des élites et ceux du roi, et par conséquent la construction de l’Etat absolu.

Enfin, la frontière est souvent gommé par les raids militaires récurrents. Les messins ont souvent cherché à négocier des trêves, noués des contacts commerciaux avec les voisins afin de réguler une violence endémique. Mais lorsque ces solutions de fonctionnent plus, on négocie alors directement avec son agresseur le plus proche. Cette thèse prouve finalement que la guerre ne renforce pas l’Etat. Au contraire. Elle le détruit, l’annihile, le désarticule. C’est la paix qui instaure définitivement la croissance économique de l’Etat.