Le travail est une notion de sens commun au cœur de nombreux débats de société. Ce terme, richement polysémique, semble résister à l’analyse même si traité par : la philosophie, le droit, la science économique, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse, mais, aussi la mécanique ou la physiologie.
Définition du travail dans ce livre comme « activité à vocation productive », mais aussi saisir dans sa dynamique historique de longue période les formes du travail, de sa reconnaissance comme activité productive et de son encadrement social. Centrer l’analyse sur la forme sociale dominante d’encadrement social du travail dans la société contemporaine, le salariat, ce qui ouvre l’analyse sur les grands problèmes sociaux contemporains, comme le chômage.
L’exposé est organisé en trois grandes parties. Dans la première partie, on examinera la notion de travail, son étymologie, son histoire, son traitement par les différentes disciplines académiques. Dans la deuxième partie, on se penchera sur l’activité productive en s’attachant à saisir ses transformations avec l’évolution des techniques depuis la Révolution industrielle, mais aussi les représentations sociales qui en ont été données, notamment par les arts plastiques, la littérature ou le cinéma. Dans la troisième partie, enfin, on étudiera l’encadrement social du travail en situant le salariat dans une histoire de longue période, qui a vu se succéder et s’entremêler de multiples statuts sociaux du travail.
Le travail – une notion dans tous ses états
I – La notion de travail dans tous ses états
1.1. Le mot et le concept de « travail » : les pièges de l’étymologie
Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance de la prison, 1975.
Il est devenu banal de rappeler que le mot « travail » vient du latin tripalium qui désigne un instrument de torture. Ce n’est pourtant qu’à moitié vrai, car le tripalium n’est d’abord qu’un banal « trépied », qui peut sans doute servir à attacher les torturés, mais aussi, et d’abord, à contenir les gros animaux pendant qu’on les soigne ou les ferre.
Ainsi, le « travail » a d’abord désigné, dans un sens technique qui s’est maintenu jusqu’à nos jours, cet innocent instrument de l’éleveur et du maréchal-ferrant. C’est par le verbe (tripaliere : faire souffrir au tripalium) qu’est apparu le sens moderne de peine. « Travailler » le supplicié veut sans doute dire faire souffrir, mais aussi, selon une logique dont l’époque moderne a perdu le sens, faire parler son corps.
Selon le mythe biblique, le travail est en effet né de la faute d’Adam, qui lui valut d’être chassé de l’Eden primitif et condamné à « travailler à la sueur de son front » + Eve à « enfanter dans la douleur », la mise au monde s’appelle le « travail ». Pour la femme qui accouche, comme pour l’homme (au sens générique) qui s’active pour obtenir sa subsistance, la peine est associée au fruit, à la production, à la satisfaction qui suivra l’effort. Le travail est peine, mais aussi, et indissociablement, activité productive.
Dès la première édition, en 1694, du Dictionnaire de l’Académie française, le concept de travail était parfaitement défini dans son acception moderne : « Labeur, peine, fatigue, soit du corps, soit de l’esprit, qu’on prend pour faire quelque chose ». Ce même dictionnaire fait également apparaître une ambiguïté forte de la notion française de travail qui désigne à la fois l’effort productif et le résultat de cet effort : « Travail, signifie aussi, l’ouvrage même, la besogne faite ».
Verbe travailler utiliser aussi pour les organes du corps : l’estomac travaille : il a du mal à digérer, ou des objets : une poutre travaille : elle est trop chargée. Les usuriers font « travailler » leur argent, le vin travaille également (fermentation).
On a probablement trop insisté sur l’étymologie tripalium qui installe sémantiquement la notion de travail dans le registre de la souffrance. On a vu dans cette sémantique, une caractéristique de « l’esprit » de société moderne, capitaliste, tel que l’a définie Max Weber en l’associant à l’éthique protestante. Selon ce schéma, le travail serait d’abord une « valeur sociale », née avec le développement de la société capitaliste à l’époque moderne, valeur qui aurait triomphé au xixe siècle avec la révolution industrielle et le développement des relations marchandes.
Attention car portugais, espagnol : Travail mais anglais et allemand : work/labour, werke/arbeit. On ne peut donc réduire le travail à la notion de peine.
En mettant l’accent sur la notion de peine, elle souligne une dimension idéologique du travail, sans doute présente dans notre société (sa pénibilité) en oubliant sa signification première, technique et économique, c’est-à-dire son caractère productif. Mais toute souffrance n’est pas « travail », car toute souffrance n’est pas réputée productive. C’est donc d’abord sous l’angle de la production qu’il faut saisir le travail.
Nous définirons dès-lors le travail comme « activité à vocation productive ». Selon cette définition, le travail n’est pas, en soi, une « valeur ». L’activité de travail n’a de valeur que parce qu’elle est considérée comme productive. Pas une invention récente de notre société actuelle. La « production », c’est-à-dire l’interaction de l’homme avec la nature pour satisfaire les besoins humains, a existé dans toutes les sociétés.
L’homme s’est d’abord attaché à contrôler la reproduction de ses ressources (naissance de l’agriculture et de l’élevage lors de la « révolution néolithique). Il a ensuite développé son « industrie », c’est-à-dire la transformation des matériaux tirés de la nature. Son activité laborieuse a été de plus en plus « médiatisée » par des outils et machine, jusqu’à l’automation contemporaine (industrialisation). Ce sont dès lors aussi les processus intellectuels de contrôle et d’organisation des activités productives qui ont fait l’objet d’une mécanisation (informatique), rendant le travail humain de plus en plus éloigné de la matière, de moins en moins « physique », de plus en plus « informationnel », « cognitif » (tertiarisation).
Cette transformation des modalités de l’activité productive n’est pas sans lien avec les transformations de l’organisation sociale, c’est-à-dire des formes sociales d’encadrement de cette activité. Le salariat moderne, notamment, est indissociable de l’industrialisation et de la tertiarisation du travail.
Travail – activité et organisation sociale
1.2. Activité de travail et organisation sociale : contrainte productive et contrainte salariale
Notre définition du travail impose de distinguer cette notion d’autres notions connexes comme celle d’emploi, de salariat, avec lesquelles elle est souvent confondue dans le sens commun et même par les sciences sociales. On dit en effet communément « avoir un travail », « chercher un travail » pour « avoir un emploi », « chercher un emploi ». L’emploi désigne le statut social lié à l’activité productive et non, l’activité productive elle-même. Le « salariat », c’est-à-dire l’emploi juridiquement reconnu par un « contrat de travail » qui lie l’employeur et l’employé, est, aujourd’hui, la forme d’emploi dominante dans les sociétés développées
Ce qui distingue le travail d’autres formes sociales d’activité, c’est qu’il est défini par sa finalité. Le travail se distingue en ce sens du « loisir » ou du « jeu » qui trouvent leur finalité en eux-mêmes. Pour mettre en lumière ce point, le psychologue Henri Wallon a, en 1930, défini le travail comme « activité forcée »
Le « forçage » ici signifié ne désigne pas une contrainte extérieure, sociale, mais une contrainte intériorisée par l’individu qui cherche à accomplir une tâche. Pour qu’il y ait travail, il faut qu’il y ait un écart, une distance, notamment temporelle, entre l’activité et son résultat productif, entre l’effort et la satisfaction de l’effort. Le corps et l’esprit sont « tendus » vers la réalisation d’un but. C’est ce que nous nommerons la « contrainte productive ».
La contrainte productive explique les appellations de travail scolaire, travail psychologique… dès lors qu’elle dépasse le stade du pur « jeu » pour être orienté par sa finalité, la recherche précise d’un résultat : travail. Un sportif ou un comédien travaille pour améliorer résultats et présence scénique.
Conception négative du travail qu’avait développée Adam Smith en 1776 : « sacrifice de repos, de liberté et de bonheur ».
Ce que Smith tente de saisir ce sont les conditions qui font que les travailleurs se mettent à la disposition des employeurs, qu’ils « vendent leur force de travail » selon la formule de Karl Marx. Il ne cherche pas à rendre compte de la « contrainte productive », mais de la « contrainte sociale » de travail et, plus précisément de la « contrainte salariale ».
La confusion entre « contrainte productive » et « contrainte sociale » de travail a alimenté la conception négative du travail développée notamment par Hannah Arendt en 1958. Celle-ci distinguait trois modalités de la « vis activa » : l’œuvre (l’activité de l’artisan), l’action (politique) et le « travail ». Par opposition aux deux autres modalités, elle conçoit le travail comme pure soumission à l’ordre de la nécessité, sans capacité créatrice, ni engagement moral du travailleur
Selon Arendt, on ne travaillerait que par nécessité, pour « survivre ». Dans la société moderne, c’est par le biais du salaire que le travail permet au travailleur de survivre. Arendt renvoie totalement le travail à la peine, et donc, implicitement, au salariat.
Toute la puissance de la théorie de Marx repose sur sa capacité à articuler, dans une riche analyse de l’industrialisation et du développement du capitalisme, les transformations de la contrainte productive et celles de la contrainte salariale. Critique virulent de la société capitaliste, Marx n’était pas pour autant un critique du travail. Pour lui, le travail n’est pas aliénant en soi. Le travail est aliéné dans le régime capitaliste comme dans les régimes d’exploitation antérieurs. Il estime en revanche que le renversement du régime capitaliste permettra une libération du travail, qui deviendra alors pleinement l’instrument de « l’auto-effectuation des individus ».
Deux dimensions articulées du problème du travail : la contrainte productive et la contrainte salariale.
1.3. Le travail vu par les sciences de la nature : de la physique à l’ergonomie
Travail : désigne le produit d’une force par une distance et représente l’« action » accomplie pour surmonter une résistance au cours d’un mouvement mécanique. Du concept de « travail », on dérive celui de « puissance », qui est la quantité de travail fournie dans une unité de temps et qui se mesure donc en kilogrammètres par seconde (travail divisé par un temps). La « puissance » d’une machine est ainsi sa capacité à fournir du travail. Enfin, au milieu du XIXe siècle, les physiciens ont défini dans le prolongement de concept de travail, celui d’« énergie ».
Le choix du terme « travail » pour désigner une grandeur physique témoigne en effet de l’origine anthropomorphique et, plus précisément, économique de la notion de travail mécanique. Cette grandeur physique, définie au début du xixe siècle, mais dont les origines remontent à la fin du xviie siècle a en effet été élaborée pour mesurer l’efficacité des machines en comparaison du travail des hommes qu’elles pouvaient remplacer. Pour effectuer cette comparaison, il fallait donc mesurer le travail des hommes et celui des machines dans la même unité.
La mesure physique du travail humain a été mise en œuvre dès 1699 par le physicien français Guillaume Amontons (1663- 1705). Celui-ci, concepteur d’une des premières machine à vapeur, cherchait à mesurer sa puissance et, pour cela, à calculer le nombre d’hommes auxquels elle pouvait se substituer
Sa réflexion fut reprise un siècle plus tard par Charles-Augustin Coulomb (1736-1806). Cet ingénieur militaire avait été chargé en 1764 de construire à la Martinique le Fort-Bourbon (futur Fort-de-France) et c’est à cette occasion qu’il étudia le travail humain. Il s’agissait pour ces ingénieurs chargés des travaux publics d’évaluer le nombre d’hommes nécessaires pour réaliser un travail donné
Coulomb met d’abord en évidence la « dualité » du concept de travail en français, qui est à la fois dépense (« fatigue ») et produit (« effet »). En physicien, il considère que la dépense (ce qui entre) et le produit (ce qui sort) peuvent être mesurés dans la même unité. Il anticipe une démarche énergétiste et débouche sur une notion fondamentale pour la physique comme pour la psychophysiologie ou la socio-économie du travail : celle de « rendement », rapport du produit sur la dépense, de l’effet sur la fatigue. Le meilleur usage des forces de l’homme est celui qui maximise ce rendement.
En physique, son modèle débouche sur l’élaboration par des ingénieurs polytechniciens français dans les années 1820 du concept de « travail mécanique ». Partie de l’étude de l’homme, la théorie mécanique du travail s’applique donc à la machine par un double mouvement analogique : comme l’homme, la machine « produit » (c’est pour cela qu’on peut substituer l’une à l’autre) ; mais, comme l’homme aussi, la machine ne peut produire sans « dépenser », sans se « fatiguer ». De l’énergie est perdue au cours des transformations mécaniques. Il faut minimiser ces pertes, c’est-à-dire maximiser le rendement, soit dégager le maximum de « travail utile » d’une source énergétique donnée.
Tel est l’objet de la « mécanique industrielle » qui se développe dans le contexte de la « révolution industrielle ». Contemporain de Coulomb, Antoine-Laurent Lavoisier (1743- 1794) a inauguré cette démarche dans un mémoire daté de 1789, où il montrait que la respiration animale pouvait être assimilée à une combustion. Il imaginait que l’on pourrait sur cette base mesurer tous les travaux humains, y compris intellectuels.
Point de départ de la bioénergétique humaine. Cette discipline connaît son acmé au début du XXe siècle, avec un auteur comme Jules Amar (1879-1935) qui soutient en 1909 une thèse intitulée : Le rendement de la machine humaine. Amar est contemporain de Taylor. Il partage avec l’ingénieur américain l’objectif d’utiliser au mieux l’homme au travail pour un plus grand profit industriel.
L’attention se déplaça alors sur les dimensions psychosociales de la fatigue, ce que l’on appela la « fatigue industrielle ». Il fallait en effet expliquer pourquoi le machinisme, qui réduisait la dépense proprement énergétique du travail, aboutissait apparemment à un accroissement des états pathologiques de fatigue, de « surmenage ». Ces travaux donnèrent naissance à la sociologie industrielle, avec Georges Friedmann en France après la 2ème GM. L’ergonomie, née pendant la 2ème GM, avec pour objectif de réduire les pertes dues au « facteur humain » dans la conduite d’instruments complexes.
Selon certains auteurs, si le travail est devenu moins fatigant, physiquement, en raison de la mécanisation et de l’automatisation productives, il serait en revanche devenu plus pénible, nerveusement. On met en cause les formes contemporaines d’organisation du travail qui exigeraient de plus en plus une mobilisation psychique des salariés
1.4. Le travail est-il une marchandise ? Économie et sociologie
La notion de travail est au fondement de l’économie politique. En 1776, Adam Smith a développé l’idée que la Richesse des nations dépend du degré de la division du travail qui y a cours, laquelle est elle-même liée à l’expansion du marché. En se spécialisant, le travail deviendrait en effet selon lui plus productif. De plus, Smith a soutenu que la valeur d’une marchandise est déterminée par « la quantité de travail que celle-ci peut acheter ou commander ». Ces deux idées sont liées. En effet, pour disposer d’une marchandise, il faut soit la fabriquer soi-même, c’est-à-dire la payer de son propre effort, soit l’acheter sur le marché, ce qui revient à acheter l’effort des autres.
Sa théorie de la « valeur-travail commandé » consiste à rapporter la valeur de tout bien à son équivalent en travail-marchandise, comme on pourrait aujourd’hui la mesurer en « équivalent-Smic ». Le prix du travail est, pour lui, le seul prix invariable, parce qu’il paye la peine humaine, qui est la même pour tous, en tous lieux et en tous temps.
1816 : Ricardo : Principes de l’économie politique, Ricardo critiqua vivement la théorie de Smith
Rejetant la théorie de la valeur « travail commandé » de Smith, il défend la théorie de la valeur « travail incorporé » selon laquelle la valeur d’un bien serait égale à la quantité de travail qui aurait été nécessaire à sa fabrication. En fait, la notion de « travail » intervient à deux niveaux des argumentaires des économistes : comme mesure de la valeur (travail produit) et comme marchandise.
Marx, dans Le Capital en 1867, d’opérer une distinction. Il reprend la théorie de la valeur « travail incorporé » de Ricardo et considère que l’on ne peut admettre que le travail lui-même soit une marchandise. Ce que l’employeur achète n’est qu’une « potentialité de travail », une « force de travail ». Or, selon lui, la valeur de la force de travail, qui correspond à la valeur des biens nécessaires à la subsistance des travailleurs, est inférieure à la valeur que cette force de travail peut produire. Tel serait l’origine du profit capitaliste.
La théorie du travail-marchandise adoptée par l’économie politique anglaise au début du xixe siècle ne nous ramène-t-elle pas à l’esclavage, c’est-à-dire à une « choséification » de l’homme, juridiquement réduit au rang de bien mobilier comme le posait le Code noir promulgué en 1685 par Louis XIV ? Cette question a été posée en 1840 par un économiste français, Eugène Buret (1810-1842), qui inspira Marx :
L’économie politique n’a vu dans le salaire qu’une valeur d’échange, une marchandise dont le prix, comme celui de toutes les autres, se règle par le rapport de l’offre et de la demande. Suivant cette théorie, le travail est considéré abstraitement comme une chose, et l’économiste qui étudie les variations de l’offre et de la demande, oublie que la vie, la santé, la moralité de plusieurs millions d’hommes sont engagées dans la question […]. La théorie du travail marchandise n’est-elle autre chose qu’une théorie de servitude déguisée ?
¨Pour Marx : sujétion limitée par sa liberté marchande, celle de vendre sa « force de travail » au plus offrant. Sans doute Marx montre, à la suite de Buret, mais aussi d’Adam Smith que le marché du travail est dissymétrique, car le travailleur est forcé de vendre sa force de travail chaque jour pour survivre, alors que le capitaliste dispose de réserves. Mais, il prend au sérieux la dimension libérale du salariat, qui le distingue des formes précapitalistes d’assujettissement comme le servage et l’esclavage.
La distinction opérée par Marx entre le travail-activité et le travail-marchandise constitue une clarification conceptuelle importante, qui tranche avec l’usage souvent ambigu du mot « travail » par l’économie politique tout au long du xixe siècle.
Dans la théorie économique contemporaine dite « de l’agence », il se formule en termes d’« aléa moral » : l’employeur ne peut, par définition, connaître ex-ante, au moment de la signature du « contrat de travail », la quantité et la qualité du travail qui sera fourni par le travailleur, puisque celui-ci ne se met au travail qu’après le contrat signé. Le travail en acte n’est donc pas réductible au bien vendu sur le marché.



