En France la bataille de Leipzig n’est pas la plus connue des affrontements de l’époque impériale , mais en Allemagne, cette « bataille des Nations », et défaite de l’ogre corse est inscrite dans la mémoire collective. Bruno Colson, spécialiste de l’histoire militaire, et notamment de la période napoléonienne nous livre ici une étude de ce qui reste la plus grande bataille qui ait jamais eu lieu jusqu’au début de la Première Guerre Mondiale, avec près de 500 000 combattants.
Alors que les études sur les batailles napoléoniennes tournent souvent à la célébration de l’épopée impériale, Bruno Colson évite l’écueil. Son ouvrage croise de manière critique les sources et les études en provenance des différents camps en présence. Il peut ainsi replacer cet épisode dans le contexte de la campagne de 1813. Il en restitue le déroulement et les enjeux sans oublier d’étudier la manière dont les épisodes de cette bataille ont été traités dans les mémoires des différents acteurs de la période..

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La recherche d’une bataille décisive

Après un printemps 1813 qui a vu l’affrontement de deux camps épuisés par la retraite et la poursuite de Russie, la trêve de l’été permet à chacun de reconstituer ses forces. Du côté des coalisés, on reçoit le renfort de l’Autriche et on négocie de plus en plus avec les alliés allemands de l’empereur pour essayer de les faire changer de camp. Tandis que côté français, Napoléon a refusé les offres de paix, il pense avoir suffisamment reconstitué sa cavalerie et formé ses conscrits pour remporter une victoire majeure. C’est d’ailleurs parce qu’il envisage de prendre l’offensive qu’il a laissé de nombreuses troupes dans des places fortes encerclées qu’il compte bien rallier et utiliser comme point d’appui.

La reprise des opération voit l’Empereur remporter ses batailles face aux coalisés mais ses généraux, lorsqu’ils combattent seuls, sont battus. En effet, chez les coalisés, on a une grande supériorité numérique et on entend bien l’utiliser. Il n’y a certes pas d’unité de commandement, ni de général pouvant rivaliser avec Napoléon sur un champ de bataille. Mais la stratégie élaborée va être d’éviter le combat face à l’Empereur tout en mettant la pression sur les troupes françaises commandées par ses lieutenants. L’objectif est d’arriver à resserrer suffisamment l’étau pour pouvoir faire la jonction des différentes armées coalisées et provoquer une bataille décisive en situation de supériorité numérique.

Napoléon, fidèle à son habitude, entend utiliser sa position centrale pour battre tour à tour les armées ennemies et ainsi l’emporter. Une stratégie qui se révèle inefficace, ses adversaires ont progressé en mobilité en adoptant l’organisation en corps d’armée. De plus, la taille de leurs armées leur donne une capacité à encaisser les coups bien supérieure en cas d’affrontement. Tandis que les distances qui séparent les trois grandes armées alliées sont désormais trop faibles pour empêcher leur réunion . Surtout, quand celles-ci décident de menacer la ligne de communication des Français, l’affrontement est inévitable.

Une bataille sans précédents

La bataille de Leipzig se démarque des autres affrontements de la période sur de nombreux points. Par sa durée, les premiers combats commencent le 14 octobre sans que les armées principales soient face à face. Ils vont reprendre ensuite du16 au 20 octobre. La lutte est telle qu’une pause doit avoir lieu le 18 pour permettre aux deux camps de souffler.

Mais la bataille est aussi remarquable par l’ampleur des forces engagées. Du côté français on compte près de 200 000 hommes. Chez les coalisés, l’armée de Bohème (armée principale) comprend 190 000 hommes sous Schwarzenberg. Il faut y ajouter les 60 000 de l’Armée de Silésie de Blücher, les 65 000 de l’armée du Nord de Bernadotte et les 34 000 de l’armée de Pologne de Bennigsen. Un total de près de 360 000 autrichiens, prussiens, russes, suédois… Il en est de même des moyens matériels engagés, la bataille va faire un appel massif à l’artillerie près de 900 pièces côté français, 1500 chez les coalisés dont une batterie de fusées britanniques.

Pour la première fois, on va avoir un champ de bataille qui dépasse les limites de vision des commandants en chefs, avec le 16, quasiment trois batailles distinctes : au sud près de Wachau Napoléon tente de profiter d’une supériorité locale pour enfoncer les forces de Schwarzenberg. Au nord Ney résiste à la pression de Blücher près de Möckern tandis qu’à l’ouest Gyulai tente de menacer la ligne de communication française défendue par Margarond près de Lindenau.

Au delà du récit.

Bruno Colson nous livre un récit détaillé de tous ces affrontements. Il alterne avec bonheur les changements d’échelle, de la situation globale à la description individuelle, le tout accompagné de cartes qui permettent de situer les forces et les lieux de manière relativement précise tout en restant lisibles . Durant son récit, il croise les souvenirs et descriptions en provenance des différents camps ; une étude intéressante qui permet de voir comment les mémoires des uns et des autres peuvent diverger, même au sein du même camp sur le déroulement des faits et les forces engagées. Il se distingue ainsi de beaucoup d’ouvrages sur l’Empire qui ne puisent souvent leurs informations qu’à un seul type de sources.

Surtout, l’auteur va au delà de la simple description . Il tâche de faire percevoir au lecteur les enjeux de chacun de ces affrontements. Il met en évidence les différences de commandement entre Napoléon et l’état-major coalisé. Celui-ci est officiellement dirigé par Schwarzenberg mais il doit composer avec la présence des souverains alliés et leurs préoccupations nationales. D’où une stratégie prudente, en raison de la difficulté à faire communiquer entre elles les armées, et du manque d’agressivité de certains à l’image d’un Bernadotte qui ne s’engage que tardivement à fond dans la bataille. Napoléon est obligé de passer d’une attitude résolument offensive le 16 à une bataille défensive les 18 et 19. Dans les deux situations, les forces françaises inférieures en nombre restent globalement supérieures sur le plan tactique et l’éventualité de la défaite n’est pas envisagée par leur chef qui n’a pas su voir les limites de son mode de commandement hypercentralisé qui limite les initiatives personnelles et ne donne pas à ses subordonnés une vision globale. Lorsque Napoléon prend conscience de son échec et finit par envisager la retraite de son armée, celle-ci va s’embouteiller sur une seule et même route. L’explosion prématurée du pont par lequel doivent passer les forces qui couvrent le repli ne fait qu’aggraver les difficultés.

L’ouvrage permet aussi de restituer les tactiques de l’époque, au delà de l’image héroïque des charges massive de cavalerie et des corps-à-corps à la baïonnette. Certes,il y a des charges de cavalerie, notamment le 14 octobre, mais leur déroulement répond davantage à une série d’affrontements en aller et retour. Point de finesse tactique avec une infanterie relativement inexpérimentée mais au contraire on voit comment l’artillerie en est venu à jouer un rôle central de pilonnage des forces adverses pour préparer un assaut ou soutenir une défense. Tandis que l’emploi par les deux camps des tirailleurs se révèle de plus en plus efficace. Les Français se heurtent à ds adversaires qui ont bien progressé.

Bruno Colson nous livre ici une étude passionnante et bien écrite de cette bataille des nations, qui comme les autres batailles de 1813, fait l’objet de peu d’ouvrages en français . Il contribue ainsi au renouvellement de l’histoire militaire du Premier empire. La compréhension de la démarche d’écriture de cet ouvrage amènera le lecteur à ne plus considérer de la même manière ce qu’il peut déjà avoir lu sur la période.