La guerre urbaine au XXIe siècle s’est installée depuis de nombreuses années sur nos écrans. Les destructions filmées par les drones s’accompagnent aujourd’hui de reportages au cœur des combats, avec des GoPro fixées sur les casques des soldats. J’ai eu l’occasion il y a quelques semaines de présenter un article très instructif de John Spencer et Liam Collins, publié sur le site du Urban Warfare Project. Cette lecture m’a donné envie de creuser davantage ces questions et c’est ainsi que je me suis plongé dans l’essai de  Anthony King, Urban warfare in the twenty-first century, Cambridge Polity, publié en  2021.

« La guerre a migré dans les villes. De Mossoul à Mumbai, d’Alep à Marawi, les grandes batailles militaires du XXIe siècle se sont déroulées dans des zones urbaines densément peuplées. Pourquoi est-ce arrivé ? Quelles sont les caractéristiques déterminantes de la guerre urbaine aujourd’hui ? Quelles sont ses implications militaires et politiques ?

L’éminent sociologue Anthony King répond à ces questions par une analyse approfondie des récentes batailles urbaines et de leurs antécédents historiques. En explorant la typographie changeante et l’évolution des tactiques du paysage de bataille urbain, il montre que même si toutes les méthodes utilisées dans la guerre urbaine ne sont pas nouvelles, les opérations dans les villes d’aujourd’hui sont devenues très complexes. La guerre urbaine s’est transformée en micro-sièges exténuants, qui s’étendent du niveau de la rue – et en dessous – à l’espace aérien au-dessus de la ville, alors que les combattants se battent pour des bâtiments, des rues et des quartiers individuels. Dans le même temps, les médias sociaux et les réseaux d’information numérisés communiquent ces batailles à un public mondial à travers un archipel urbain. Les spectateurs peuvent alors devenir des acteurs directs ou non des combats.

Rappel opportun des coûts et de l’horreur de la guerre et de la violence dans les villes, ce livre offre une introduction interdisciplinaire inestimable à la guerre urbaine du nouveau millénaire pour les étudiants en sécurité internationale, en études urbaines et en sciences militaires, ainsi que pour les professionnels militaires. »

 

Voici la présentation officielle du livre du Docteur Anthony King, professeur d’études sur la guerre à l’Université de Warwick. En un peu plus de 200 pages ce spécialiste brosse un large tableau des combats urbains, s’appuyant sur des exemples solides, mis en perspective avec la nécessaire profondeur historique. Le style est direct et globalement efficace. Si la dimension littéraire est loin d’être la priorité de l’auteur, cette analyse mérite assurément le détour et c’est ce que je vais essayer de montrer à travers ce modeste article. Diverses cartes et plans accompagnent fort justement le propos ; les photos employées sont plus dispensables, mais ceci ne gâche en rien le plaisir de la lecture. Outre la pensée de l’auteur, je vais me permettre de mettre en perspective l’actuelle guerre en Ukraine et notamment le cas de la bataille de Bakhmout qui a largement occupé le champ médiatique.

Anthony King a de multiples champs d’étude : il écrit sur le sport, la théorie sociale et les forces armées. Parmi ses livres les plus récents signalons « The Transformation of Europe’s Armed Forces » (Cambridge University Press 2011) et « The Combat Soldier » (Oxford University Press 2013). Il travaille actuellement sur un livre sur les quartiers généraux divisionnaires. Conseiller auprès des forces armées pendant un certain nombre d’années, notamment en tant que membre de la cellule Prism RC (Sud) de la FIAS de l’OTAN en 2009-2010 à Kandahar, c’est un homme de terrain et son expérience est en ce sens très intéressante.

Une part importante de ses recherches porte sur les forces occidentales dirigées par les États-Unis, et il s’est intéressé de plus en plus aux tactiques de guerre urbaine. Si Irak et Afghanistan ont joué un rôle important dans ses réflexions, son approche est néanmoins bien plus ouverte que ces seuls exemples.  Elle est issue de ses recherches sur la transformation de l’Occident, sur ses forces, depuis les années 1990. Élément intéressant, le chercheur s’est beaucoup intéressé au football, au phénomène des hooligans. Pour  Anthony King on peut apprendre beaucoup sur les villes en étudiant finement leurs clubs de football.

 

La guerre urbaine au XXIe siècle est au cœur des opérations dans le monde entier. Comment les villes actuelles impactent-elles la guerre et les opérations militaires ?

 

Les villes, face à la guerre de manœuvre pouvant être destructrice en rase campagne pour des forces qui seraient contournées, restent le lieu de fixation parfait, le lieu de prédilection pour organiser une résistance efficace. Le cas de Marioupol, de Bakhmout constituent des exemples éclairants en Ukraine. Les villes ont servi dans cette guerre de point de crispation des efforts offensifs, engageant des troupes de manœuvre dans un combat harassant et très meurtrier pour les assaillants, essentiellement russes. Bien entendu, et Anthony King le démontre brillamment, la guerre urbaine est très ancienne. Comme il le rappelle fort justement, les auteurs et commentateurs aiment s’attarder sur les armes utilisées, sur la poliorcétique. Mais le chercheur insiste aussi sur la ville en tant qu’acteur à part entière. Assurément existe-t-il des similitudes entre les villes, à travers les espaces et les âges. Mais Anthony King identifie, à l’ère des Global City du XXIe siècle, des éléments singuliers marquant des ruptures.

 

La dilatation des espaces

 

Les villes sont plus grandes que jamais. La moitié de la population humaine vit dans des villes et leur taille a augmenté de façon écrasante. Le nombre de mégapoles a augmenté depuis les années 1970 ; les grandes villes d’un million à deux millions d’habitants deviennent une norme. L’étalement spatial est ainsi une clé majeure de compréhension de la dialectique guerre / ville. Ce processus accroît la probabilité de combats dans ces espaces, mais aussi modifie la façon même de s’y battre. Plus grande se fait une ville, de plus en plus interconnectée avec d’autres villes est-elle. Se dégage alors l’idée proposée par certains géographes d’un urbanisme planétaire unitaire qui imposerait ses propres logiques. Les zones urbaines aujourd’hui, à travers les flux de personnes, de biens et de services, les interconnexions du commerce, etc. et bien sûr à travers les systèmes de communication que les villes sont interconnectées d’une manière qui est nouvelle. Bien entendu les villes ont toujours été des points centraux du commerce international. Mais les villes sont devenues plus globales et externalisées en termes de leurs connexions à l’extérieur. Elles sont plus hétérogènes, plus diversifiées ce qui impacte fortement la façon de s’y battre.

 

Un microcosme à part entière

 

En leur sein les échelles de hiérarchie ont augmenté ; il y a une plus grande diversité verticale entre les pauvres et les riches, beaucoup plus d’occasions de diversité ethnique culturelle. Une ville ou une zone urbaine aujourd’hui est non seulement devenue plus riche et plus pauvre, mais aussi potentiellement plus diversifiée en termes de composition ethnique, ce qui s’explique par la globalisation. Dans ce sens la ville peut être liée aux diasporas ; les diasporas ethniques dans les villes sont de plus en plus interdépendantes avec leurs pays d’origine, leurs groupes ethniques d’origine. Ceci est une rupture claire avec le passé, du moins en termes de masse.

Le cœur du propos est ainsi limpide : pour comprendre la guérilla dans une ville ou la meilleure façon de s’en emparer, il n’est pas possible de passer par pertes et fracas une analyse sociologique des quartiers, des solidarités, des logiques propres à chaque ville. Le premier combat de forces armées revient à l’analyse fine de données, de cartes, afin de préparer au mieux une intervention qui sera assurément hautement complexe.

 

Une taille devenue problématique pour des forces réduites

 

Autre point saillant de cet essai, la question de la taille. Tandis que les villes se sont développées horizontalement, verticalement et en densité, les forces militaires se sont réduites. On le voit parfaitement en Ukraine aujourd’hui : l’armée russe a essayé de prendre  Kiev, 3 millions d’habitants en comptant la banlieue, avec 15000 hommes tout au plus. En 1943 la capitale ukrainienne avait été assaillie par pas moins de 1.3 millions d’hommes de l’Armée Rouge. Cette tendance mondiale vers de plus petites les forces militaires est absolument cruciale pour comprendre la guerre urbaine du début du XXIe siècle. Une guerre de haute intensité nécessite la masse, comme l’auteur l’illustre en évoquant divers exemples comme Stalingrad. Le bâti des villes, sans même parler des fortifications qui sont évoquées dans l’ouvrage, imposent donc une multitude d’obstacles, de points de résistance favorables aux défenseurs, lesquels sont potentiellement beaucoup plus nombreux avec les civils.

 

La bataille de Berlin est lancée le 16 avril 1945 par les Soviétiques, elle s’achève le 2 mai 1945. Elle engage des forces considérables, 2.5 millions pour la seule Armée Rouge (en incluant des forces polonaises)

 

 

Que faire ? Tout faire reposer sur les bombardements stratégiques, l’appui aérien ? Revenant sur les bombardement de Hambourg par la RAF en 1943 (Opération Gomorrah) ou de façon plus récente sur l’exploitation des moyens aériens dans le cadre de la bataille de Sadr City durant la dernière guerre d’Irak, l’auteur pose des questions centrales :  comment désigner des cibles décisives ? Comment les frapper, les détruire, avec des forces toujours plus réduites ? La réponse russe à Bakhmout a été claire : tout raser, alors même que semblait s’imposer l’idée, plus occidentale, de frappes chirurgicales, précises, comme ce fut le cas contre DAESH en Syrie. Le cas de Bakhmout infirme ici les conclusions de Anthony King quant au poids devenu décisif de la précision. Les russes sont en effet une approche totale du « warfare« , des aspects militaires de la guerre (ne pas confondre avec le terme de « war » qui est la guerre dans son sens politique. Les Russes ne pratiquent pas à ce jour, pas plus que les Ukrainiens d’ailleurs, une guerre totale).

 

La bataille de Sadr City début en avril 2004 et il faut attendre mai 2008 pour que la situation soit sous contrôle

 

Le retour de la manœuvre et l’art des micros combats

 

Cette infirmation reprend cependant une logique profonde du livre ; il est difficile de prédire avec exactitude le futur de la guerre, y compris urbaine. Des tendances sont cependant perceptibles. Tout d’abord la violence des combats, ce qui se retrouve en Ukraine aujourd’hui. La précision des armes et des munitions ne change pas un fait évident ; la destruction du bâti, des infrastructures, parfois dans des proportions catastrophiques. Ensuite littéralement les espaces urbains peuvent avaler des divisions entières. La bataille de Mossoul (octobre 2016 à juillet 2017) a démontré l’épineuse question des forces disponibles (pas assez de troupes pour prendre et tenir la ville entière).

 

 

En découle une approche de multiples sièges, de manœuvres fractales, de combats de quartiers, de grignotage. Dans le cas de Mossoul, les murs ont été percés par les combattants pour passer d’un quartier à l’autre, d’un bâtiment à l’autre, à la recherche du contournement, de la surprise. La capacité de coordinations interarmes est une clé décisive pour qui sait la maîtriser. Contrairement à la seconde guerre mondiale, l’auteur démontre également qu’on se bat dans la ville mais très peu autour d’elle. Ce qui se passe est que la réduction des forces de combat des deux côtés fait qu’ils convergent vers des emplacements décisifs, des micros combats. C’est la une clé inattendue : alors que les combats lors de la seconde guerre mondiale on engagé des forces considérables en ville, proposant donc une confrontation frontale, la réduction des forces s’affrontant permet, corrélée à l’étalement urbain, plus de manœuvres face aux zones vides qui se créent mécaniquement.

 

Un art ancien aux nouvelles formes

 

Stalingrad et Fallujah, même destins funestes. Les villes sont dévastées par les combats, par la puissance des armes modernes. Mais pour la seconde, la nature de la guerre a changé malgré les apparences. Guerre frontale, combats de haute intensité, mais aussi approches hybrides, présence d’acteurs non-étatiques (on pensera au groupe Wagner de l’homme d’affaires Evgueni Prigojine à Bakhmout) sont autant de marqueurs nouveaux. Et, à côté de ces dynamiques, le retour des sièges semble nous plonger des siècles en arrière.

 

 

La décentralisation dans les outils, les armes mais aussi les acteurs, a compliqué le visage urbain de la guerre. Il n’y a pas de façon propre de gagner. Au XXIe siècle, le combat reste donc brutal et destructeur comme jamais. La guerre urbaine n’est pas seulement une affaire de rue, une affaire de terrain. Elle est affaire de récits, de rumeurs, de trahisons, qui sont aussi vieux que la guerre, mais aussi d’espace aérien, comme le montrent les opérations américaines en Irak et en Syrie, les opérations russes en Syrie, aujourd’hui les drones en Ukraine, hier à Mossoul.

Dans un espace aussi vaste, avec peu de troupes, la guerre de manœuvre ouverte dans le combat en profondeur existe donc sous la forme de micro-combats.  Donc ce n’est pas dans tout l’espace urbain que l’on se bat. Ces combats localisés, individualisés, s’apparentent à des combats de position, des micro-sièges où le but est d’empêcher les forces adverses d’utiliser des structures fortifiées, retranchées, comme Bakhmout l’a très bien montré ce printemps.

 

 

L’auteur termine par quelques mots sur l’évolution la plus extrême. Face à la difficulté représentée par la prise des villes, face à une montée des passions, il n’est pas impossible qu’une conclusion funeste vienne mettre fin à toutes ces considérations. Le feu nucléaire reste la dernière étape d’un mouvement qui vit jadis Hambourg, Berlin ou Tokyo être victimes, entres autres cibles sinistres. Si les multiples Mossoul ou Marioupol restent l’évolution la plus probable, il n’en reste pas moins que l’Armaggedon demeure possible.

 

Un livre clé pour comprendre la dialectique entre la guerre et les villes en ce début de XXIe siècle. Puisse-t-il donner des idées à de jeunes chercheurs français pour proposer à leur tour des analyses à partager le plus largement possible.