L’objectif de cette fiche est d’introduire le sujet de l’agrégation interne en le reliant aux problématiques les plus actuelles de la NewAtlantic History et de la Global History. Si le sujet « L’âge des révolutions » est né d’une réflexion historiographique française majeure dans les années 1950 et 1960, ce sont les travaux anglo-saxons qui lui donnent actuellement sa plus grande profondeur. Afin de donner une image concrète de la philosophie du sujet et de son épistémologie, cette fiche s’appuie sur d’autres fiches déjà publiées sur Clio-Prépas ainsi que sur troisouvrages très récents produits par Wim Klooster, Frank Jacob, Alan Forrest et Matthias Middell.
Alan Forrest et Matthias Middell (dir), The Routledge Companion to the French Revolution in World History
Dans l’introduction de The Routledge Companion to the French Revolution in World History (2016), Alan Forrest et Matthias Middell nous invitent à considérer la Révolution française non pas comme un « événement français » comme François Mitterrand et plusieurs historiens l’affirmaient lors du Bicentenaire de 1989, mais comme un « événement impérial », « global » et « connecté ».
Dans le chapitre 1 (« The French Revolution in the Global World of the Eighteenth Century »), Matthias Middell rappelle que la Révolution française est indéniablement liée à l’histoire d’une nation particulière et à sa mission d’universalisation des valeurs et des idées vécues et exprimées par les Français ; mais d’un autre côté, cependant, des auteurs du monde entier, au lieu de limiter son importance au cadre de l’histoire nationale, ont accordé à la révolution de 1789 une place privilégiée dans les récits de l’histoire mondiale.
Quelques décennies auparavant, Robert Palmer a pourtant brisé le carcan des historiographies nationales en publiant son étude en deux volumes The Age of Democratic Revolution (1960), une œuvre résolument comparative. Il décrivait une « révolution de la civilisation occidentale », qui, selon lui, avait eu lieu entre les années entre 1760 et 1800. Ces décennies ont vu de nombreuses agitations, bouleversements et conspirations de part et d’autre de l’Atlantique, qui naîtraient de conditions spécifiques ou universelles, et non simplement à la suite de la Révolution française. Palmer discute des révolutions qui éclatèrent à travers le monde à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, en insistant sur le fait que la Révolution française n’était qu’une parmi elles. L’âge des révolutions démocratiques était essentiellement un mouvement intellectuel lié aux idées libérales et démocratiques, dont l’Atlantique était le cœur. L’Amérique et la France étaient représentées comme offrant le cadeau de la liberté à ceux qui suivaient leurs traces, mais il n’y avait ni réciprocité, ni échange culturel. Cette position fut également maintenue dans l’œuvre de Franco Venturi en Italie et de Jacques Godechot en France.
Jacques Godechot, dans France and the Atlantic Revolution of the Eighteenth Century, 1770-1799 (1965), s’est donné pour mission de montrer que ce qu’il appelait les « troubles révolutionnaires » des trente dernières années du XVIIIe siècle « appartenaient à un grand mouvement unique et formaient une seule Révolution atlantique » qui avait commencé dans les colonies américaines britanniques. Sa conclusion est sans équivoque: « The revolution which had begun on the American shores of the Atlantic, after reaching a height in the French revolution, in which it clarified its principles and consolidated its doctrine, continued on the American shores of the Atlantic even after the fall of Napoleon » (« La révolution qui avait commencé sur les côtes américaines de l’Atlantique, après avoir atteint un apogée lors de la Révolution française, où elle avait clarifié ses principes et consolidé sa doctrine, se poursuivit sur les côtes américaines de l’Atlantique même après la chute de Napoléon»).
En Allemagne, Walter Markov publie Revolution im Zeugenstand. Frankreich 1789–1799 en 2 volumes en 1982. Il s’efforce de replacer 1789 dans le contexte plus large des révolutions en Europe et en Amérique, avec un accent particulier sur l’influence mutuelle de la Révolution française et de l’Indépendance sud-américaine. Cette approche comparative n’a trouvé un écho en France qu’à la fin des années 1980 et est restée largement inaperçue. Quand François Furet écrit Penser la Révolution française, il continue de rechercher les causes des troubles révolutionnaires dans l’histoire institutionnelle ou intellectuelle française au lieu de suivre les apports venus de l’extérieur des frontières. Pour François Mitterrand, la Révolution française est celle qui a inspiré toutes les autres : la France apparaît comme l’origine d’un mouvement toujours plus grand contre la tyrannie et les restrictions à la liberté. C’est elle qui a diffusé les valeurs universelles et les Droits de l’Homme au reste du monde. Le Bicentenaire oublie que les Etats-Unis ont déjà écrit une « Déclaration des Droits » dont l’influence a bien été mondiale…
Pourquoi l’historiographie française ne s’est-elle pas engagée dans la suite des travaux de Robert Palmer et de Jacques Godechot ?
Selon Matthias Middell, pour l’école classique de Paris, la vision atlantiste posait problème, car elle plaçait la Révolution américaine (et donc les Etats-Unis) en première position parmi les nations modernes de la fin du XVIIIe siècle ; la leur était présentée comme une révolution libérale qui avait réussi là où celle de la France avait sombre dans la terreur. Comme l’observe Lynn Hunt, « mainland French historians were only too happy to note the far distant reverberations of their French Revolution, but by and large they rejected efforts to make the French Revolution part of a broader Atlantic movement » (« les historiens français du continent étaient ravis de noter les répercussions lointaines de leur Révolution française, mais dans l’ensemble ils rejetèrent les efforts visant à faire de la Révolution française une partie d’un mouvement atlantique plus large »).
Dans la recherche anglo-saxonne, la priorité est portée aux notions de transnationalisme, de transfert culturel, ainsi que sur la connectivité. Les historiens insistent pour que la Révolution française, au lieu d’assumer le rôle souvent attribué à elle d’instigatrice d’insurrections ailleurs, prenne sa place dans un monde global qui implique de vastes régions d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique.
L’approche historique par les connexions se développe après les années 1990 : la fin du XXe siècle est caractérisée par la fin de la guerre froide, la fin de la division du monde en Blocs, et son ouverture aux échanges internationaux grâce à la mondialisation. Les historiens observent alors les connexions et font naître plusieurs tendances au sein de la recherche en histoire globale. Ils suivent les biographies de tricksters, suivent les traces des diffusions d’idées entre pays, les incitations à l’imitation, les conséquences des enchevêtrements et des métissages. La guerre, en particulier, est un élément important dans la transmission des idées révolutionnaires à travers l’Europe et au-delà, les armées françaises, souvent accompagnées de députés en mission de la Convention et de commissaires révolutionnaires cherchant à leur insuffler une ferveur idéologique, affrontaient les armées des rois et des empereurs et les mettaient à l’épée. Mais elle a aussi servi de moyen de transfert culturel entre les peuples d’Europe et des colonies d’outre-mer françaises, menant à de meilleures compréhensions mutuelles et à un échange d’idées et d’institutions. A la fin de la guerre, il ne s’ensuit pas nécessairement que tous les vestiges d’influence française sont abandonnés, et qu’un certain sentiment d’héritage européen partagé s’est créé au début du XIXe siècle.
Dans le monde de la recherche anglo-saxonne, c’est cet angle qui a été privilégié depuis les années 1990 (Voir par exemple Bailey Stone, The Genesis of the French Revolution : A Global-Historical Interpretation, Cambridge University Press, 1994 ; David Armitage, The Declaration of Independence. A Global History, Harvard University Press, 2007). Aux études sur la mondialisation se sont ajoutées les conséquences du Linguistic Turn : la New Imperial History et les Postcolonial Studies.
En 2010, Paul Cheney a publié un ouvrage innovant sur le commerce et les affaires, Revolutionary Commerce : Globalization and the French Monarchy. Au même moment, toute une génération d’historiens américains (parmi lesquels David Geggus, John Garrigus, Laurent Dubois, Caroline Fick, Rebecca Scott, Jeremy Popkin…) a concentré son attention sur les Caraïbes françaises et les insurrections qui ont balayé Saint-Domingue et la Guadeloupe dans les années 1790 et mené à la création en 1804 de la première république noire au monde en Haïti. Dans ces travaux, les auteurs s’efforcent de remettre en question les interprétations existantes qui ne considéraient les événements de Saint-Domingue que comme un appendice de l’histoire métropolitaine de la révolution. Pas à pas, le caractère impérial de l’Ancien Régime et de la France postrévolutionnaire a pris une nouvelle importance. Et bien que ce soient en grande partie des auteurs britanniques et américains qui ont abordé ces questions pour la première fois, les spécialistes révolutionnaires en France soutiennent désormais aussi l’idée que la Révolution peut être comprise comme faisant partie d’une logique de mondialisation ; Pierre Serna fait partie de ceux qui ont le plus vigoureusement défendu cette thèse, suggérant qu’il n’est plus possible d’étudier le continent européen isolément. On peut également citer Olivier Pétré-Grenouilleau à propos de la traite négrière ou Frédéric Régent sur les colonies de plantation. Clément Thibaud s’interroge sur les origines de la forme républicaine des gouvernements actuels dans le monde (2018), ce qu’il appelle le « républicanisme ». Il démontre que cette origine se trouve d’abord dans la Révolution américaine à partir de 1776. Ce sont ensuite les « révolutions atlantiques » au cours de « l’âge des révolutions » qui ont diffusé ce modèle en-dehors des jeunes Etats-Unis. Leur argument n’est pas seulement que l’exemple d’Haïti a inspiré des mouvements nationalistes et anticoloniaux à travers l’Amérique centrale et du Sud, mais qu’il avait une importance transnationale propre. Ils cherchent plutôt à placer Haïti au cœur du processus révolutionnaire, un processus fondé sur la relation entre colonisateur et colonisateur, et où la question de l’esclavage est considérée comme assez centrale à l’époque révolutionnaire. Ce soi-disant virage mondial a non seulement impliqué l’exploration des questions de pouvoir et d’identité ; elle a également remis en question ce qui était auparavant considéré comme les narratifs maîtres de la Révolution française elle-même.
15 P. Serna (ed.), Républiques sœurs. Le Directoire et la révolution atlantique, Rennes: Presses Uni- versitaires de Rennes, 2009.
Clément Thibaud, « Pour une histoire polycentrique des républicanismes atlantiques (1770-1830) », Revue d’Histoire du XIXe siècle, 56, 2018, p. 151-170
Que faut-il faire ?
Les deux historiens proposent de remplacer l’approche « nationale » de la Révolution française par une approche « impériale », « globale » et « connectée ». En effet, la France de la fin du XVIIIe siècle est un empire et non un Etat confiné à ses frontières nationales ! Même si le Traité de Paris de 1763 retire à la France ses possessions impériales au Québec et en Acadie, l’empire français reste un acteur majeur dans le monde atlantique, avec une base en Louisiane (qui donnait encore accès à de vastes régions de l’Ouest américain), et les îles sucrières les plus riches des Caraïbes, Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe dépassant largement la production de la Jamaïque ou de la Barbade.
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Bilan et conclusion
Ce que confirme l’application du modèle
Les trois révolutions étudiées commencent toutes par des violations des droits (réelles ou perçues), aggravées par des crises préexistantes. Les gouvernements en place refusent le compromis et optent pour la violence, créant des points de non-retour. Les masses rejoignent la lutte par nécessité immédiate, non par conscience révolutionnaire.
Les limites du modèle
Les masses révolutionnaires ne peuvent jamais être pleinement liées aux objectifs idéologiques de la révolution. Lorsqu’elles perdent leur élan, les « révolutionnaires professionnels » continuent et radicalisent le mouvement. La Révolution américaine a pu contenir ce phénomène ; les révolutions française et haïtienne ont mené à des luttes internes violentes et à l’établissement de nouveaux régimes.
L’apport de l’approche comparative mondiale
Bien que les conflits sociaux aient été au moins contenus pendant un certain temps dans le cas américain, les révolutions française et haïtienne ont poursuivi leur développement, conduisant à de violentes luttes internes de pouvoir et à l’établissement de nouveaux régimes à la fin de leurs processus respectifs. L’application du modèle théorique des dix étapes aux cas présentés montr que les révolutions possèdent en réalité certains schémas de développement génériques, appelés étapes ou étapes dans ce livre, qui, pour les études de cas individuelles, peuvent être résumés comme présenté dans le tableau suivant.





