La question au programme de l’agrégation externe d’histoire 2023 envisage les sociétés africaines dans leurs connexions avec le monde. Elle s’inspire donc particulièrement des réflexions liées au Global Turn né dans les années 1990. Ce courant s’est, très largement développé dans le monde anglo-saxon (bien plus qu’en France) depuis le début du XXIe siècle. Au cœur de la question se trouvent les concepts de « connectedness » et d’« agency » (« connectivité » et « agentivité »). Il s’agit de comprendre comment les acteurs, les objets, les marchandises, les cultures africaines ont été reliées au reste de la planète au XXe siècle, et comment ils ont influé sur le reste du monde autant que le reste du monde a influé sur eux-mêmes.
Dans « The Future of Global History », 2018, Richard Drayton et David Motal résument l’histoire globale ainsi : « an approach to the past which has two keys. On the one hand, the comparative approach seeks to understand events in one place through examining their similarities with and differences from how things happened somewhere else. This is opposed to, or combined with, the connective approach, which elucidates how history is made through the interactions of geographically (or temporally) separated historical communities ».
Plan de la fiche
I. Introduction
II. L’histoire globale répond à deux objectifs : proposer une histoire non-eurocentrée et s’affranchir des cadres dépassés de l’Etat-nation
III. World History VS Global History
IV. La New Imperial History entre histoire comparée, connectée et réticulée
V. L’histoire comparée/Comparative Studies
VI. Les transferts culturels et l’histoire croisée/Shared History/Entangled History
VII. L’histoire transnationale/Cross-Cultural Studies
VIII. Les « situations de rencontres »
IX. L’histoire connectée/Connected Studies
X. Les acculturations, les métissages, l’hybridité, le « middle ground »
XI. L’histoire globale située (biographie ou microhistoire globale)
I. Introduction
L’immense valeur de la question d’histoire contemporaine réside dans son intégration à une démarche historique qui a le mérite de libérer les chercheurs, les étudiants et les enseignants (ainsi que les futurs enseignants) de nombreuses barrières du classicisme historiographique :
- l’histoire (fausse) de la suprématie de l’Occident qui provoque « le vol de l’histoire » (Jack Goody);
- l’histoire ethno-nationale ou ethno-européenne consignée à l’intérieur de ses frontières;
- le « grand roman national » qui se restructure en permanence pour devenir plus alléchant (pensons au premier film, à la fois chauvin et réactionnaire, produit par le Puy du Fou en 2023);
- la croyance ordinaire dans l’adaptabilité des concepts occidentaux à des mondes culturels parfaitement différents.
L’histoire globale néglige à la fois les nations, les délimitations frontalières et les hiérarchisations du monde. C’est d’ailleurs l’approche choisie par Jane Burbank et Frederick Cooper (un historien d’une importance majeure pour le traitement du sujet au concours) dans Empires in Global History. L’histoire globale abolit les relations de « centres », « centres secondaires », « périphéries intégrées », « périphéries dominées », « marges »… L’Afrique n’est donc plus un continent essentialisé, c’est-à-dire considérée comme un ensemble homogène sans capacité d’action ; elle n’est pas non plus uniquement un territoire dominé par des empires européens, ni une périphérie soumise aux intérêts de l’étranger, ni un centre producteur d’une histoire autonome. Elle est une région du monde qui a autant d’importance qu’une autre région au même moment. Elle est ce qu’Immanuel Wallerstein appelle un « système-monde » diversifié et intégré aux processus mondiaux du XXe siècle.
L’angle est aussi enthousiasmant qu’intimidant. Cependant, depuis plus de 20 ans, les réflexions épistémologiques des historiens spécialistes de cette approche, ainsi que les travaux des historiens qui résistent à cette « mode qui ne fait que passer » ont considérablement complexifié la définition de ce que nous appelons l’histoire globale. Les débats sont très virulents entre les défenseurs et les opposants, mais aussi entre des historiens qui définissent avec d’infinies nuances cette démarche scientifique qui continue de se constituer et de s’affiner.
La lettre du jury publiée en mai 2022 stipule précisément que « le sujet invite à sortir du face-à-face entre colonisateurs et colonisés. Il s’agit d’étudier les relations des Africaines et des Africains au monde, de cerner comment ils les redéfinissent et les reconfigurent ». Plutôt que d’observer « from the top » les relations entre Etats et sociétés, il s’agit d’observer les échanges intra-africains et extra-africains « from below », en suivant les parcours des femmes, des hommes, des marchandises ou des idées. Or, même dans une approche post-coloniale et subalterne, ces « relations » peuvent être abordées de plusieurs manières qu’il faut définir et différencier.
L’objectif de cette fiche est de fournir une présentation claire des différentes formes d’histoire qui peuvent être mobilisées pour la préparation de cette question.
II. L’histoire globale répond à deux objectifs : proposer une histoire non-eurocentrée et s’affranchir des cadres dépassés de l’Etat-nation
La World History naît en Amérique du Nord dans les années 1960. L’historien canadien William McNeill propose, dans The Rise of the West (1963) une synthèse de l’histoire des civilisations autour du concept d’« oecumene » et insiste sur la « rencontre » comme étant le principal moteur du changement social, depuis le développement du commerce en Mésopotamie sumérienne jusqu’à l’arrivée des Portugais en Asie. Puis, l’Américain Marshall Hodgson propose, dans The Venture of Islam (1974) une histoire mondiale de la civilisation islamique.
Cette World History prend rapidement la forme d’une Atlantic History dans les années 1980. L’étude des connections entre toutes les rives de l’océan Atlantique est au cœur des démarches de Jack Greene, Bernard Bailyn, Nicholas Canny Philip Curtin (« cross-cultural trade », Alfred Crosby (« columbian exchange »), Jerry Bentley (« cross-cultural interactions »), Andre Gunder Franck (« dependance theory »), David Armitage (« Trans-Altlantic history »)…
Dans le même temps, l’Atlantic History évolue grâce aux remises en question par une nouvelle génération d’historiens des grandes narrations qui cherchent à justifier la « domination de l’Occident ». Les mouvements de décolonisation, le développement des recherches universitaires dans les nouveaux Etats décolonisés provoquent le mouvement des Postcolonial Studies. Dans Orientalism (1978), l’historien américain (d’origine palestinienne) Edward Saïd met en évidence le fait que des représentations dominantes du monde sont inventées par les Etats hégémoniques, sans aucune correspondance avec les réalités sociales et anthropologiques des populations dominées : l’Occident a « imaginé » et « inventé » l’Orient afin : 1) qu’il corresponde à ses propres fantasmes et 2) que cette représentation appuie sa prééminence. En 1982, l’historien indien Ranajit Guha lance la collection Subaltern Studies : Writings on South Asia History and Society. L’historien indien signe un manifeste dans la préface du premier volume, dans lequel il défend une approche de l’histoire impériale du point de vue des dominés (« from below ») afin de restaurer la parole du peuple indien et témoigne de sa culture, loin des approches impérialistes ou ethno-nationalistes.
Ces transformations épistémologiques majeures, développées en-dehors du monde occidental, remportent l’adhésion d’un grand nombre d’historiens anglo-saxons. Mais c’est surtout après la guerre froide que la World History devient de plus en plus aboutie : la défaite du communisme soviétique crée un « nouvel ordre mondial », unipolaire, marqué par la victoire de l’économie de marché et par le développement rapide des moyens de communication dans la « mondialisation ». Les années 1990 et 2000 voient donc la publication, souvent très bien accueillie, de nouvelles synthèses historiques qui mettent en contact le « Vieux Monde » avec d’autres aires culturelles : Kenneth Pomeranz The Great Divergence en 2001, Christopher Bayly The Birth of the Modern World en 2004.
Ces travaux (et beaucoup d’autres) ont en commun la volonté de dépasser le compartimentage national de la recherche historique afin de saisir les phénomènes et les enjeux qui dépassent les frontières des Etats. Les défenseurs de l’histoire mondiale critiquent les cloisonnements ethno-nationaux qui rendent peu visibles les phénomènes d’interrelation et de connexions. L’autre proposition majeure est d’éviter d’écrire une histoire du seul point de vue de l’Occident.
III. World History VS Global History

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Les articles et ouvrages cités ici sont forcément limités. L’historiographie de la Global History est beaucoup plus large, en particulier dans le monde anglo-saxon. Les thèmes en vogue sont bien plus étendus que la question d’agrégation. Des informations supplémentaires peuvent m’être demandées par mail. Je me ferai un plaisir d’aiguiller toutes les réflexions.



