I) Sociologie et historiographie de la religion et du pouvoir dans le monde romain

A-La difficulté des approches scientifiques de la religion

1°L’approche scientifique par l’objet « religion »

Comme l’a montré Y. Lambert, « La Tour de Babel des définitions de la religion », Social Compass, 1991, l’approche scientifique de la religion a évolué. Le sociologue distingue trois phases. La religion a été marquée dans un premier temps par une approche positiviste au XIXe s., issu des travaux d’A. Comte. Ensuite, initié par l’approche sociologique de E. Durkheim, un courant s’est intéressé pendant la première moitié du XXe s. à l’approche du sacré. Enfin, depuis les années 1970, l’approche de la religion est marquée par l’affrontement entre substantivistes – qui définissent la religion par ses contenus – et fonctionnalistes – qui définissent la religion par les différentes fonctions sociales du croire.  Tandis que les premiers sont accusés de verser dans l’ethnocentrisme, les seconds sont critiqués par le fait qu’ils proposent une définition extensive et par-là peu signifiante, de la religion.

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2°Penser une histoire de la religion romaine

John Scheid (2017) souligne l’influence durable de différentes conceptions de la religion romaine depuis le XIXe s. La conception d’une religion décadente s’impose durablement, cultivée par le christiano-centrisme d’un Th. Mommsen puis le travail de G. Wissowa (1912). S’y ajoute une approche qui vise à retrouver une « religion pure », distincte de l’influence des cultes étrangers. Dans ce cadre J. A. Hartung (1836) s’efforce de séparer religion grecque et religion romaine. Enfin, un dernier courant s’attache à une génétique de la religion romaine.

Pour autant, la quête des origines de la religion romaine a habité de nombreux courants. Tout d’abord les théories prédéistes, incarnées par le philologue allemand L. Deubner, qui ont considéré comme archaïque toute religion ritualiste, ont été très actives jusque dans les années 1960, après avoir été combattues depuis les années 1920 par l’école de Francfort. Ensuite, un autre courant a repris l’idée des Romains d’une origine étrusque de leur religion, mais sans succès. Enfin d’autres ont voulu démontrer une origine indo-européenne.

Selon l’auteur, l’étude de la religion de la Rome archaïque, en faisant apparaître son caractère pluriel, souligne la nécessité du comparatisme culturel, dans le cadre de la méthode élaborée par G. Dumézil. De plus, les nombreux travaux sur Rome et l’Italie font émerger l’importance du cadre civique. La cité, en tant qu’idéal de vie collective, détermine la plupart des aspects de la pratique et de la pensée religieuse romaine.

B)Définir la religion et le pouvoir dans le monde romain

1°Retrouver le sens de religio

Selon J. Scheid (2017) on peut définir la religion romaine par quelques grands principes :

  • Une religion ritualiste – reflet des représentations des divinités et de l’ordre du monde.
  • Une religion sociale – dont les devoirs religieux de chacun sont fixés par son statut
  • Une religion communautaire – il y a autant de religions romaines que de groupes sociaux
  • Une religion civique liée à l’idéal de la cité – où la liberté du citoyen l’emporte (en particulier de choisir ses dieux), au moins jusqu’au changement de cadre civique à partir du IIIe s (épidémies, invasions, tensions internes).

Etymologiquement, religio vient de relegere – recueillir, recollecter et religare – relier. Pour Cicéron, De la nature des dieux. « Observer la religio, c’est respecter le culte des dieux »

Cette religion s’incarne à travers plusieurs notions :

  • Religio : communauté avec les dieux, système d’obligations rituelles de la communauté envers les dieux
  • Superstitio : croyance que les dieux sont bons et respectent les règles du code social de la cité
  • Sacer, sacrum : « tout ce qui est la propriété des dieux » (Macrobe, Saturnales), qualité juridique d’un objet
  • Profanus : « choses rituellement transférées aux humains » (Macrobe, Saturnales)
  • Religiosus : objets ou lieux marqués par la mort
  • Sanctus : ce dont la violation est sanctionnée
  • Pietas : fonctionne comme une justice distributive régissant les obligations des hommes envers les dieux. C’est aussi une vertu sociale réciproque.
  • Impietas : refus du rang et des prestations auxquels les dieux ont droit, atteinte à leur propriété par le vol ou la détérioration.
  • Ritus désigne la célébration des services religieux. L’ordre des gestes et attitudes corporelles à accomplir relève des caerimoniae. La seule obligation est de respecter l’ordre et la date de ces geste qui constituent des énoncés implicites du ritus. On distingue le ritus romanus, ordinairement réservé aux cultes publics, lors duquel on se couvre la tête en sacrifiant, du ritus graecus, réservé aux cultes d’origine grecque. Toutefois cette pratique a été inventée au IIIe s. par les Romains pour tout à la fois revendiquer un héritage grec et montrer leur domination symbolique sur le monde grec.

2°La dialectique entre auctoritas et potestas

Les auteurs antiques définissent le pouvoir au sein des institutions romaines. C’est le cas de Polybe, dans ses Histoires, définit trois pôles : un versant monarchique -incarné par les consuls, un versant aristocratique, incarné par le Sénat et un versant démocratique, incarné par les comices. En somme, pour Polyble, la Res publica constitue un régime mixte.

A Rome, le pouvoir se définit par deux composants : l’auctoritas et la potestas. L’auctoritas, autorité sacrée, suprême, prend source dans la fondation mythique de Rome, sous les auspices de Jupiter, rapportée par Tite-Live (Histoire romaine, I, 6-7). Le Sénat est investi de cette auctoritas, qui donne à ses sénatus-consultes valeur de loi. Comme le souligne H. Arendt dans la Crise de la culture (1961), l’auctoritas, mot tiré du verbe augere, vise à augmenter, accroître. La potestas, possibilité d’accomplir une action définie, s’incarne dans les institutions à travers l’imperium d’une part et la prise des auspices. L’imperium, détenue par les dictateurs, consuls et préteurs, se décompose en imperium domi, qui permet de convoquer le sénat, d’emprisonner les citoyens et l’imperium militiae, pouvoir de commandement qui donne un droit de vie et de mort sur les soldats. La prise des auspices est faite par les magistrats, accompagnés de prêtres experts en droit sacré, les augures.

II)Des sources disparates

 A)Les sources littéraires : le point de vue de l’élite ?

1°Les livres sacrés

Certains écrits servent à l’orthopraxie et à la bonne interprétation des signes divins. C’est le cas des Livres sibyllins, donnés selon Denys d’Halicarnasse par une Sibylle de Cumes à Tarquin le Superbe. Détruits en 83 av JC, reconstitués en 76, ils sont expurgés au Ier s. pour donner une version définitive.

La Bible vétérotestamentaire et néotestamentaire -conservée dans des manuscrits partiels comme ceux de Qumran – constitue une source majeure. La traduction grecque de la Bible, Septante, apparait au IIIe s. av JC mais les premières versions latines apparaissent seulement au IIe s.

2°Les œuvres ethno-géographiques et historiques

Pline l’Ancien, rédige une monumentale Histoire naturelle, somme encyclopédique des savoirs. Il donne une vision stoïcienne de la pratique religieuse et de la nature divine (III-VI) et s’intéresse à la magie (XXX).

Polybe (200-118 av JC), Grec, proche des Scipion, est l’auteur de plusieurs traités mais son œuvre majeure reste les Histoires. Il explique les raisons de la domination romaine sur le monde méditerranéen.

Salluste (86-35 av JC), sénateur italien, rédige la Conjuration de Catilina. Il explique la décadence de Rome en partie par le déclin de la religion traditionnelle, dévoyée par les ambitions personnelles et les violences humaines.

Tite-Live (64 ou 59 av- 17 ap JC). Sa monumentale Histoire romaine permet d’accéder à la mémoire culturelle et religieuse du début du principat, période que l’auteur, admis à la cour d’Auguste, perçoit comme une ère de renaissance morale.

Tacite (55-120 ap JC). Il rédige ses deux ouvrages principaux, les Histoires puis les Annales en s’inscrivant dans le courant annaliste romain. Les Annales traitent la période de la mort d’Auguste à celle de Néron et les Histoires continuent jusqu’à la mort de Domitien.

Pline le Jeune (61/2-113-115 ap JC) est connu pour sa correspondance soutenue (247 lettres) avec le Sénat et des hauts personnages de l’empire. Sa correspondance avec l’empereur Trajan, en tant que gouverneur de Pont et Bithynie, renseigne sur l’administration provinciale et sur les questions religieuses locales.

Plutarque (46-125 ap JC). Si son œuvre principale est constituée par les Vies parallèles, il a beaucoup écrit sur la religion. Certains ouvrages sont centrés sur la théologie : De la superstition, Sur les délais de la justice divine, Dialogues pythiques,  d’autres abordent indirectement des questions religieuses, comme Questions romaines.

Appien (ca 95-165 ap JC), narre l’histoire romaine des origines jusqu’à Trajan. C’est le seul récit linéaire conservé pour la période.

Deux historiens juifs nous renseignent sur l’histoire religieuse :

  • Philon, dans le Contre Flacchus et l’Ambassade auprès de Caius, dénonce l’antisémitisme ambiant dans l’empire et dénonce l’autodivinisation de Caligula
  • Flavius Josèphe, donne un récit de la révolte juive dans La Guerre des Juifs, une histoire du peuple juif des origines à 66 ap JC dans les Antiquités juives et rédige une défense du judaïsme contre le paganisme dans Contre Albion.
  • 3°Les œuvres morales et philosophiques

Caton l’Ancien (134-149 av JC), figure emblématique de la virtus romaine et opposant à l’hellénisme, incarne sa severitas dans ses Discours, un ouvrage historique et des traités, conservés de façon fragmentaire. Seul ouvrage conservé entièrement, le De l’Agriculture, traité à destination des sénateurs, donne force détails sur la vie religieuse des grandes propriétés aristocratiques. Caton y prône le retour d’une religion « traditionnelle », purifiée des influences orientales.

Cicéron (106-43 av JC), issu d’une famille italienne de rang équestre, homo novus, laisse une œuvre pléthorique : discours, traités, lettres. Il est sensible aux bouleversements religieux, aux honneurs divins accordés aux imperatores, aux scandales religieux. Il réfute dans les deux traités De la divination et De la nature des dieux la conception épicurienne des dieux.

Lucrèce (95-50 av JC), dans son poème philosophique De la nature, s’inscrit en continuateur d’Epicure. En décrivant les dieux ni démiurges ni concernés par le sort des hommes, il entend libérer les hommes de la crainte de la mort et des dieux.

Les compilateurs traitent de la religion :

  • Valère Maxime (Ier s. ap JC), consacre le premier livre des Faits et dits mémorables à la religion. Aulu Gelle, dans Les nuits attiques, recueil d’exerpta, traie de thèmes érudits et philologiques.

Les auteurs chrétiens traitent autant du christianisme que de la religion romaine :

  • Justin (IIe s. ap JC), philosophe, apologète et martyre, laisse deux Apologies destinées au Sénat et à Antonin le Pieux, le Dialogue avec le juge Tryphon et le traité Sur la résurrection. Il défend la supériorité chrétienne sur le judaïsme et le paganisme tout en affirmant que le christianisme est l’aboutissement de la religion grecque et romaine.
  • Tertullien (ca 160-ca 225 ap JC), père de l’Eglise, laisse un grand nombre de traités apologétiques et de théologie pour éduquer les chrétiens à lutter contre païens, juifs et hérétiques. Sont connus l’Apologétique, qui discute la relation religion/Empire et le De la couronne, qui interroge la pratique des rites romains par les chrétiens.
  • Origène (ca 185-ca 253 ap JC), père de l’Eglise, il démonte l’argumentaire antichrétien de Celse dans le Contre Celse

4° Les fictions littéraires : roman, poésie, théâtre

Les romans mettent scène la réalité sociale selon les besoins de la narration, les goûts du public, les modèles grecs classiques. Pourtant ils donnent accès à certaines valeurs et représentations de communautés religieuses, comme le sévir ivre chez Pétrone ou les fidèles isiaques chez Apulée. Les cérémonies religieuses rythment le récit.

Théâtre et poésie sont liés à la religion car pièces et hymnes sont pratiqués lors des Ludi. Ils sont le reflet de l’inspiration que suscite les mythes chez les auteurs, comme Ovide qui établit un « calendrier poétique », les Fasti. Les poètes augustéens décrivent l’instauration du principat comme un retour à l’âge d’or.  Les prêtres, officiants et dévots sont la cible du théâtre satirique. Le dramaturge Sénèque (Ier s.) s’attaque à la divinisation de Claude dans l’Apocoloquintose du divin Claude.

B) Les sources matérielles : un autre regard

  1. Les sources épigraphiques et papyrologiques

Les sources épigraphiques sont rares avant le Ier s. dans le monde latin et abondantes à l’époque impériale. Les inscriptions sont regroupées en corpus organisés par provinces, communautés ou cités. A Rome et en Italie la majeure partie des inscriptions sont issus de centres urbains, dans les provinces frontalières surtout des camps, municipes et colonies.

Si les règles religieuses en vigueur à Rome, sauf quelques exceptions, ne se s’appliquent pas ailleurs dans le monde romain, on ne connait que peu de décrets et constitutions civiques.

En revanche les dédicaces sont très répandues. Elles sont faites par des magistrats, communautés civiques, collèges, unités militaires ou particuliers, en leur nom propre ou pour autrui.  Le formulaire associe le nom de la divinité, du ou des dédicants et fidèles associés, l’objet ou le rite offert et éventuellement le motif du don, soit comme acte d’évergétisme soit en contrepartie d’un vœu. Les dédicaces individuelles sont les plus fréquentes.

Les Res Gestae divi Augusti sont une source particulière. Cette œuvre d’Auguste a été gravée sur des plaques de bronze, à l’entrée de son mausolée, mais connue par une copie découverte à Ancyre. Auguste décrit les honneurs reçus, dépenses et faits accomplis. C’est un testament politique.

Papyri, ostraca et tablettes fournissent des informations sur le déroulement de certains rites, fêtes et leurs acteurs. C’est le cas des tablettes de Vindolanda (85-105 ap JC), en Britannia. Les defixiones renseignent sur les rites magiques. Les plus célèbres defixiones ont été découverts au sanctuaire de Minerve Sulis (Bath). Les papyri comportent les calendriers des fêtes et rites religieux, établis par chaque communauté civique, associative ou militaire. Sont conservés les Fastes d’Antium, les Fastes de Cumes et les Fastes de Préneste. Le seul calendrier militaire parvenu est le Feriale Duranum (223-227 ap JC, caserne de Doura-Europos).

  1. Les sources numismatiques

La monnaie est liée à la religion. A partir de la fin du IVe s. les monnaies figurent sur l’avers Rome casquée et le revers les Dioscures à cheval ou la Victoire. A la fin de la République les représentations de cérémonies religieuses, d’objets cultuels, de monuments religieux, se multiplient. Les imperatores puis les empereurs s’associent sur la monnaie à leur divinité gentilice ou tutélaire et à des allégories. Dans les provinces, certains ateliers monétaires produisent une monnaie originale. C’est le cas de l’atelier d’Alexandrie qui agrège à la titulature impériale l’imagerie pharaonique.

  1. Les sources iconographiques

La religion romaine est très représentée dans l’art : peinture, mosaïques et architecture. Ces représentations traduisent la hiérarchie entre hommes et dieux et au sein de la communauté civique. C’est tout particulièrement le cas de l’iconographie triomphale visible sur les arcs romains. Les représentations des divinités (dii) et divinisés (divi) sont très nombreuses.   

  1. Les sources archéologiques

L’archéologie du bâti est une source importante. Elle permet d’observer sur le terrain les modifications architecturales décrites par Tacite dans l’Agricola (temples, sanctuaires, curies, forums…)

L’archéozoologie, la carpologie et la palynologie et la céramologie permettent de restituer les objets votifs et offrandes effectuées.