Cette fiche porte sur le chapitre 12 de l’ouvrage de Paul Veyne. Il s’intitule « La prise de Rome en 410 et les Grandes Invasions”. Le chapitre porte sur la fin de l’empire romain d’Occident. La fiche est augmentée par d’autres lectures qui permettent de compléter le chapitre.

Pour les historiens, la chute de Rome est liée à la crise de sa propre culture. Elle aurait assuré son propre déclin par des politiques abusives et par la dégradation de sa réputation globale. La débauche, l’excès, le luxe et la paresse, auraient conduit à la décadence de la civilisation auparavant brillante. Le pouvoir politique a également participé à ces difficultés avec la dislocation de 395 : l’Empereur Théodose décide de scinder le vaste empire en deux : l’Empire Romain d’Occident (Rome) et l’Empire Romain d’Orient (Constantinople). C’est le début de la fin : Constantinople prospère, quand Rome périclite. Par exemple, l’héritier de Théodose est Flavius Stilicho, un général d’origine barbare (Stilicon), proche de l’Empereur, assume la régence entre 395 et 408 en Occident. Ajoutons à cela les accusations de chantage, de fraude, de corruption, d’extorsion de fonds au sommet de l’Etat, mais aussi dans l’administration, au Sénat et dans l’armée. Les empereurs sont souvent déposés et remplacés par l’aristocratie.

Quelques exemples d’une historiographie (hélas) classique

Peter Heather, The Fall of the Roman Empire : A New History (2005)
La thèse des invasions barbares comme facteur décisif.
Heather soutient qu’après le IVe siècle, les invasions germaniques, les Huns, Stilicon, le meurtre d’Aetius, ont tous conduit à la chute finale. L’occupation de l’Afrique par les Vandales a été fondamentale, car elle a privé l’empire de son grenier à blé et de nombreuses ressources fiscales. L’échec de la reconquête de ces territoires en 468 fut une étape décisive dans la chute de l’empire d’occident.
Heather remet au centre de l’explication la pression militaire et politique exercée par les peuples dits « barbares », notamment les Goths et les Huns.
Les Huns provoquent un effet domino : en envahissant l’est de l’Europe, ils poussent les Goths à franchir le Danube en 376. Ces peuples ne cherchent pas d’abord à détruire Rome, mais à y vivre ; c’est la mauvaise gestion de leur accueil qui déclenche les conflits. La bataille d’Andrinople (378) marque un tournant : les Romains ne contrôlent plus leurs frontières. Le sac de Rome (410) et la chute de l’Empire d’Occident (476) découlent de cette instabilité militaire chronique.

Bryan Ward-Perkins, The Fall of Rome and the End of Civilization (2005, traduction française en 2014)
Contrairement à une certaine historiographie qui tend à « adoucir » la chute de Rome en la présentant comme une transition culturelle, Ward-Perkins défend l’idée d’un effondrement brutal et catastrophique, notamment en termes économiques et matériels.
Les invasions causèrent essentiellement des dommages à long terme aux bases fiscales des provinces, amoindrissant la capacité de l’Empire à payer et équiper ses soldats, avec des résultats prévisibles. De même, des invasions répétées encourageaient les provinces à utiliser la rébellion comme moyen d’autodéfense, en complément des ressources impériales qui s’étaient réduites. S’opposant aux historiens qui refusent de parler de « chute » et ne voient pas nécessairement le déclin de Rome comme une « mauvaise chose » pour les contemporains, Ward-Perkins se fonde sur les rapports archéologiques pour soutenir, à différentes reprises, que la chute fut un véritable désastre pour l’ancien Empire.
Il s’appuie sur des preuves archéologiques : baisse de la production de céramique, disparition du commerce longue distance, chute du niveau de vie. Pour lui, la fin de l’Empire romain marque une régression brutale des niveaux de civilisation, de la complexité administrative et des infrastructures (routes, aqueducs…).
Plus que celles de Bury et d’Heather, la théorie de Ward-Perkins identifie une série d’événements cycliques qui viennent concourir au déclin définitif. La principale différence entre son travail et celui de Bury est que, comme Heather, il a eu accès aux rapports archéologiques renforçant l’idée que la chute fut un désastre pour des millions de gens.
L’apport de Ward-Perkins réside notamment dans le fait qu’il regroupe toute une série de marqueurs convergeant de la chute de l’activité économique tels :
• la teneur en métaux (plomb, cuivre, etc..), renseignant le niveau de production sidérurgique, qui est visible dans les carottes de glace du Groenland durant la période romaine : après la chute de l’empire, ce niveau de pollution ne sera retrouvé qu’aux XVIe et XVIIe siècles,
• la production de poteries standardisées de qualité (analyse des strates du Monte Testacio), en chute.
• la disparition des arts de la construction d’abord sur la périphérie de l’Empire, puis en son centre, l’arrêt de la construction de villas romaines, l’incapacité à bâtir des édifices importants même pour les principaux acteurs politiques ou religieux. L’auteur note qu’il fallut attendre le XIVe siècle pour que les tuiles puissent être produites (ateliers) et fournies (transport) de manière comparable.
• la circulation monétaire, les fouilles documentent la diminution de cette circulation : nombre et qualité des pièces retrouvées, fin de la petite monnaie de cuivre. Ceci incite à souscrire à la diminution des échanges lointains et proches, au retour au troc et au repli sur le local.
• la diminution de la taille des animaux d’élevage retrouvés lors des fouilles : bovins, équidés, etc. La taille est corrélée à la variété et la qualité de l’alimentation ainsi qu’à la sélection (identification des meilleurs spécimens, croisement des animaux, apport de variétés lointaines).

Il convient d’abord de revenir sur une idée reçue : 410 n’est pas une coupure ou l’avant dernier épisode de la chute de l’empire. C’est d’abord le symptôme d’une reconfiguration.

En 410, Alaric, haut fonctionnaire de l’empire romain et son peuple, les Goths, sont des sujets autonomes de l’empire romain depuis 40 ans. Le sac de Rome doit donc être vu comme le fruit d’une rébellion de peuples romanisés et non comme le résultat d’une invasion depuis l’extérieur.

Par ailleurs, le nord de l’Italie continuera d’avoir le même visage (romanisation, urbanisation, port de la toge, usage du latin, du droit romain écrit, croyances chrétiennes) pendant encore 150 ans, jusqu’aux invasions des Lombards.

1. Les premiers mouvements de populations

De 376 à 476, on observe de multiples mouvements de populations, notamment germaniques, qui se succèdent dans ce qu’une certaine historiographie a appelé “Les Grandes Invasions” et d’autres ont renommé “Migrations de peuples”.

Ces mouvements correspondent en général à trois types différents :

  • les raids visant à piller l’empire puis revenir derrière le limes romain.
  • les migrations de plusieurs dizaines de milliers d’hommes et leurs familles afin de s’installer durablement.
  • les aventures de guerriers cherchant à se tailler un royaume vassal à l’intérieur de l’empire.

Ces arrivées massives, tout en contestant de fait l’autorité impériale, ne visent généralement pas à faire reculer l’empire mais sont motivées par la perspective de s’y intégrer. Ainsi, une fois intégrés, nombre de “barbares” se positionnent comme défenseurs de frontières qu’ils ont eux même franchi par la force. L’intégration se fait aussi par la religion car les Goths, les Vandales et d’autres encore, sont christianisés. Ce christianisme correspond à l’hérésie arienne, ce qui posera problème par la suite.

Finalement, ces multiples évolutions amèneront tout de même l’effondrement de l’empire romain d’Occident.

2. L’arrivée des Goths

Le “début de la fin” date de 376, période à laquelle les Goths franchissent le Danube, sous pression des Huns qui les vassalisent, notamment économiquement selon les recherches récentes. En effet, le but des Huns aurait été d’être nourri par les cultivateurs Goths.

En 378, les Goths, acculés et révoltés contre les mauvais traitements subis après leur installation en Thrace, défont l’armée romaine à Andrinople dans l’une des pires défaites de l’histoire militaire romaine.
En 382, l’empereur accepte que les Goths s’installent comme “alliés” assermentés à l’intérieur de l’empire, au niveau de l’actuelle Bulgarie. Malgré une allégeance nominale, les Goths obtiennent le pouvoir sur un territoire qu’ils contrôlent totalement. Fait inédit, ils conservent leur roi et leur noblesse, chassent les paysans romains présents auparavant : pour la première fois c’est une véritable enclave étrangère qui est légitimée.

3. L’épopée des Goths à la recherche de richesses

En 395, une dizaine d’années après leur installation, sous la conduite d’un certain Alaric, les Goths pillent et ravagent plusieurs villes grecques après s’être servis autour de Constantinople. Ces pillages durent jusqu’en 418. Trente mille guerriers et leurs familles sillonnent l’empire à la recherche de richesses. Cette épopée pourrait être rapprochée de l’épisode des “Dix Mille” de Xénophon ayant traversé l’empire perse ou encore des vingt mille celtes ayant été intégrés à l’empire d’Antiochos Soter dans la région qui deviendra la “Galatie”. Mais cet épisode est différent en cela qu’il n’est pas qu’une histoire de “pirates sur terre” mais que l’objectif des Goths est ultimement d’être intégrés à l’empire mais surtout, d’en tirer parti.

Ni pure volonté de pillage, ni désir de sortir de la pauvreté (les goths n’étaient pas pauvres), il s’agit d’un “parasitisme de masse” qui vise à profiter du système de l’hospitalitas.
Ce système consistait à bénéficier des subsides habituellement destinées aux soldats romains. En effet “un militaire vivait aux dépens du propriétaire chez qui il avait un billet de logement”. Ce régime de l’hospitalitas était réclamé par les guerriers d’Alaric depuis 395.

Au-delà de cette volonté de la part de ses guerriers, il y a l’ambition d’Alaric lui-même. Le chef goth cherche la gloire en convoitant le statut de général romain dans la droite ligne de nombreux chefs germains avant lui.

4. Une autre explication des Grandes Invasions : les facteurs environnementaux

La thèse écologique et épidémique est défendue par l’historien américain Kyle Harper, dans Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome (The Fate of Rome : Climate, Disease, and the End of an Empire, 2017). Il propose une relecture matérialiste et environnementale de la chute de l’Empire romain d’Occident, en mettant en lumière le rôle central joué par les aléas climatiques et les pandémies.

Pour lui, la grandeur de l’empire romain (les conquêtes de la République depuis 27 avant J.C. jusqu’à la dynastie des julio-claudiens aux Ier et IIe siècles après J.C.) est facilitée par une période de stabilité climatique (températures douces et précipitations suffisantes, bonnes récoltes, croissance démographique, paix et ordre politique et militaire, intensification des échanges) : c’est « l’optimum climatique romain » (200 avant J.C.-150 après J.C.). Cela est lié à une activité solaire faible (peu d’éruptions solaires) et à une activité volcanique mondiale peu perturbatrice.

Tout semble aller pour le mieux. Mais l’Empire romain reste profondément vulnérable aux chocs environnementaux car il dépendait de systèmes agricoles simples sensibles aux variations climatiques.

Or, à partir du IIe siècle, l’Empire entre dans une période de dégradation climatique. La transition vers ce que les climatologues appellent le Late Antique Little Ice Age (LALIA)/ Petit Âge glaciaire de l’Antiquité tardive (536–660), est marquée par un ensoleillement très faible à cause de plusieurs éruptions volcaniques massives, mais aussi probablement par une baisse d’activité solaire. Ce nouveau climat correspond à un refroidissement entre 1°C et 2°C, une instabilité accrue (sécheresses, mauvaises récoltes), et une pression accrue sur les ressources. Cette détérioration du climat engendre des famines, affaiblit les populations et réduit la résilience face aux autres crises. Cela se traduit par des révoltes rurales, de l’insécurité par le brigandage, des morts dans les rangs de l’armée, des déplacements, et une pression des peuples de l’autre côté du limes.

Le développement de l’Empire romain a permis la diffusion des routes, des cités construites en pierre, des villae dans les campagnes, des navires pour le commerce méditerranéen ou indien. La pression s’est grandement accrue sur les forêts : bois de construction pour les navires, troncs pour les mâts, rondins pour déplacer des pierres lourdes, bois d’échafaudage, planches de coffrage ou de charpente, bois de chauffe (notamment pour la métallurgie). Sous l’Empire romain, une grande phase de déforestation transforme le paysage de l’Europe romanisée ; cette déforestation produit une transformation climatique locale en perturbant l’écosystème, en chassant des animaux de leur habitat, en limitant l’emprisonnement du CO2. La faune se déplace, ce qui perturbe les activités traditionnelles de chasse.

Mais le rôle décisif viendrait des épidémies. Les phases de minimum solaire (faible activité à la surface du soleil, plus faible rayonnement) sont corrélées à des épisodes de refroidissement climatique sur Terre. Cela influence la durée des saisons agricoles, la qualité des récoltes (en raison des gelées tardives ou précoces et des pluies diluviennes au printemps et en été), l’humidité atmosphérique (moins d’évaporation = sols humides, maladies des plantes), la persistance de certains agents pathogènes dans les milieux froids et humides (moustiques, vecteurs du paludisme et de la malaria), la survie des puces (vecteurs de la peste), les carences en vitamine D (ce qui limite l’immunité et rend plus vulnérable aux infections), et donc à une fragilisation des organismes qui conduit, en cas de catastrophe, à une morbidité accrue.

Harper accorde une importance cruciale aux maladies infectieuses (grippe, variole, peste bubonique, malaria). Ces épidémies, selon Harper, n’ont pas été de simples épiphénomènes : elles ont sapé la force de travail, bouleversé les structures sociales, accru l’instabilité politique, et provoqué des transformations profondes dans l’économie impériale. Dans les cités surpeuplées, les maladies infectieuses font des ravages. La peste antonine causait près de deux mille morts par jour dans la Cité Eternelle. La Peste de Justinien finit le travail, amputant la population de Constantinople d’un cinquième. Ces maladies plus fréquentes qu’auparavant ont sérieusement mis à mal l’administration romaine entre le IIe et le VIe siècles de son histoire, et accompagnent la « crise » de l’Empire romain.

Ce que dit Kyle Harper, ce n’est pas que la déforestation, la récurrence des sécheresses et les épidémies ont détruit l’Empire romain : il insiste plutôt sur l’interaction entre les facteurs humains et non-humains. En étendant son réseau commercial, en intensifiant les échanges, en facilitant les circulations, l’Empire a créé les conditions qui ont permis une circulation inédite des germes et des agents pathogènes. La peste antonine du IIe siècle est liée à la guerre que mène Rome contre les Parthes en Orient : en 166, les soldats qui assiègent Séleucie du Tigre, sur les routes de la soie, entrent dans la cité parthe et sont infectés par le bacille Yersinia Pestis. Quand le consul Lucius Verus lève le camp, les soldats rentrent en Italie et diffusent la peste dans leur foyer, en Gaule et sur le limes rhénan. En 410, c’est la sécheresse qui pousse les Ostrogoths d’Alaric en Italie du Nord, puis jusqu’à la plaine du Tibre et à Rome.

Les épidémies ont donc fragilisé l’Empire de l’intérieur, les hivers froids et humides et l’absence d’animaux ont obligé les tribus barbares germaniques à quitter leur foyer pour s’installer ailleurs. Les Romains ont été soumis aux invasions de peuples qui ne cherchent pas à envahir l’Empire, mais à fuir leurs conditions de vie dégradée par la faute (en partie) du développement de la civilisation romaine. Les organismes romains affaiblis par les maladies récurrentes et par un climat plus froid au Ve siècle ont mis moins de rigueur à résister à des peuples germaniques décidés à chercher de nouvelles terres au nom de leur propre survie.

Harper apporte une vision renouvelée de la chute de Rome : une société humaine aux prises avec des forces naturelles déchaînées, qui finit par succomber à la convergence de crises climatiques, sanitaires et politiques. Il fait de la nature (microbes, climat) un acteur historique à part entière. Cette approche s’inscrit dans le tournant des Environmental humanities, qui renouvelle l’histoire globale à la lumière des sciences du vivant.

5. Alaric et le statut des généraux germains

Alaric devient un personnage central de l’empire à partir de sa nomination par l’empereur d’Orient comme chef de l’Illyricum, région convoitée également par la partie occidentale. Comme d’autres chefs germains, le pouvoir central préfère l’utiliser pour servir ses ambitions plutôt que de le combattre.

C’est ainsi qu’à l’époque, les généralissimes germains deviennent possesseurs de la réalité du pouvoir, et sont d’autant plus intégrés par les empereurs qu’ils n’ont généralement pas de prétention à les remplacer. Romanisés, christianisés, ils aspirent à faire reconnaître leur valeur de manière loyale et fidèle au pouvoir, y compris en affrontant les germains qui chercheraient à contester les frontières de l’empire. L’empereur, romain d’origine, devient progressivement un personnage fantoche car, tout en gardant son statut, il ne gouverne plus. Mais l’origine des germains leur interdit toute prétention au trône.

6. La tension monte puis…

Rome continue donc de régner dans les esprits et d’incarner un idéal indépassable. Ainsi, si l’empereur est fait “de carton”, il n’en reste pas moins incontournable pour espérer avoir une légitimité aux yeux des Goths. Alaric va donc chercher à être nommé généralissime des armées par l’empereur, mais par le chantage. Il menace de piller Rome si l’empereur Honorius n’accède pas à sa demande. Mais il y a un problème de taille : la présence d’un usurpateur potentiel, Attalus, aux côtés d’Alaric. Cette ombre portée sur le trône provoque le raidissement du souverain.

Honorius ignore donc les ultimatums et reste retranché à Ravenne, la nouvelle capitale, bien plus facile à défendre. Rome est finalement mise à sac du 24 au 27 août 410. Après être repartis, les Goths errent dans l’empire romain en pillant successivement le sud de la péninsule italique puis l’Espagne.

7. Quel avenir pour les Goths ?

Les Goths s’implantent dans la vallée de la Garonne, et contrôlent les villes de Toulouse et Bordeaux. Ils se disent vassaux de l’empereur et continuent de revendiquer leur inféodation à l’empire, bien que ça ne soit plus qu’une façade. Ainsi, tout en devenant indépendants, ceux qui sont désormais les “Wisigoths” s’inscrivent toujours dans ce grand ensemble qu’est l’empire romain.

Ils conservent les cadres de l’Etat romain, parlent le latin et séparent le religieux du politique selon l’adage : “rendre à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu”.

8. Quelles ont été les conditions de cette catastrophe ? Et ses conséquences ?

Les conditions de cette catastrophe sont d’abord liés au “vide militaire” laissé dans cette partie de l’empire “on ne pouvait défendre un secteur qu’en dégarnissant un autre”. Dans ce contexte, Alaric a su profiter de cette brèche pour tenter de faire valoir ses intérêts.

De manière plus générale, l’auteur rappelle que “la disparition de l’Empire romain en Occident n’a pas été une “chute” à la fin d’une “décadence”. Il s’agit d’un processus bien plus complexe et multifactoriel dans lequel il n’est pas besoin de chercher de grandes causes et des leçons à en tirer sur les lois de l’histoire. Paul Veyne affirme donc que “la chute de l’Empire d’Occident fut un accident inattendu où un grand nombre de petites causes et de petites conditions a fait boule de neige.”

9. Quel retentissement a eu cet événement à l’époque ?

Du côté oriental, l’évènement est regardé avec indifférence. Les problèmes de l’Occident ne concernent plus l’Orient et les Grecs, qui ne se sont jamais vraiment sentis romains, ne sont pas mécontents de voir tomber ce symbole.

Du côté occidental, l’empereur vit un mauvais moment mais les conséquences ne semblent pas majeures : un problème est trouvé avec les Wisigoths qui sont intégrés comme alliés en 418. Le retour de la paix et la grandeur de Rome sont célébrés par les poètes.

Dans les faits, la politique impériale devient plus isolationniste et la péninsule italique devient la préoccupation centrale des empereurs qui ne soucient plus vraiment de ce qui se passe au-delà. L’idée impériale survit, sa réalité commence à disparaître. En revanche, Rome continue d’incarner la tête de l’Eglise et des églises emblématiques continuent de sortir de terre.

10. Les conséquences dans l’opinion et l’imaginaire collectif

D’abord, le sac de Rome eut un écho retentissant dans l’empire et la nouvelle stupéfia un grand nombre, convaincus d’avoir assisté à une tragédie historique inédite, en témoigne la parole de Saint Jérôme : “La lumière la plus éclatante de la Terre s’est éteinte, la Terre entière a péri avec cette seule ville.”

Passé la stupeur, la paix revient progressivement et certains ont sans doute été tentés de considérer que cela n’avait été qu’un “drame humain” et non “une catastrophe politique aux conséquences durables”. De fait, 40 ans de paix suivirent le sac de Rome, avant l’arrivée d’Attila.

Mais les années suivant le sac, une “querelle d’opinion” majeure va émerger entre païens et chrétiens, se rejetant mutuellement la culpabilité aux yeux de leur(s) dieu(x) respectifs. Pour les païens, l’abandon des divinités traditionnelles a mené Rome à sa perte ; pour les chrétiens, la subsistance des anciens cultes a attiré la perdition sur la ville.

Saint Augustin s’est inscrit comme un témoin majeur de cette époque, tout en donnant une interprétation bien à lui des événements. Dans La Cité de Dieu, il tire les leçons du sac de Rome, qui est pour lui la conséquence du paganisme et de la vanité de l’empire romain, image de la vanité des structures politiques en général. Il prend soin de ne jamais prendre parti ni pour l’empire, ni pour les barbares.
Ainsi, pour lui, la leçon est claire, l’essentiel est de tendre vers la cité céleste et ne pas se soucier des tribulations des ensembles politiques d’ici bas.

11. Une critique de la thèse des « Grandes Invasions »

Depuis la République romaine, Rome a pris l’habitude de signer des traités avec des peuples non-romains : les foedus. Il s’agit de traités inégaux, au bénéfice de Rome, mais qui bénéficient également aux peuples fédérés. Les peuples fédérés s’engagent dans l’armée romaine (retirant ainsi à l’élite citoyenne le fardeau de quitter ses domaines ou de mettre ses activités entre parenthèses pour aller se battre à l’étranger) en échange d’une promesse d’accès individuel à la citoyenneté et de défense/protection des légions romaines en cas d’attaque par d’autres peuples.

Fraîchement enrôlés dans l’armée, les Barbares n’ont pas accès à une formation, à une solde ou à une discipline suffisantes pour garantir l’homogénéité des légions. Les édiles municipaux devaient apprendre en permanence à négocier avec les chefs barbares pour que les habitants soient dispensés d’avoir à entretenir des soldats brutaux, que l’administration impériale renvoyait souvent sans solde, une fois les campagnes militaires achevées… Ce sont des troupes qui deviennent de plus en plus instables. A partir de la fin du IVe siècle, les tribus barbares situées au-delà du limes (les peuples sont dits « germaniques » ou « saxons ») louchent sur les frontières, attirés par la richesse et la stabilité sociale : elles veulent, elles aussi, se sédentariser, s’intégrer dans la mécanique impériale, profiter de la sécurité des institutions, jouir du confort de la villa et des transports routiers. Au même moment, l’autorité impériale se montre plus ouverte envers les peuples germaniques qui sont de plus en plus facilement intégrés dans l’armée comme mercenaires. D’autres peuples, plus éloignés encore (régions du Danube et de la Baltique), sont chassés par la guerre que leur mènent d’autres peuples barbares comme les Huns à partir de 370-375.

Il faut préciser que l’historiographie ancienne a tort quand elle dit que les barbares ont envahi l’Empire pour organiser sa chute. Les troupes germaniques n’ont pas eu pour seul objectif de piller et de dévaster, mais de fuir leurs terres ingrates pour s’installer dans l’ordre politique et juridique romain qu’elles connaissent grâce aux feodus. Poussés par les circonstances, elles ont cherché à se faire admettre avec leurs méthodes (violentes). Mais il y a eu un « processus d’adaptation réciproque ».

Les peuples germaniques chassés (Alains, Suèves et Vandales) franchissent le limes du Rhin pris par les glaces en 407 et pénètrent dans l’empire romain, chassés par les Huns. Ils sont environ 100 000 (ce qui est peu). Mais leurs migrations sont anarchiques et dramatiques. Rome est mise à sac par le roi Ostrogoth Alaric en 410.

L’empire romain est donc « envahi ». Invasions barbares ? Les historiens préfèrent désormais parler de migrations des peuples, qu’ils replacent dans un temps long. Ils insistent davantage sur l’intégration de nombreux peuples barbares dans l’Empire depuis le IVe siècle à cause des foedus. Au début du Ve siècle, ¼ des troupes romaines (150 000 hommes sur un total de 600 000 soldats) est composée de citoyens : les 75% restants sont composés d’auxiliaires, dont de très nombreux barbares. La Gaule romaine est devenue au Ve siècle un extraordinaire creuset de nouvelles identités politiques : les royaumes romano-barbares des Wisigoths, des Burgondes et des Francs. L’Italie est occupée par les Ostrogoths, l’Aquitaine et l’Espagne par les Wisigoths et les Alains, le Portugal par les Suèves, l’Afrique du Nord par les Vandales, la Gaule par les Burgondes et les Francs, le sud de l’Angleterre par les Saxons…

Pourtant, les recherches archéologiques plus récentes supposent que les Huns ont été un peuple moins violent que ce que les annales latines en disent. En 2017, l’archéologue Susanne Hakenbeck a analysé des ossements hunniques mis au jour à Pannonie, une ancienne région de l’empire romain (Hongrie moderne). L’analyse isotopique des ossements a révélé que Huns et Romains coexistaient et faisaient des échanges culturels. L’histoire hunnique n’était pas nécessairement seulement une histoire de conflit, mais plutôt une histoire d’échanges transfrontaliers, d’adaptabilité transfrontalière.