Robin Pardillos est politologue, spécialiste des relations Internationales (Amérique Latine) et des questions mémorielles. Il propose ici une réflexion et une synthèse à partir de sa propre expérience et de ses propres lectures, afin d’aider les candidats au CAPES externe à comprendre l’actualité brûlante de la situation politique au Venezuela (janvier 2026).
Auteurs de référence :
En France (généralistes) :
- Christophe Ventura, géopolitologue, IRIS, Amérique Latine et Caraïbes
- Olivier Compagnon, historien, Sorbonne-Nouvelle (IHEAL), Histoire Amérique latine au XXème siècle
Dans le monde :
Javier Corrales, politologue américain, Amherst College, auteur de Autocracy Rising: How Venezuela Transitioned to Authoritarianism (2022)
Margarita Lopez Maya, historienne vénézuélienne, Univeridad Central de Venezuela, autrice de nombreux articles.
Note :
En dépit de l’omniprésence médiatique et de l’importance géopolitique du Venezuela, le pays est paradoxalement peu étudié par les chercheurs en études latinoaméricaines du fait de l’absence de sources disponibles ou très parcellaires.
Repères généraux
Nom officiel : République bolivarienne du Venezuela, du nom de Simon Bolivar (1783-1830), figure de l’indépendance latinoaméricaine.
Régime politique : régime présidentiel hybride -> autoritarisme consolidé (“légalisme autoritaire” selon Javier Corrales).
Présidence de la République : Delcy Rodriguez (1969-) par intérim
Période étudiée : 1999-2026, de l’élection de Hugo Chavez (1954-2013) à l’arrestation de Nicolas Maduro (1962-2026)
Chronologie synthétique
1999 : Arrivée au pouvoir de Hugo Chavez, fondateur et chef du parti “Movimiento V Republica” (MVR) de 1997 à 2007 puis du “Partido Socialista Unificado de Venezuela” (PSUV), se réclamant du bolivarisme (“révolution boliviarienne”), et promouvant l’établissement du “socialisme du XXIème siècle” à travers la promotion d’une “démocratie participative” et la nationalisation des industries clefs.
2002 : coup d’Etat manqué de Pedro Carmona (1941-) entrepreneur, afin de destituer Chavez.
2013 : Nicolas Maduro, ancien chauffeur de bus, délégué syndical, membre du MVR puis Vice-Président de la République (2012-2013) succède à Chavez (mort d’un cancer).
2015 : Victoire de l’opposition au Parlement (MUD – Mesa de la Unidad Democratica)
2018 : Réélection contestée de Maduro.
2019 : Reconnaissance internationale de Juan Guaido (1983-), principal opposant politique 2024 : Election présidentielle très contestée.
2025-2026 : blocage politique, militarisation accrue, intervention américaine “Absolute Resolve”.
Introduction : apogée et déclin du Venezuela des années 1970 à 1990
Dans les années 1970, le Venezuela est le pays le plus riche d’Amérique latine par habitant, grâce au boom pétrolier qui permet le développement des infrastructures, la création d’une classe moyenne urbaine, le financement de programmes sociaux et d’éducation.
Dans les années 1980-1990, la chute des prix du pétrole (1982, 1986) et la concentration des capitaux au sein des élites engendrent instabilité politique, révolte populaire (Caracazo de 1989) et violence endémique.
La frustration sociale, l’inégalité et la perception de corruption généralisée permettent l’émergence d’Hugo Chavez qui promet justice sociale, redistribution et lutte contre les élites traditionnelles.
I – La crise vénézuélienne, de la présidence de Hugo Chavez à la réélection de Maduro
En 1999, Hugo Chavez est élu face à Henrique Salas Romer, issu du centre-droit et de l’oligarchie économique et politique. Il s’appuie sur un discours anti-élites et anti-impéraliste américain, promet une « révolution bolivarienne », change la Constitution, renforce le rôle de l’Etat et s’appuie sur la rente pétrolière pour financer des politiques sociales.
Entre 2000 et 2013, le pays se divise entre partisans et opposants au chavisme (polarisation politique). A la suite du coup d’Etat manqué de l’opposition en 2002, le pouvoir exécutif devient plus fort, tandis que les contre-pouvoirs (justice, Parlement, médias) sont progressivement affaiblis.
En 2013, Nicolas Maduro est élu de justesse après la mort de Chavez. Il hérite d’un système politique déjà très polarisé, mais sans le charisme ni la popularité de son prédécesseur.
Entre 2014 et 2017, débute la grande crise économique et sociale. La chute des prix du pétrole provoque une crise économique majeure : inflation, pénuries, pauvreté, dégradation des services publics (santé, électricité, transports).
En 2015, malgré la victoire de l’opposition au Parlement, le gouvernement le neutralise en s’appuyant sur la Cour suprême et en créant une Assemblée constituante pro-gouvernementale en 2017.
En 2018, Nicolas Maduro est réélu. L’élection présidentielle est dénoncée comme non libre et non équitable par l’opposition et plusieurs Etats étrangers. La légitimité du pouvoir est fortement contestée et provoque une crise institutionnelle autour de Juan Guaidô (socio-démocrate, du parti “Volonté populaire”). Juan Guaidô s’autoproclame président par intérim (2019-2023) en éxil et est reconnu par certains pays, mais il ne parvient pas à renverser Maduro, qui conserve le contrôle de l’armée et des institutions.
Entre 2020 et 2024, le pouvoir renforce la répression, limite la participation électorale et marginalise l’opposition. Beaucoup d’opposants sont arrêtés, exilés ou déclarés inéligibles, telle que la figure de l’opposition de droite voire extrême droite Maria Corina Machado (Sumate, Vente Venezuela), vivant en semi-clandestinité et prix Nobel de la paix en 2025.
En 2024, à l’issue d’une nouvelle élection présidentielle contestée, Maduro est à nouveau déclaré vainqueur. L’opposition dénonce des fraudes et un contrôle total du processus électoral par le pouvoir.
Transition : à la veille de l’intervention américaine, une crise globale
Crise politique et institutionnelle : dégradation de l’intégrité démocratique et électorale, subordination des contre-pouvoirs (justice, parlement, médias), répression ciblée des opposants (arrestations, inéligibilités, exils).
Crise économique et sociale : effondrement de l’économie pétro-rentière, hyperinflation, pauvreté, effondrement des services publics.
Crise humanitaire et migratoire : plus de 7 millions de personnes déplacées hors du pays, pression régionale et fragilisation des pays voisins.
Crise du pouvoir militaire et prolifération des milices : divisé entre : les forces armées, l’armée nationale du Venezuela “Fuerza Armada Nacional Bolivariana” (FANB), la “Garde nationale bolivarienne” (GNB), les forces de police et unités spécialisées dans le maintien de l’ordre et la répression interne ; Police nationale bolivarienne (PNB), Fuerzas de Acciones Especiales (FAES), ainsi que les milices et groupes armés non étatiques, les paramilitaires pro-régime “Colectivos”, les milices civiques “Milicias Bolivarianas” et groupes criminels divers.
Il – L’opération “Absolute Resolve” et ses suites
Dans nuit du 2 au 3 janvier 2026, les Etats-Unis lancent l’opération « Absolute Resolve » en menant des frappes militaires ciblées dans Caracas et d’autres régions clefs du Venezuela.
Ils sont rapidement conduits à New York pour comparaître devant un tribunal fédéral, où ils sont inculpés notamment de narcoterrorisme, trafic de drogue et autres crimes graves.
Le Président américain Donald Trump a annoncé que les Etats-Unis allaient “diriger” temporairement le Venezuela en attendant une transition politique sécurisée, bien que les détails concrets n’aient pas été précisés.
Au Venezuela, Delcy Rodriguez, vice-présidente, a été proclamée présidente par intérim par la Cour suprême et appuyée par l’armée nationale bolivarienne.
Experts de droit international public, gouvernements étrangers, organisations internationales et centres de recherche (CLACSO) ont critiqué la légalité de l’assaut, affirmant qu’il viole le droit international et la souveraineté vénézuélienne, sans mandat de l’ONU ni autorisation du Congrès américain.
Certains observateurs soulignent le flou entre l’intervention militaire et l’action de police, contestent les motifs antidrogue et relient l’opération à des considérations stratégiques (positionnement géopolitique des Etats-Unis, contrôle des ressources énergétiques et pétrolières du Venezuela, 1ère réserve mondiale,) ou personnelles plus larges (rôle de Marco Rubio, exilé cubain, secrétaire d’Etat).
Olivier Compagnon, souligne que les motivations avancées par Washington (lutte contre le narcotrafic, promotion de la démocratie) ne sont pas nécessairement fiables et met aussi en avant l’importance de l’armée vénézuélienne et des élites internes dans la dynamique de l’intervention, notamment la rapidité avec laquelle Delcy Rodriguez (connue pour sa répression féroce de l’opposition politique) a pris l’intérim, ce qui indique des jeux de pouvoir internes plus complexes qu’une simple “invasion”.
Christophe Ventura souligne les effets géopolitique de l’action américaine interprétée comme une rupture majeure avec l’histoire des relations hémisphériques, révélant à la fois une politique extérieure directe et unilatérale et les limites des mécanismes multilatéraux de gestion des crises politiques.
Conclusion :
La crise vénézuélienne est le reflet de la combinaison de facteurs économiques, sociaux et politiques accumulés depuis les années 1980, exacerbés par la “révolution bolivarienne” de Châvez, la consolidation autoritaire de Maduro et le nouvel interventionnisme américain (“Doctrine Donroe”) sur sa chasse gardée latinoaméricaine.
La pauvreté, la corruption, l’hyperinflation, la violence endémique et l’exil massif ont fragilisé durablement le pays.
Malgré l’émergence de leaders de l’opposition comme Juan Guaidô (centre-droit) ou Maria Corina Machado (droite-extrême droite), le régime maintient son contrôle sur l’armée et les institutions. L’intervention américaine de janvier 2026 révèle l’intensité de la crise et les enjeux géopolitiques régionaux. Le Venezuela reste un exemple de défaillance étatique (“Estados fallidos”) où les troubles internes et les pressions internationales se combinent pour façonner l’avenir du pays.
Pour approfondir :
Livres
Corrales, Javier, Autocracy Rising: How Venezuela Transitioned to Authoritarianism, Brookings Institution Press, 2022.
Ellner, Steve, Venezuelan Politics in the Châvez Era: Class, Polarization, and Conflict, Lynne Rienner Publishers, 2008.
Lopez Mava, Margarita, Del viernes negro al referendo revocatorio, Caracas, 2005.
Articles académiques
Lander, Edgardo, « Venezuela. La lutte pour le pouvoir et le besoin d’une sortie négociée », CETRI (2019). https://www.cetri.be/La-lutte-pour-le-pouvoir-et-le
Lopez Maya, Margarita, Venezuela: tyor qué cayô la democracia ?, Revista Mexicana de Ciencias Politicasy Sociales. https://www.scielo.org.mx/pdf/rms/v86nspe/25 94-065 l-rms-86-nspe-l 19.pdf
Lopez Maya, Margarita, Venezuela, la crisispolitica delposchavismo, Controversia. https://revistacontroversia.com/index.php/controversia/article/view/81
Articles de presse
Le Monde diplomatique, « Au Venezuela, une crise sans fin », octobre 2024 (Christophe Ventura). https://www.monde-diplomatique.fr/2024/10/VENTURA/67650
Sciences Po Conférences, « Le Venezuela : un dominion des Etats-Unis ? » (6 janvier 2026). https://conference.sciencespo.fr/content/2026-01-06/le-venezuela-un-dominion-des-etats-unis YzZQ9Umci xTSSRhkOfll
IRIS, Christophe Ventura, « Venezuela : scénarios d’avenir ». https://www.iris-france.org/venezuela-scenario-davenir-avec-christophe-ventura/
L’Humanité, entretien avec Olivier Compagnon, « Donald Trump ne dirigera pas le Venezuela ». https://www.humanite.fr/monde/amerique-latine/olivier-compagnon-historien-donald-trump-ne-dirigera-pa s-le-venezuela
RTS, « Raid américain à Caracas : capture de Maduro et lourdes pertes cubaines » (janvier 2026). https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/raid-americain-a-caracas-capture-de-maduro-et-lourdes-pertes- cubaines-29108355.html
Le Grand Continent, « Le Venezuela est également la plus importante crise des réfugiés au monde » (janvier 2026). https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/05/le-venezuela-est-egalement-la-plus-importante-crise-des-refugies- au-monde/
Vidéos
Venezuela : scénario d’avenir. Avec Christophe Ventura | Entretiens Géopo. https://www.youtube.com/watch?v=3yVb0LTzD0g
Venezuela : les bastions de Maduro face à Trump | ARTE https://www.youtube.com/watch?v= uCD48DacR0
Maduro, du socialisme à la dictature | Portrait du président vénézuélien. https://www.youtube.com/watchPvHiHANj lUKgO
Venezuela : Trump et la doctrine “Donroe”, nouvel impérialisme américain ? | 28 minutes | https://www.youtube.com/watchPvH8u4mrjtmwE


