Cette fiche est réalisée à partir de quelques articles de la revue Les cahiers de Science & Vie n°152 d’avril 2015 : « Le siècle de Voltaire : l’ombre des Lumières » » et d’articles du site EHNE.fr (Sorbonne Université). Un peu plus étendue que la question d’histoire moderne de l’agrégation interne, elle s’intéresse à la mise en place des réseaux de la traite atlantique à partir du XVIe siècle, au commerce triangulaire français qui se met en place au XVIIe siècle, au droit des colonies, à l’économie de plantation au XVIIIe siècle, au statut des habitants des colonies, à l’influence de la pensée des Lumières sur la pratique de l’esclavage et sur l’abolitionnisme.

Lumières sur la traite et l’esclavage

Au XVIIIe siècle, plusieurs philosophes des Lumières critiquent, chacun à leur manière, le régime de la traite et de l’esclavage dans les colonies européennes. Pensons à Montesquieu Voltaire, Diderot, Raynal Mirabeau. L’idée avancée des Droits naturels de l’Homme conduit inévitablement à une dénonciation d’une pratique que les Européens emploient depuis au moins 3 siècles.

C’est précisément au moment de l’apogée du système de la traite, la Grande-Bretagne et la France profitent pleinement de ce commerce, que se produit le réveil des esprits. Ce réveil se produit graduellement, et reste tout de même limité à une élite éclairée. En-dehors de quelques esprits scandalisés, la majorité des Européens du XVIIIe siècle n’est pas tant perturbée par l’existence idée de la traite et de l’esclavage d’autres êtres humains.

La traite des esclaves n’a donc jamais été aussi florissante qu’au XVIIIe siècle. Mais c’est aussi à ce moment que naît un mouvement anti-esclavagiste. Paradoxe du siècle des Lumières ?

Le début de la traite européenne

Comme le rappelle Pieter Emmer, l’expansion économique européenne (ce que l’on peut appeler la diffusion du capitalisme ou du Plantationcène) n’aurait pas été possible sans les esclaves, dans la mesure où les Européens redoutent d’émigrer vers les régions tropicales où leur taux de mortalité est fort élevé. A Hispaniola puis en Amérique, dès la fin du XVe siècle, ce sont les Indiens qui sont réduits en esclavage pour travailler dans les mines d’or. Mais les maladies apportées par les Européens (l’impérialisme biologique d’Alfred Crosby) entraînent une très forte mortalité des indigènes, qu’il faut remplacer par d’autres esclaves. Cela est d’autant plus problématique, d’un point de vue commercial européen, que le Nouveau Monde devient rapidement la première région de production de cultures tropicales destinées à l’exportation comme le sucre, le coton et le café. La demande grandissante pour ces produits en Europe incite un grand nombre de compagnies maritimes à acheter des esclaves sur la côte ouest de l’Afrique, à les faire traverser l’Atlantique sur des navires, et à les vendre à des propriétaires d’esclaves dans le Nouveau Monde. Ainsi, entre 1500 et 1870, environ 12 millions d’Africains sont embarqués de force. Environ 10 millions sont débarqués vivants sur les rivages américains, en raison de la forte mortalité à bord des navires qui traversent l’Atlantique :

  • au Brésil (45 %)
  • dans les Caraïbes britanniques, françaises, néerlandaises et danoises (37 %)
  • en Amérique espagnole (10,7 %)
  • en Amérique du Nord (3,6 %)

Les bateaux négriers proviennent du Portugal et du Brésil portugais (47,6%), de Grande-Bretagne (25,5%), de France (10,8%), d’Espagne et d’Amérique espagnole (8,2%), des Pays-Bas (4,4%), des colonies d’Amérique du Nord/États- Unis (2,3%), du Danemark et des États baltes (0,8%).
Pieter Emmer énonce trois raisons au développement du commerce des esclaves de part et d’autre de l’Atlantique.

  • La première est la forte demande de main-d’œuvre dans le Nouveau Monde, où la population amérindienne a rapidement décliné après l’arrivée des premiers explorateurs européens.
  • La deuxième raison tient à ce que les Européens ne s’asservissent pas les uns les autres, malgré les conflits violents, les multiples guerres civiles, la grande pauvreté, et la persécutions de minorités telles que les Irlandais ou les Huguenots. L’apport de main d’œuvre européenne se fait par le biais des « contrats d’engagement ». Dans les ports d’Angleterre, de France et des Pays-Bas, de jeunes hommes à l’esprit aventureux signent de leur plein gré un contrat par lequel ils s’engagent à travailler quelques années en échange de la gratuité du voyage vers les colonies, de nourriture et d’un logement sur place. La grande majorité de ces engagés se rend à La 77 colons au km². Mais les conditions de vie et de travail sont abominables, la mortalité est très élevée. L’engagisme finit par se tarir à partir de la crise du milieu du XVIIe siècle.
  • La troisième explication se trouve en Afrique, où l’esclavage et la traite se pratiquent depuis plusieurs siècles. Ce commerce prospère est déjà bien organisé, avec des marchés, des courtiers et une longue expérience du transfert d’esclaves d’une région à l’autre. S’intégrant dans un trafic d’êtres humains déjà structuré, les Européens n’ont eu qu’à offrir davantage que les négriers africains et arabes pour obtenir autant d’esclaves qu’ils le souhaitaient.

Comme l’écrit Cécile Vidal (« Des empires esclavagistes. Impérialisme, colonialisme et esclavage dans les mondes atlantiques, XVe-XVIIIe siècle »), « la traite des esclaves fut dès le départ l’un des moteurs de la formation des empires atlantiques et, en retour, ces derniers jouèrent un rôle crucial dans le développement du système atlantique d’esclavage » et « la libéralisation du commerce des esclaves [c’est-à-dire le commerce privé, en-dehors des monopoles des compagnies royales ou des régimes d’exclusivité), à l’intérieur des limites impériales, permit l’essor de la traite qui donna naissance au complexe de la plantation au cours du XVII siècle ». Les premiers négriers transatlantiques sont les Portugais. Les Espagnols, confrontés à une forte pénurie de main d’œuvre, ne peuvent acheter des esclaves en Afrique en raison du traité de Tordesillas. Par conséquent, l’Espagne dépend des marchands étrangers pour approvisionner l’Amérique espagnole en esclaves. Le Portugal n’envahit pas l’Afrique, mais il érige une série de forts et de comptoirs le long de la côte atlantique pour y pratiquer le commerce ; les produits y sont entreposés et les esclaves rassemblés avant de prendre la mer.

Les îles de São Tomé-et-Príncipe, dans le golfe de Guinée, furent découvertes par les Portugais à la fin des années 1470. Elles étaient alors inoccupées. Ces îles tropicales et au sol volcanique fertile se prêtaient particulièrement à la culture de la canne à sucre. Les forêts tropicales maintenaient à la fois des pluies abondantes et fournissaient suffisamment de bois à brûler pour les chaudières. En 1493, Álvaro de Caminha, le troisième capitaine de São Tomé, établit une colonie permanente au nord de São Tomé. Le véritable peuplement de l’île commence au début du XVIe siècle.

São Tomé est alors une capitainerie-donataire.

Les capitaines-donataires achètent au roi du Portugal une licence commerciale et sont investis en retour de pouvoirs exécutifs et judiciaires. Ils peuvent distribuer des terres librement aux colons en imposant de les mettre en culture dans les 5 années suivantes. Mais rapidement, les maladies tropicales (paludisme, malaria) entraînent une forte mortalité chez les Blancs. Le nombre d’habitants sur l’île n’a donc jamais dépassé 500 personnes.

Dès le début, les propriétaires de plantations de São Tomé faisaient travailler des esclaves africains dont ils faisaient l’acquisition auprès des marchands européens qui se rendaient régulièrement dans le golfe du Bénin. Mais au début du XVIe siècle, le « roi » du Bénin impose un embargo sur la vente des esclaves masculins car il a besoin d’hommes pour renforcer sa propre armée. Les marchands se rendent donc au royaume du Congo et en Angola. Dès 1509, les marchands de São Tomé commencèrent à acheter leurs esclaves à Mpinda, dans le royaume du Congo, où les premiers Portugais avaient débarqué en 1483. Jusqu’en 1540, les marchands de São Tomé contribuaient au commerce régional d’esclaves entre le Bénin, le Congo et la Côte-de-l’Or (où les Portugais avaient construit le fort São Jorge da Mina ou Elmina en 1482).

En 1519, São Tomé obtint le monopole de la traite avec Elmina, où près de 500 esclaves étaient expédiés par bateau tous les ans. La même année, pour la première fois, les autorités de São Tomé fixèrent des règles concernant la sélection, l’embarquement, le transport, le marquage et le traitement des esclaves. Le voyage de São Tomé à Elmina durait quinze à vingt-cinq jours. Les Portugais y échangeaient leurs marchandises et les esclaves contre l’or des Akans, qui faisaient travailler la main-d’œuvre servile dans leurs mines d’or et comme porteurs dans les caravanes en partance pour le Nord. São Tomé réexportait également des esclaves vers Lisbonne et, à partir des années 1520, approvisionna de manière croissante l’Amérique hispanique et le Brésil.

Peu à peu, la fonction de l’île s’est donc modifiée, de la culture de plantation vers l’activité d’entrepôt et de transit des esclaves entre l’Afrique et les Amériques. En 1506, un contemporain affirmait que São Tomé comportait 2000 esclaves résidents (travaillant à produire des vivres), auxquels s’ajoutaient 5000 à 6000 autres esclaves, présents temporairement, dans l’attente de leur réexportation.

=> G. Seibert, « São Tomé’s Great Slave Revolt of 1595 : Background, Consequences and Misperceptions of One of the Largest Slave Uprisings in Atlantic History », Portuguese Studies Review, 18, 2011, p. 29-50.

=> G. Seibert, « São Tomé and Príncipe : The first plantation economy in the tropics », dans R. Law, S. Schwarz et S. Strickrodt (éds.), Commercial Agriculture, the Slave Trade & Slavery in Atlantic Africa, New York, Boydell & Brewer Inc., 2016, p. 54-78.

Sur la côte occidentale du continent africain, la traite transatlantique des esclaves s’est développée parce que les Européens ne sont jamais parvenus à coloniser la région à la période moderne, si ce n’est en Angola. Les Portugais ont rencontré de nombreuses oppositions et se sont rapidement convertis à l’achat de captifs plutôt qu’à leur capture. Les chefs négriers africains ont accepté de développer des échanges commerciaux avec les Européens parce que la traite transatlantique a constitué un prolongement lucratif de la traite transsaharienne. Ils y ont aussi vu une opportunité d’accroître leur pouvoir, le commerce d’esclaves donnant accès aux armes et aux marchandises qui permettaient de récompenser leurs propres guerriers et serviteurs. Mais cette intégration a créé un cercle vicieux : en intensifiant le commerce d’esclaves avec les Africains, les négriers européens ont militarisé les pouvoirs politiques africains, ce qui a ensuite généralisé la violence et reconfiguré les équilibres ethniques : en d’autres mots, les armes échangées par les Européens ont facilité la guerre qui a entraîné une multiplication des captifs vendus comme esclaves, et donc une multiplication des armes en circulation, accentuant ainsi le poids des guerres inter-ethniques.

En même temps, les Etats africains ont conservé pendant longtemps les moyens militaires, humains et techniques, d’empêcher les Européens de faire des raids ou de s’établir sur place, ainsi que de s’adonner à la traite sans leur autorisation. Les Européens devaient souvent accepter de reconnaître la souveraineté des royaumes et des empires africains, envoyer des ambassades et payer des coutumes aux souverains africains pour avoir le droit d’ériger des postes de traite et de pratiquer le commerce des esclaves. En outre, reconnaître la souveraineté des Etats africains a permis aux Européens de rendre ces derniers responsables de la réduction en esclavage des hommes et des femmes qu’ils achetaient avec leur accord et ainsi de débarrasser leur conscience de ce problème moral.

La présence européenne sur les côtes africaines fut donc essentiellement commerciale plutôt que territoriale jusqu’au milieu du XIXe siècle. Les Portugais s’étaient établis dans certaines îles comme Arguin au large de la Mauritanie, les îles du Cap-Vert et l’archipel de São Tomé-et-Principe, qui leur permettaient de se protéger naturellement des pouvoirs africains tout en se situant à proximité des marchés d’esclaves. La traite se faisait sinon au large des côtes ou au sein de villes fondées et gouvernées par des élites africaines comme à Ouidah, qui abritait trois entrepôts de traite français, anglais et portugais dans ses périphéries au XVIIIe siècle. C’est seulement en Angola que les Portugais réussissent à fonder une colonie entre 1575 et 1630 à la suite d’une série de conflits, sécheresses et épidémies. Créé en 1575, Luanda en devient la capitale en 1627 et constitue le seul port de traite à fonctionner comme une véritable ville coloniale dès la période moderne.

Après 1600, les Anglais, les Français et les Néerlandais établissent leurs propres colonies dans les zones tropicales du Nouveau Monde. Les Néerlandais se tournent les premiers vers l’esclavage après avoir conquis une partie du Brésil en 1630. Les Français et les Anglais suivent le mouvement. Les Français débarquent en Guadeloupe en 1635. Ils combattent les indiens Caraïbes, population autochtone de l’île. En 1660, lors du traité de Basse-Terre, les Caraïbes cèdent la Guadeloupe et la Martinique aux Français et conservent la Dominique, Saint-Vincent, Sainte-Lucie et la Grenade, où l’implantation française est tolérée. Les Anglais s’installent plutôt en Amérique du Nord : la Virginia Company fonde Jamestown en 1607, les Pilgrims du Mayflower atteignent le Massachussetts en 1620. La Jamaïque, colonie espagnole, devient britannique après la conquête de 1655. Au XVIIIe siècle, les Français et les Britanniques s’implantent de plus en plus dans les îles laissées aux Caraïbes.

Après 1650, les colons anglais passent de la culture du tabac à celle de la canne à sucre, dévoreuse de main-d’œuvre. Pendant quelques années, les planteurs peuvent compter sur l’arrivée de prisonniers de guerre irlandais et royalistes, envoyés aux Antilles comme travailleurs forcés, mais l’offre se tarit après la fin de la guerre civile en 1660. Ils n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’Afrique pour se procurer des esclaves.

En réalité, pour les Anglais comme pour les Français, le trafic d’esclaves a commencé un peu plus tôt. Si l’Acte de navigation voté par le Parlement d’Angleterre en 1651 interdit aux négriers étrangers le commerce dans les colonies anglaises, c’est parce que les négriers britanniques fournissent déjà aux plantations sucrières des Caraïbes des esclaves originaires d’Afrique.

De leur côté, les planteurs français instaurent une société esclavagiste dans le but de développer les cultures agricoles tropicales, en particulier celle de la canne à sucre. Ils s’appuient sur la traite transatlantique afin d’alimenter leur colonie en main d’œuvre servile. Ils s’en remettent aux capitaines néerlandais, qui ne peuvent plus vendre d’esclaves au Pernambouc après la perte de ce dernier au profit des Portugais en 1654. Il faut attendre 1658 pour qu’une première compagnie française de traite des esclaves soit constituée : la Compagnie du Cap-Vert et du Sénégal. Les Anglais créent en 1672 la Royal African Company disposant du monopole sur la traite. Les Néerlandais ont fondé la Compagnie des Indes occidentales plut tôt, en 1621.

A l’échelle des colonies françaises de l’Amérique, l’introduction d’esclaves africains débute dès 1626, grâce à une permission accordée par Richelieu, quelques mois seulement après la prise de possession de l’île de Saint-Christophe (Petites Antilles). En 1642, Louis XIII autorise ses sujets à pratiquer la traite, à condition que les captifs soient convertis au christianisme. En 1685, le « Code noir », définit les rapports entre maîtres et esclaves dans plusieurs domaines (statut servile, logement, châtiment). L’esclave est un bien meuble qui peut être vendu, saisi, donné, ou faire partie d’un héritage. Il ne peut circuler librement sans l’autorisation écrite de son maître. L’enfant dont la mère est esclave devient esclave. Dans le même texte, les esclaves apparaissent comme des êtres humains christianisés, privés de personnalité juridique et légalement appropriés par autrui. En pratique, cette législation reste largement inappliquée, en raison principalement de la résistance des maîtres qui considèrent que l’Etat n’a pas à s’immiscer dans le système esclavagiste.

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