Fiche de lecture de plusieurs articles de l’ouvrage collectif Les mondes de l’esclavage dirigé par Paulin Ismard. Elle apporte des bases solides sur une histoire globale de l’esclavage.
Elle complète cette autre fiche du même ouvrage.
Liste des articles fichés :
- « Des empires esclavagistes : impérialisme, colonialisme et esclavage dans les mondes atlantiques (XVe-XVIIIe siècles) », Cécile Vidal
- « L’âge de la plantation », Trevor Burnard
- « Capitalisme », Jean-Yves Grenier
- « L’ordre de la race dans les mondes atlantiques (XVe-XVIIIe siècles) », Cécile Vidal
- « Les Lumières et l’esclavage », Silvia Sebastiani
- « Révolutions atlantiques », Clément Thibaud
- « Abolitionnismes et abolitions », Benedetta Rossi
Des empires esclavagistes. Impérialisme, colonialisme et esclavage dans les mondes atlantiques, XVe -XVIIIe siècle – Cécile Vidal
En 1415, les Portugais s’emparèrent de Ceuta en Afrique du Nord, obtenant ainsi un port en Méditerranée, à proximité du détroit de Gibraltar, qui était aussi l’un des terminaux des routes caravanières amenant or et esclaves à travers le Sahara. C’est le début de l’expansion impériale des Portugais. Des raisons à la fois religieuses et économiques les motivaient : poursuivre l’idéal de croisade qu’avait constitué la reconquête de leur royaume sur les musulmans et se procurer or et épices. Pendant deux siècles, les Portugais, rejoints par les Espagnols, exercèrent leur monopole sur ce qui se transforma en une entreprise de partage du monde à la fin du XVe siècle. Puis les Anglais, les Français et les Néerlandais s’y intègrent. Toutes les grandes et moyennes puissances d’Europe occidentale construisirent ainsi des empires de dimension mondiale au cours de la période moderne.
Dans leur volet asiatique, centré sur l’océan Indien et le Pacifique, il s’agissait principalement d’empires commerciaux qui fonctionnaient grâce à une série de cités-comptoirs. Au sein des mondes atlantiques, en revanche, la rapidité de la colonisation d’une grande partie des Amériques donna une autre forme à ces empires. Les Européens ont estimé qu’ils pouvaient en toute légitimité s’établir, par la force ou par la négociation, sur des territoires habités par des peuples qui avaient leurs propres formes d’organisation politique, imposer leur souveraineté ou leur suzeraineté, s’approprier les meilleures terres et les mettre en valeur grâce à la mise au travail forcé de populations d’origines diverses, tout cela au profit de leurs seules métropoles, au nom d’une prétendue supériorité religieuse, culturelle et raciale. L’impérialisme – l’imposition de la suzeraineté ou de la souveraineté sur de vastes territoires – et le colonialisme – l’établissement de colons étrangers/allochtones sur des terres exploitées au détriment des populations locales/autochtones et au bénéfice du pays colonisateur – avaient donc partie liée dans l’Atlantique.
Dès leur première installation en territoire marocain, les Portugais se mirent à organiser des razzias dans les environs de Ceuta afin de faire des captifs et les vendre dans la péninsule Ibérique. Ils commencèrent, en 1441, à développer eux-mêmes une traite d’esclaves provenant d’Afrique subsaharienne à destination de l’Europe. Dès 1501, les Portugais entreprirent également d’approvisionner en esclaves africains les territoires récemment conquis par les Espagnols au Nouveau Monde. Ils furent concurrencés par d’autres puissances européennes. Ensemble, ils déportèrent plus de 12,5 millions d’hommes et de femmes d’Afrique aux Amériques du début du XVI siècle à la fin du XIX siècle.
Dans les années 1990, les études atlantiques se sont développées en opposition forte aux Imperial Studies. Alors que l’historiographie était dominée par l’étude des relations transimpériales, la traite transatlantique des esclaves permettait de sortir de l’eurocentrisme pour donner une place centrale à l’Afrique et aux Africains dans l’apparition de ce monde atlantique intégré. Cette tendance rejoint celle des Subaltern Studies, des Black Studies et du Black Atlantic. Dans la décennie suivante, l’émergence d’une histoire mondiale des empires a permis de dissocier davantage histoire impériale et eurocentrisme. Les chercheurs ont montré que la construction d’empires coloniaux par les Européens ne pouvait être comprise, pour leur volet atlantique, sans la prise en compte de celle d’autres empires qui les précédèrent et avec qui ils durent composer ou entrèrent en confrontation ouverte : l’empire ottoman, l’empire songhaï, l’empire aztèque, l’empire inca. Dans ces différents empires, l’esclavage était également présent, mais il n’était associé à aucun projet colonialiste comme ce fut le cas pour les Européens dans l’Atlantique. Dans sa volonté de provincialiser l’Europe dans l’écriture de l’histoire du monde, l’histoire mondiale des empires tend ainsi à confondre impérialisme et colonialisme et néglige de penser la spécificité des empires formés sous la houlette des Européens à partir de la période moderne, qui, en dehors de leur dimension mondiale, reposait précisément sur l’association entre impérialisme et colonialisme. Ces dernières années, les travaux anglophones cherchent à combiner les apports de la New Imperial History (Frederick Cooper) et ceux des études atlantiques.
L’article vise à démêler les rapports entre esclavage, impérialisme et colonialisme au sein des mondes atlantiques afin d’analyser comment les effets croisés des trois phénomènes donnèrent naissance à un système esclavagiste connectant les trois continents riverains et à des empires qui étaient tout autant esclavagistes que coloniaux. Il propose ainsi de démontrer la pertinence du concept d’« empire esclavagiste », à côté de ceux d’« empire colonial », de « société coloniale » et de « société esclavagiste ».
La traite transatlantique des esclaves africains et le complexe de la plantation
La traite des esclaves fut dès le départ l’un des moteurs de la formation des empires atlantiques et, en retour, ces derniers jouèrent un rôle crucial dans le développement du système atlantique d’esclavage. La recherche d’esclaves ne constitua pourtant pas la motivation des premiers voyages d’exploration. Il s’agissait plutôt de trouver un accès direct à l’or d’Afrique subsaharienne afin de contenir l’impérialisme ottoman. Mais, au fur et à mesure de leur progression le long des côtes africaines, les Portugais comprirent vite sur le terrain que les esclaves pouvaient constituer une marchandise désirable.

Vous souhaitez lire la suite ?
Actifs dans le débat public sur l'enseignement de nos disciplines et de nos pratiques pédagogiques, nous cherchons à proposer des services multiples, à commencer par une maintenance professionnelle de nos sites. Votre cotisation est là pour nous permettre de fonctionner et nous vous en remercions.



