Cette fiche propose une entrée singulière dans la question d’histoire moderne de l’agrégation interne : aborder l’âge des révolutions atlantiques par des figures de la défense de la fin de la traite négrière atlantique et de l’esclavage dans les colonies. Des personnages bien connus tels que Granville Sharp, William Wilberforce, Vincent Ogé, Mirabeau, Condorcet, Brissot, La Fayette et d’autres moins connus comme Antoine Bénézet, John Wesley, Benjamin-Sigismond Frossard, Thomas Clarkson ou la Marrrone Solitude, deviennent des exemples-clés pour une accroche dans une introduction ou pour une sous-partie de dissertation. Ces personnages sont d’autant plus intéressants que ce sont souvent des go-between ou des brokers, c’est-à-dire des entre-deux (métis, créoles, mulâtres) qui ont parcouru l’espace atlantique, lié la France révolutionnnaire, l’Angleterre et les jeunes Etats-Unis pour unir l’opinion éclairée et les parlementaires autour de la même cause : la défense des droits de l’Homme.

En Amérique du Nord

Antoine Bénézet (1713-1784)

Antoine Bénézet est né en France en 1713, fils de huguenot. Les persécutions à la fin du règne de Louis XIV conduisent sa famille à quitter la France pour les Provinces-Unies puis en Angleterre. Durant 16 ans, le jeune Bénézet reçoit une formation commerciale. Il se convertit très jeune à la morale des Quakers anglais (il a environ 14 ans). A l’âge de 18 ans (1731), il émigre avec sa famille en Pennsylvanie. Pleinement investi dans la Société des Amis de Philadelphie, il épouse Joyce Marriott en 1736. Il abandonne alors sa vie de marchand pour s’adonner à l’enseignement.

En Pennsylvanie, les Amis Quakers forment une communauté particulièrement riche. Les membres sont principalement des commerçants. Leur honnêteté, leur simplicité et la lutte morale contre l’oisiveté et le gaspillage leur assurent un fort succès commercial et une excellente réputation. Les familles quakers de marchands, de fabricants et de banquiers construisirent des maisons luxueuses à Philadelphie. Les grands quakers investirent dans de vastes propriétés foncières et même des plantations esclavagistes… Pour le dire autrement, de nombreux Quakers fortunés ont abandonné la morale de George Fox et ont renoncé aux idéaux de simplicité pour s’engager dans l’enrichissement facile. Selon Roger Bruns, de nombreux Quakers fortunés avaient quitté la Société pour l’Eglise d’Angleterre, et dans les années 1770, les Quakers ne représentaient qu’un septième de la population totale de Philadelphie.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le combat de quelques Amis contre l’esclavage. Si les Amis partageaient la croyance selon laquelle Dieu avait transmis son esprit à tous les Hommes sur Terre, alors l’esclavage d’autres Hommes devait être un péché. En réduisant l’esclave à une condition qui détruisait sa capacité à agir moralement et son droit à suivre ses inclinations religieuses (par le baptême ou la conversion forcée), l’esclavage violait l’intégrité spirituelle absolue de chaque être humain. Pour les réformateurs Quakers, l’institution de l’esclavage était une violation pécheresse de la liberté inconditionnelle accordée à chaque être humain par Dieu.

C’est ce thème qui est au centre de la réforme spirituelle du mouvement tout au long du XVIIIe siècle. Ce qui trouble les membres les plus éclairés, c’est l’implication d’autres membres dans l’esclavage et la traite négrière, ainsi que la réticence de la Société à prendre des mesures pour mettre fin à la participation des Quakers à ces pratiques. Les membres se noient dans un péché. En affirmant l’humanité et l’égalité intellectuelle de la race et noire, et en réclamant ensuite les droits naturels des Noirs, les réformateurs lancent un appel à la Société des Amis pour qu’elle renoue avec ses principes originels.

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Antoine Bénézet a écrit plusieurs traités influents contre l’esclavage et pour la réforme du mouvement Quaker. = lien vers autre fiche. Bénézet estimait que l’ignorance de l’institution de l’esclavage elle-même était une des principales raisons de l’absence d’influence de l’Eglise et, surtout, de l’influence Quaker contre celle-ci. Pour combler ce qu’il considérait comme un « gouffre intellectuel » entourant la traite des esclaves et l’institution de l’esclavage, Bénézet lance sa vaste campagne de propagande permanente au sein de la Société des Amis.

Sa réflexion et son argumentation complètent alors les efforts de John Woolman dans Some Considerations on the Keeping of Negroes : Recommended to the Professors of Christianity of Every Denomination, publié en 1754 (=lien vers autre fiche), dont l’influence a permis à Bénézet de profiter d’un climat plus favorable au sein des Quakers des Treize Colonies. Pendant trois décennies avant sa mort en 1784, Antoine Bénézet a ainsi été une figure centrale du premier mouvement d’abolition né en Pennsylvanie.

Comme l’écrit Jonathan Sassi (« With a Little Help from the Friends : The Quaker and Tactical Contexts of Anthony Benezet’s Abolitionist Publishing », The Pennsylvania Magazine of History and Biography, 135, 2011, p. 33-71), il est important de resituer les publications d’Antoine Bénézet dans les contextes quakers et tactiques dans lesquels il a vécu et travaillé. Cela aide ainsi à expliquer comment Bénézet a exercé une influence aussi large et est devenu, selon l’historien Christopher Leslie Brown, « as the leading propagandist for slave trade abolition and its chief instigator » (Moral Capital : Foundations of British Abolitionism, Chapel Hill, 2006). Les efforts d’édition antiesclavagiste d’Antoine Bénézet sont nés d’un dense réseau de relations interpersonnelles fondées sur son affiliation à la Société des Amis [Quakers]. Ces relations étroites incluaient ses amitiés, notamment avec une série de collaborateurs ; les connexions éloignées rendues possibles par la correspondance et les ministres quakers itinérants ; et son implication dans diverses institutions, notamment les comités de la Philadelphia Yearly Meeting.

Parler aux Amis et aux Pennsylvaniens (1754-1762)

Entre 1750 et 1771, Antoine Bénézet a renforcé sa présence intellectuelle au sein du mouvement Quaker. Membre avant son mariage en 1736, il est devenu un membre respectable et actif de la Société des Amis. Le grand tournant se produit en 1754, lorsqu’il soutient l’impression du manuscrit de John Woolman, lien vers autre fiche Some Considerations on the Keeping of Negroes : Recommended to the Professors of Christianity of Every Denomination. Dans cet essai bref et tempéré, Woolman fait appel aux Écritures pour étayer son argument (Evangile selon Mathieu, 25, aux propriétaires d’esclaves). Comme les quatre hommes qui avaient signé la protestation de Germantown de 1688, il fait également appel à la Règle d’or : « tout ce que vous voudriez que les hommes vous fassent, faites-leur ainsi » (Matthieu 7 : 12). Le texte de Woolman vise d’abord à dissuader les Quakers de posséder eux-mêmes des esclaves. Il est distribué aux Quakers à travers les Treize Colonies ainsi qu’en Angleterre. C’est le premier traité antiesclavagiste qui connaît une telle diffusion.

La même année, la Philadelphia Yearly Meeting publie An Epistle of Caution and Advice, concerning the Buying and Keeping of Slaves, et Antoine Bénézet participa à chaque étape de ce nouveau combat anti-esclavagiste. C’est Bénézet qui, en janvier 1754, « présente » à la réunion mensuelle de Philadelphie la proposition initiale de rappeler la Règle d’or concernant l’importation des Noirs ou leur achat après l’importation de plus de produits publics, avec quelques raisons de décourager cette pratique.

Bénézet a ensuite joué un rôle clé dans l’approbation et la diffusion des travaux abolitionnistes marquants. A la fin des années 1750, il avait établi de nombreux contacts personnels et institutionnels sur lesquels il s’appuyait pour soutenir son combat abolitionniste. Parallèlement, il compose son premier traité antiesclavagiste. Le contexte (les Indian Wars) oppose alors les colons aux peuples indiens des plaines, mais les Amis s’efforcent aussi de raviver le zèle que la génération antérieure de Quakers croyait avoir manifesté et de convaincre les autres Amis de la nécessité d’émanciper leurs esclaves.

Bénézet commence une carrière d’essayiste et de pamphlétaire, chacune de ses publications antiesclavagistes étant adressée à un public particulier. Les Observations On the Inslaving, importing and buying of Negroes de 1759 ne font pas exception : elles sont adressées à ses camarades Quakers, les exhortant à se dissocier de la traite des esclaves et de l’esclavage des Noirs comme des Indiens.

Bénézet compare l’esclavage en Afrique à la capacité indienne à la frontière occidentale, afin que ses lecteurs pennsylvaniens puissent imaginer les mêmes sentiments de terreur et de chagrin que la traite atlantique des esclaves infligeait aux villageois africains. De plus, il décrit les Indian Wars et la French and Indian War (ce que l’historiographie française appelle la Guerre de Sept Ans) comme une manifestation de mécontentement divin à cause de l’implication de la nation britannique dans la traite des esclaves.

Antoine Bénézet renforce son argumentation en citant des témoignages issus des récits publiés de commerçants qui étaient allés en Afrique de l’Ouest et ont été témoins de la manière dont la traite des esclaves a fomenté des guerres dévastatrices et illégitimes. Il conclut en espérant que « any considerate Christian » qui lirait son pamphlet chercherait à éviter d’être « defiled with a Gain so full of Horrors, and so palpably inconsistent with the Gospel of our blessed Lord and Saviour Jesus Christ, which breaths nothing but Love and Good will to all Men of every Nation, Kindred, Tongue and People ».

Les mêmes arguments sont développés dans son deuxième ouvrage : A Short Account Of that Part of Africa, Inhabited by the Negroes, publié en 1762. Toutefois, ce second pamphlet était nouveau : de longues citations de philosophes écossais des Lumières George Wallace, Francis Hutcheson et James Foster, tous attaquant l’esclavage comme une violation des droits naturels, ainsi qu’un extrait de 26 pages d’un pamphlet publié à Londres en 1760, Two Dialogues on the Man-Trade, qui détaillait également l’inhumanité de l’esclavage. Il élargit également son public cible pour A Short Account à tous les propriétaires d’esclaves de la colonie de Pennsylvanie dans son ensemble. Ces dernières années, en effet, la colonie avait connu une croissance de la population esclavagiste, les employeurs cherchant à remplacer leur approvisionnement conventionnel en serviteurs sous contrat, que la French and Indian War avait perturbée. Bénéet conclut par un appel à mettre fin immédiatement à la traite des esclaves et à instaurer une émancipation progressive.

S’adresser aux Britanniques (1763-1769)

En mai 1763, Antoine Bénézet écrit une lettre à un Quaker anglais, le marchand londonien de charbon Joseph Phipps. La fin de la Guerre de Sept Ans vient à peine de modifier la carte du monde, que Bénézet commence déjà à réfléchir à la manière d’adapter son abolitionnisme aux nouvelles réalités mondiales. Bénézet souhaite que Phipps devienne le relais, en Angleterre, des problématiques qui traversent le mouvement Quaker en Pennsylvanie. Il écrit que « if ever [the Negro Trade] receives a proper Check [that] must come from amongst you ». Il joint à sa lettre quelques exemplaires de A Short Account et suggère qu’il soit réimprimé en Angleterre et diffusé parmi ceux dont il est en pouvoir de freiner le commerce des esclaves. Il s’imagine que le Roi n’est peut-être pas au courant des souffrances que son propre peuple fait subir aux Africains : il faut donc le prévenir, en espérant qu’une fois en connaissances horribles réalités de la traite des esclaves, il serait poussé à l’arrêter.

Nous touchons à l’une des méthodes de diffusion les plus courues par Bénézet et les Quakers américains : écrire régulièrement à des correspondants en Angleterre, leur envoyer des copies imprimées de leurs propres pamphlets et leur demander de les réimprimer pour les diffuser à Londres et dans les grands ports négriers, afin de multiplier les relais de la contestation.

La réponse de Phipps à la lettre de Bénézet est inconnue ; il n’y a eu aucune réimpression anglaise de A Short Account. Néanmoins, Bénézet se concentre bientôt sur la distribution d’un autre pamphlet auprès des personnes en autorité en Grande-Bretagne, et il travaille par l’intermédiaire de connaissances bien placées pour atteindre des individus plus stratégiques.

Le désir de Bénézet de s’adresser aux décideurs de pouvoir politique dans l’Empire britannique l’a conduit à écrire son troisième pamphlet antiesclavagiste, A Caution and Warning to Great Britain and Her Colonies, in A Short Representation of the Calamitous State of the Enthrashed Negroes in the British Dominions (imprimé à Philadelphie en 2000 exemplaires en 1766). Le pamphlet conclut sur un thème à présent familier : la Grande-Bretagne accumule la colère divine en raison de son implication dans l’esclavage et la traite des esclaves. Il est adressé à « ceux qui détiennent le pouvoir » en espérant que ces derniers mettraient fin à l’esclavage maintenant qu’ils avaient reçu un avis « qu’il est incompatible avec les préceptes les plus clairs de l’Evangile, les diktats de la raison et tout sentiment commun de l’humanité ».

Bénézet emploie toute la structure du réseau Quaker pour distribuer A Caution and Warning en Amérique du Nord et en Angleterre. Par exemple, le matin du 14 novembre 1766, des Quakers de Philadelphie préparent un colis à confier à John Griffith, un pasteur itinérant qui s’apprête ce jour-là à embarquer sur un navire et retourner en Angleterre. Griffith était arrivé à Philadelphie en septembre 1765, et au cours de l’année suivante, il a visité plusieurs réunions quakers le long de la côte atlantique, de la Caroline du Nord au New Hampshire, prenant leur pouls spirituel, prêchant l’Evangile et appelant à un réveil de la piété vitale parmi les Amis. En septembre 1766, jugeant que son travail est terminé, il informe de son désir de rentrer chez lui.

Le colis que Griffith emporte avec lui au nom de la Philadelphia Yearly Meeting est adressé au même comité de la London Yearly Meeting. Il contient une cinquantaine d’exemplaires de A Caution and Warning to Great Britain and Her Colonies, ainsi qu’une brève représentation de la misère des Noirs esclaves dans les Treize colonies britanniques.

Comme le résume Jonathan Sassi, cette série d’événements apparemment banale offre un aperçu de certains des rouages internes de la première campagne abolitionniste et des raisons pour lesquelles les Quakers occupaient son avant-garde. Il révèle certaines des manières pratiques dont Antoine Bénézet a mobilisé le réseau Quaker transatlantique pour soutenir son activisme abolitionniste tant au niveau individuel qu’institutionnel. Pendant trois décennies avant sa mort en 1784, Bénézet fut une figure centrale, intellectuellement et organisationnellement, du premier mouvement d’abolition. Au fil des années, il a ciblé ses publications vers différents publics cibles, mais toujours en sollicitant des contacts Quakers parmi ses amis personnels, des ministres itinérants et les comités concernés.

Deux lettres supplémentaires de 1767 éclairent davantage les efforts de Bénézet pour distribuer son pamphlet et les complications liées à aborder le sujet de l’abolition auprès des sociétés esclavagistes. En juin 1767, il prend de nouveau l’initiative de contacter un Quaker itinérant pour renouer la correspondance avec un ami de Caroline du Nord, Permeanus Hauton.

Le mois suivant, il envoie des collections reliées de brochures religieuses, dont A Caution and Warning, à Sophia Hume, une pasteure Quaker résidant à Londres depuis plus de vingt ans et qui visite alors sa Caroline du Sud natale. Hume rencontre cependant une forte résistance de la part des Caroliniens qui refusent d’accepter la littérature antiesclavagiste de Bénézet.

Après de tels refus, Anthony Bénézet a dû comprendre que l’esclavage ne s’effondrerait pas simplement parce qu’il avait explosé son point de vue. Il cherche de nouvelles stratégies pour rendre son message abolitionniste plus incisif et mieux connu. À la fin des années 1760, il était sur le point d’entamer sa période la plus ambitieuse et la plus importante à ce jour.

Devenir lobbyiste des deux côtés de l’Atlantique (1770-1775)

La « réflexion supplémentaire » que Bénézet accorde au sujet de l’esclavage le conduit à écrire son œuvre majeure, Some Historical Account of Guinea, publié en 1771.

Dans Some Historical Account of Guinea, Antoine Bénézet a évoqué de nombreux thèmes similaires à ceux qu’il avait abordés dans ses œuvres précédentes. Il tenait les Européens avides responsables de l’instauration de la traite atlantique des esclaves, qui avait allumé les flammes de la cupidité, de l’ivresse et de la guerre en Afrique et corrompu ce qui était autrefois une terre abondante de peuples décents et bien gouvernés. Il utilise ici de très nombreux récits des voyageurs européens vers la côte guinéenne et les Antilles afin de documenter l’abondance naturelle et les sociétés autrefois bien fonctionnelles d’Afrique de l’Ouest ainsi que les effets néfastes de la traite des esclaves.

L’ouvrage est l’un des premiers à présenter un tableau réaliste des violences de la capture en Afrique, de la saleté à bord des navires négriers, de la forte mortalité durant la Traversée du Milieu. Il est encore plus disert quand il décrit les plantations du Nouveau Monde où les esclaves travaillent jusqu’à la mort et où les lois justifient les punitions sadiques qui leur étaient infligées. Il réutilise également les citations des philosophes écossais déjà employées dans A Caution and Warning. Un nouvel élément apparaît : un extrait d’un pamphlet de l’abolitionniste anglais Granville Sharp, au moment de l’Affaire Somerset, qui expose l’incompatibilité de l’esclavage avec les lois anglaises. Il conclut le volume par un nouvel appel à cesser immédiatement toute nouvelle importation d’esclaves et à émanciper progressivement ceux déjà réduits en esclavage et à leur fournir éducation et terres

Avant sa publication, Bénézet envoya un exemplaire du manuscrit à la fin de 1770 à son ami Samuel Allinson pour obtenir un retour éditorial, laissant une page blanche en face de chaque page avec des inscriptions afin qu’Allinson ait la possibilité de proposer des modifications. Allinson était un avocat Quaker originaire de Burlington (dans le New Jersey) et greffier de la Réunion de Burlington. Il devient le correspondant le plus fréquent de Bénézet durant la première moitié des années 1770. Les deux hommes se sont rencontrés et se sont liés d’amitié durant les neuf mois de 1766 et début 1767, lorsque Antoine et Joyce Bénézet résidaient à Burlington. C’est donc Allinson qui est le collaborateur le plus proche de Bénézet durant sa période la plus importante d’activisme, à la veille de la Révolution américaine. C’est Allinson, par exemple, qui avait initialement envoyé à Bénézet un exemplaire du pamphlet de Sharp, A Representation of the Injustice and Dangerous Tendency of Tolerating Slavery. Il a également fourni à Bénézet des conseils, de la rédaction et s’est révélé un allié clé dans la campagne pour l’abolition dans le New Jersey.

Les efforts de Bénézet durant ces années ont également bénéficié de l’émergence de deux imprimeurs quakers dans la vallée du Delaware : Joseph Crukshank et Isaac Collins. Les imprimeries de Crukshank et Collins fonctionnaient comme des auxiliaires de la Philadelphia Yearly Meeting et constituent un autre exemple d’une ressource institutionnelle Quaker à la disposition de Bénézet. Crukshank publie Some Historical Account of Guinea et toutes les œuvres ultérieures de Bénézet, et plusieurs importantes copies imprimées du New Jersey par ses collaborateurs sont issues de l’imprimerie de Collins.

Pour atteindre son rêve d’audience du roi et du Parlement de Westminster, Bénézet, à la fin de 1771 et durant la première moitié de 1772, reprend sa stratégie des années 1760 d’écriture vers des contacts au Royaume-Uni et des copies jointes de son œuvre. Il commence par son ami de Philadelphie Benjamin Franklin, qui se trouve alors aussi à Londres en tant qu’agent colonial de la Pennsylvanie ; Granville Sharp, qu’il ne connaissait encore que par ses publications. Il leur suggérait de faire publier des extraits de son livre dans les journaux britanniques afin de susciter le débat sur l’esclavage. Il espérait également un appel direct au roi George III et au Parlement, et il exhortait particulièrement les Quakers anglais et irlandais à prendre l’initiative.

C’est par ces interventions des contacts de Bénézet en Angleterre que Thomas Clarkson a pu lire Some Historical Account of Guinea en 1785.

La récente visite de deux pasteurs itinérants, Samuel Neale et Joseph Oxley, a permis à Bénézet de s’approcher auprès d’autres Amis éminents dans les îles Britanniques. Pourtant, la première série de lettres de Bénézet entre 1771 et 1772 a donné des résultats mitigés, sauf auprès de Granville Sharp. Bénézet trouve en Sharp un collaborateur anglais dont il appréciait les conseils et qui promeut activement la cause de l’abolition par lui-même.

L’action de Sharp pour Bénézet est particulièrement importante. D’abord, il avait distribué des copies de l’extrait de son pamphlet que Bénézet lui avait envoyé au juge Lord Mansfield et aux avocats de James Somerset au cours du procès devant le King’s Bench. Ensuite, Sharp annonce qu’il a discuté avec l’archevêque d’York, qui était favorablement à l’abolition de l’esclavage. Plus important encore, Sharp encourage Bénézet à affirmer que les pétitions des colonies pouvaient contribuer de manière notable à la suppression de la traite des esclaves et le conseille sur la distinction constitutionnelle appropriée entre adresser des pétitions au Parlement ou au roi. Une fois ces campagnes de pétitions lancées, Sharp promet à Bénézet qu’il lui donnera l’accès aux personnes puissantes de l’Empire britannique qu’il tentait de rejoindre avec eux.

En mars 1773, Bénézet organise donc les pétitions que Sharp avait recommandées. Il communique avec des Amis dans plusieurs colonies, leur envoyant des copies à la fois de Some Historical Account of Guinea et des extraits de la lettre de Sharp. Il demande également à Samuel Allinson de mettre à profit ses compétences d’avocat et de rédiger un langage approprié pour une pétition.

Au lieu de simplement distribuer des pétitions qui devaient être transmises directement à Londres, son plan changea pour adresser des pétitions aux différentes législatures coloniales, qui feraient alors appel au roi et au Parlement pour limiter la traite des esclaves. Cette stratégie rendait hommage à la souveraineté des législatures américaines, à un moment de crise de représentation (« No Taxation Without Representation »).

Pour soutenir cette poussée législative en Pennsylvanie, Bénézet avait sollicité son compatriote philadelphien Benjamin Rush pour publier un pamphlet abolitionniste intitulé An Address to the Inhabitants of the British Settlements, on the Slavery of the Negroes in America. La stratégie d’impression abolitionniste de Bénézet s’élargit ici pour inclure des œuvres écrites par d’autres, qu’il était heureux d’utiliser lorsque cela était approprié et qu’il reviendrait dans les années à venir.

Les alliés de Bénézet s’arrangent avec Isaac Collins pour la publication en 1773 de deux pamphlets supplémentaires. L’un était An Essay on Slavery, Proving from Scripture its Inconsistency with Humanity and Religion de Granville Sharp. Sharp avait initialement envoyé son essai sous forme de manuscrit à Bénézet, qui l’a transmis ensuite à Samuel Allinson. Allinson rédige la longue préface du pamphlet et la fait publier, ne demandant la permission que plus tard à Sharp…

Un ancien élève de Bénézet , le Quaker de Burlington William Dillwyn, écrit un deuxième pamphlet, Brief Considerations on Slavery, and the Expediency of its Abolition, qui s’adresse aux législateurs du New Jersey. Dillwyn propose également une proposition de loi sur l’émancipation progressive incluant un plan de paiement étendu permettant aux propriétaires de payer une somme abordable protégeant la société contre la responsabilité de tout esclave affranchi devenant un fardeau pour le bien-être public.

Hélas, la Révolution américaine balaya tous ces efforts. Néanmoins, l’expérience du New Jersey fournit des preuves détaillées qu’Antoine Bénézet avait appris dès 1773 comment influencer la législation coloniale par la collaboration avec les principaux Amis et par l’organisation de campagnes de pétitions soutenues étroitement par des brochures ciblant la situation spécifique.

L’optimisme de Bénézet fleurit avec les fleurs du printemps 1774 alors qu’il faisait le point sur les développements en Europe et en Amérique. Fin mars 1774, il reçoit une autre lettre de Granville Sharp où il écrit qu’il vient de lire un manuscrit de John Wesley qui s’inspirait fortement de Some Historical Account of Guinea ; celle-ci fut bientôt publiée sous le titre Thoughts upon Slavery.

En septembre 1774, Philadelphie accueille le Premier Congrès continental. Bénézet s’efforce de présenter à tous les délégués la situation terrible des peuples dans la province la plus méridionale, et la nécessité absolue qu’ils subissent de cesser au moins toute nouvelle importation de Noirs. La démarche réussit : le Congrès interdit toute nouvelle importation d’esclaves ! Dans les années suivantes, il considérerait de nouveau le Congrès continental comme un centre de pouvoir pouvant prendre d’autres mesures contre la traite des esclaves.

La Pennsylvania Abolition Society, première société abolitionniste (1775-1776)

Le premier Congrès Continental se réunit à Philadelphie en 1774. La capitale de la Pennsylvanie réunit alors tout ce que les Treize Colonies a produit d’intellectuels progressistes, humanistes et démocrates. Aux côtés d’Antoine Bénézet, des hommes comme Thomas Jefferson, Thomas Paine ou encore Benjamin Franklin vont défendre la cause de l’abolition de l’esclavage.

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